• 12

    Tu viens me consoler Geaidydy, c'est gentil.

     

    Tu vois quand je t'ai vu, la première fois, il y a presque quatre semaines, j'avoue que je n'ai pas aimé qu'elle arrive avec un chat. Tu étais le négatif d'Halka. Et bien tu vois à cette seconde, tu es la seule chose de positive qui vienne d'elle. Si là elle était en train de faire ses valises, je dirais un gros OUF, mais j'aurai une pointe de peine de te perdre. Malheureusement elle ne fait pas ses bagages et vu comment vont les choses, je m'attends à ce que dimanche elle me donne l'argent pour rester une semaine de plus.

     

    Tu vois Geaidydy, quand Solange m'a annoncé qu'elle allait vendre la petite maison au fond de sa pelouse, que Gérard avait si bien rénovée, j'ai cru là à un nouveau soleil dans ma vie. Je sais bien que depuis la mort de Xavier je me traine, je souris en surface mais je suis éteinte à l'intérieur. Alors tu vois, j'ai eu comme une lueur d'espoir. Je me suis mise à m'imaginer dans cette petite maison, à unir ma vie à celle de Solange. Tu vois j'ai imaginé des dimanches sans solitude, des soirées autour d'un verre, des projets en communs. Oui, une lueur d'espoir est née, a grandi en moi.

     

    Avoir un humain avec qui partager.

     

    Tu vois Geaidydy, on croit que le plus dur c'est de lutter seul, de n'avoir personne quand on a un problème. Ce n'est pas vrai. Tout problème a une solution et donc il y a des professionnels des solutions. Dans les pages jaunes tu trouves toujours quelqu'un pour t'aider en cas de coup dur. Non, tu vois, le plus terrible se sont les moments de joie, toutes les fois où tu as gagné, où tu as réussi, où il t'arrive un truc génial. Dans ces moments là, de n'avoir personne avec qui ouvrir, partager ce bonheur, c'est terrible.

     

    Alors tu vois Geaidydy, j'avais cru qu'avec Solange, j'aurai à nouveau quelqu'un à mes côtés pour tout partager. Mes parents, Bénédicte, ma soeur, je les sais présents mais ils sont loin, ils ont leur vie. Ils vont par deux. Solange devenait seule, comme moi. Alors oui tu vois je me suis inventée une belle histoire d'amitié.

     

    Pour un rêve j'ai mis mon appartement en vente, et en moins d'un trimestre il a trouvé preneur. Alors tu vois, j'ai cru que la vie pensait comme moi, qu'elle aussi voulait que je me rapproche de Solange. Quand on travaillait ensemble on s'entendait si bien.

     

    Elle a été heureuse de me vendre sa petite maison, elle l'a dit, redit et je la crois. Je la connais, elle ne me mentait pas.

     

    Pourquoi ai-je pris une colocataire, une semaine après mon emménagement ? La peur du vide ? Je n'en sais toujours rien. C'est vrai que de quitter mon appartement ce fut un peu comme perdre mon dernier lien à Xavier. Ici ce n'est pas chez nous, chez moi, c'est plus vaste, beaucoup de meubles sont à la maison puisque Gérard l'avait meublé, il voulait en faire un guide par une location vide. C'est vrai que je ne me suis pas sentie entrant chez moi le premier soir après mon travail. Ni même le second. Et puis il y a le silence de la campagne derrière les murs. Le bruit du centre de Rennes fait partir de ma vie. Je vivais avec depuis tellement de temps que le silence me met mal à l'aise. Le bruit c'est comme le noir de la nuit ou les cris de l'orage, pour moi c'est un épais mur de protection.

     

    Alors tu vois Geaidydy, quand Gildas ... Gildas ! Je lui avais promis de le rappeler, je ne l'ai pas fait. Lui non plus d'ailleurs. 

     

    Quand à l’hôpital il m'a demandé comment j'allais, que j'ai répondu que ma maison, nouvelle, était trop grande pour moi, et que Lukasz s'est infiltré dans la conversation pour se libérer de sa soeur, et bien, non je n'ai pas dit pourquoi pas, j'ai juste laissé faire. Lukasz avait de la motivation pour deux, pour trois. J'ai laissé faire. C'est une fois l'acceptation donnée que j'ai pensé pourquoi pas.

     

    Et puis quand Halka m'a dit qu'elle s'était sentie prise au piège, qu'elle m'a dit qu'elle ne resterait pas longtemps, et quand on a rit ensemble, plus tard, et quand je te caresse Dydy, je suis presque contente de votre présente, de m'être laisser embarquer.

     

    Mais Halka va trop loin, trop trop loin. Je ne sais pas ce qu'elle a été dire à Solange mais pour que Solange ne m'en ait pas parler au téléphone ou de vive voix c'est qu'elle doit être déçue de moi, et préfère se tenir éloigner plutôt que de me dire comme je l'ai déçue.

     

    Tu vois quand Samuel est venu (heureusement que je l'avais vu à l'enterrement, sinon je ne l'aurais pas reconnu ) j'ai cru à une visite de courtoisie. Mais quand il m'a dit être là car sa mère l'avait appelé en urgence à cause de moi, doux Dydy je te jure que je n'ai pas compris. Alors je l'ai laissé parler pour comprendre. Tu te rends compte, tu te rends compte, Halka a affirmé à Solange que non seulement je voulais une clôture entre nous mais que j'exigeai qu'elle en finance 50%. Jamais, jamais je n'ai voulu ça.

     

    Samuel trouve le projet normal, et il juge tout aussi normal que sa mère en finance la moitié. Le plus fou c'est qu'il en a déjà parlé avec un ami entrepreneur. Il a tout prévu déjà. Une visite de courtoisie !

     

    tu vois tous ces papiers là Geaidydy, et bien c'est la clôture. Les prix, les poteaux, les grilles, le portail .... Il a déjà tout pensé, calculé. Il dit qu'il n'a eu qu'à ressortir le devis de son père.

     

    Samuel est reparti comme il est arrivé : enthousiasme. Et moi, moi je ne suis que peine et désolation.

     

     

     

    Je veux que Halka parte de chez moi. Je te jure que si Xavier était là, elle serait accueilli avec une envolé du pouce et de l'index, et crois moi, il ne lui faudrait pas longtemps pour comprendre que cela veut dire qu'elle doit s'en aller sur le champ.

     

    Tu vois Geaidydy quand elle raconte que Jean Christophe lui a interdit de remonter dans la voiture, le jour de l'incendie, que trois secondes avant leur couple allait bien et que trois secondes après il était mort, j'ai toujours su qu'elle cachait quelque chose. Mais maintenant je n'y crois plus. Maintenant je pense qu'elle ne se rend pas compte comme elle a un pouvoir de nuisance. Jean Christophe a du trouver ce jour là, la force de dire stop. D'avoir tant perdu a du lui rendre sa présence insupportable.

     

    Nous sommes vendredi soir. Je ne peux pas la mettre à la porte comme ça. Je ne veux pas que tu te retrouves enfermer des jours et des jours dans une voiture faute d'avoir un logement doux Dydy. Je vais aller passer le week-end chez Bénédicte. Tu te rends compte c'est moi qui suis chez moi, et c'est moi qui m'en vais ! Josuah est en déplacement, je sais que je serais bien reçu. Et dimanche soir quand Halka me donnera l'argent du loyer de la semaine qui vient, je lui dirais que c'est la dernière.

     

    Je ne veux pas me battre. Je n'en ai ni l'envie ni la force. Je veux de la paix chez moi. De la paix. J'ai déjà perdu le bonheur, je veux garder la paix.


    3 commentaires
  • 11

    Elle est tellement bourgeoise coincée qu'elle ne sait même plus se mettre en colère, exprimer un vrai sentiment. Elle doit serrer son dentier pour ne pas hurler contre moi.

     

    Je suis contente, mieux, je jubile. Je déteste cette bonne-femme qui n'est que mépris et supériorité. J'en ai bouffé toute ma vie de cette haine. Halka Lubomski, fille de Pawel et Alusia. Soeur de Janko et Lukasz. Sale polak.

     

    - Papa pourquoi ils disent que je suis sale, les gens ?

    - bo francuzi nie wiedza mydla do plukania jamy ustnej.

    Parce que les savons français ne savent pas laver la bouche.

     

    Il m'a fallu des années pour comprendre la réponse de mon père. Toujours la même réponse, la même sagesse, la même politesse.

     

    Je n'ai par contre toujours pas compris en quoi il était jouissif de réduire quelqu'un.

     

    En quoi cette Solange je ne sais quoi est-elle mieux que moi ?Que ma mère ?

     

    Mes parents ont tout quitté (pays, famille, meubles, bien) pour devenir de simples ouvriers chez un horticulteur. Je suis très fière d'eux. Ils ont eu un courage que beaucoup n'ont pas. Ici tout le monde râle sur tout, sans jamais agir pour changer quelque chose. Tient rien que ma collègue Nathalie ! Depuis que je la connais (onze ans) elle répète en boucle qu'elle déteste la patronne, les clients, le boulot. Onze ans ! Qu'a t-elle fait pour se libérer de ce qui la dérange ? Rien. Elle n'est même pas capable de regarder la patronne dans les yeux et de lui dire un truc, juste un petit truc qui l’horripile. Alors oui, mes parents sont des héros. Maman enceinte de moi a pris deux valises et a suivi papa qui lui aussi avait deux valises dans les mains, en plus de Lukasz qui venait d'avoir ses quatre ans, sur le dos. Ensemble ils ont quitté Mroczno pour Erbrée. 1900 km.

     

    Une famille voisine de mes grands parents paternels chez qui vivaient mes parents avait un fils embauché par un horticulteur en France. Dans une de ces lettres il avait expliqué quelque chose d’hallucinant pour mon père. Chaque année son patron embauchait une vingtaine de saisonniers alors qu'il ne lui en fallait que douze. Pourquoi ? Car les gens ne restaient pas. Dans la lettre Cyprian racontait que la première semaine son patron comptait les saisonniers le matin et le midi pour  toujours aboutir à la même conclusion : il en manquait. Mon père a vu là une chance. Ils allaient faire ce que les bretons ne voulaient pas. Aussi ils sont partis deux mois avant le démarrage de la saison. Avant de partir ils savaient juste dire "Bonjour" "Bon appétit" "Excusez moi". "Je ne parle pas français".

     

    Je suis née en France, dans une famille qui deviendra bilingue. Est-ce que cette proute-proute Solange parle autre chose que le français ? J'en doute. Elle ne maitrise que la langue du mépris. Elle ne sait même pas la langue des signes, c'est un comble pour une bonne-femme qui bossait avec eux. Ah non, elle ne bossait pas avec eux, elle est en dessus d'eux. Kara Ann a les pieds dans la merde, elle leur sert de traductrice dans les administrations, les hôpitaux, elle est là pour aider les familles qui découvrent leur enfant muet, elle joue les spy de ceux qui ne parlent pas, mais proute-proute elle, elle est plus haut, elle, elle gère les budgets, elle n'a pas à connaitre le langage de ceux qu'elle aide, elle sait qui ils sont, quels sont leurs besoins sans jamais à avoir à les rencontrer. Elle lit des rapports.

     

    Plus Kara Ann me parle de Solange, plus cette bourgeoise endimanchée me sort par les yeux.

     

    Dès qu'elle dit "bonjour" j'entends "tu n'es rien".

     

    Samedi je suis allée avec maman faire des achats. Elle avait deux bons de réduction et voulait les utiliser pour s'offrir deux hérissons pour sa collection, l'unique luxe qu'elle ose s'offrir. Elle les avait repéré depuis plusieurs semaines sans jamais songer à faire, pour eux, une entorse dans son budget. Les bons d'achats changeaient tout. Donc nous voilà parties les chercher. L'un était vraiment trop cher comparativement aux autres animaux de la collection, son prix ne semblait vraiment pas justifié. Elle a donc renoncé à son plaisir. A la caisse, elle n'avait plus besoin que d'un bon de réduction. Le second elle l'a donné a l'inconnu qui la suivant. 5€ pour 39€ d'achat. Voilà ma mère. De la simplicité, de la générosité. Solange aurait exigé une explication. Pourquoi le hérisson est l'unique pièce à 65€ alors que l'autre, plus gros pourtant n'est qu'à 41 et pourquoi la poule de la taille du petit est à 34 ? Elle aurait accusé l'employée d'avoir mal étiqueté l'article qu'elle voulait. Admettons que comme maman elle n'aurait pris qu'un seul hérisson. Qu'aurait-elle fait du second  bon d'achat ? Elle l'aurait jeté, ou gardé pour une autre occasion un autre jour. Jamais il ne lui serait venu à l'idée d'en faire profiter un inconnu. Vieille peau.

     

    Pourquoi tu as débarqué ce matin vieille peau ? Tu savais très bien qu'on est mercredi, que je ne travaille pas ce matin là contrairement à Kara Ann. Pourquoi venir alors que tu sais parfaitement ne pas pouvoir la trouver ? Tu es venue pourquoi ? Pour que ta haine m'inspire à faire mes valises ?

     

    Que de venin dans tes sourires, des répliques hautaines. Tu es venue nous offrir un gâteau. Comme c'est gentil à toi. A 8h30 du mat tu offres les gâteaux que tu cuis la veille. Tu t’emmerdais comme un rat mort, alors tu as fait un gâteau, et tu n'as pas eu envie de le bouffer ensuite, pour ne pas perdre la ligne. Alors tu l'as collé à la poubelle Kara-Ann la cruche.

     

    Oh oui elle est cruche celle-là. Ne même pas être capable de se rendre compte que sa dite amie ne l'aime pas. Je suis sûre qu'elle a gonflé le prix de la maison pour Kara Ann.

     

    On n'offre pas un gâteau à son amie juste au moment où on est sûre de ne pas la trouver chez elle, on agit comme ça quand on veut se taper son mec. Sauf que là, il n'y a pas de mec.

     

    Pourquoi Solange a voulu me voir seule ?

     

    Ce qui est sûr c'est qu'elle doit bien regretter d'être passer. Moi je suis aux anges.

     

    - Je vous fais un café, Solange ? Alors qu'avez-vous décidé comme style de clôture ? Vous êtes du même avis que Kara Ann, je suppose, l'idéale est d'installer un truc bien rigide de deux mètres de haut. Enfin 1,80. C'est la hauteur en vigueur.

     

    Le gâteau ne va pas lui rester sur les hanches puisqu'elle est repartie sans, mais la clôture va lui rester longtemps au travers de la gorge.

     

    Wiekszosc zli sa najbardziej niefortunne, Kochanie.

     

    Non papa les plus méchants ne sont pas les plus malheureux. Mais là Solange proute-proute l'est peut-être un peu.

     


    2 commentaires
  • 10

    Les phobies, beaucoup en ont.

     

    Peur des araignées. Elles sont minuscules, inoffensives, mais même de très grands gaillards en ont peur. Absurde.

     

    Et les souris, si mini, si fuyantes. Idem. Des mètre quatre-vingt dix en ont la frousse. Pathétique.

     

    Même en version mortes, les souris paniquent encore. Comique tant c'est risible.

     

    Peur d'être abandonné, peur de perdre son boulot, peur de manquer d'argent.

    Peur d'être trompé, peur de tomber, peur d'avoir un accident, de se faire violer.

    Peur de perdre son fœtus, son bébé, son ado, son chat, son chien, son poisson rouge.

    Peur de rater ses exams, peur de ne pas décrocher son permis, peur de rater son train, avion, bus.

     

    La peur est partout, dans les tripes de milliers d'individus de milliers d'espèces, mais il n'y a que moi sur cette planète pour avoir peur des cabanes en bois.

     

    Peur des cabanes en bois !

    Comment expliquer ça ?

     

    Chaque fois que j'en vois une, toute neuve ou délabrée, je ressens un profond mal-aise, un désir de fuite.

     

    Aujourd'hui ce fut l'apogée de mon grand n'importe quoi !

     

    Jamais encore je n'avais hurlé simplement à l'évocation d'une possible cabane en bois. En plus une cabane pour une imbécile d'oie. Pardon bestiole. Tu n'as rien d'une imbécile, l'imbécile c'est moi.

     

    Je me suis excusée auprès de Kara Ann.

     

    Comme à son habitude elle a fait la femme polie. A travailler avec les sourds & muets elle maitrise parfaitement les silences et la patience. Mais je ne suis pas dupe, elle me croit givrée. Je la remercie de ne pas m'avoir conseiller d'aller consulter. Elle est plus polie que moi, si les rôles avaient été inversés, il est évidemment que je l'y aurais invitée.

     

    Avoir peur d'une cabane en bois qui n'existe même pas.

     

    Comment puis-je être aussi givrée, fêlée, à enfermer ?


    3 commentaires
  • 9

    Halka et Kara Ann avaient eu la même idée. Profiter de la balancelle qu'elles avaient assemblé avant le repas, pour y déguster une glace en guise de dessert. Guénady peu gourmand, s'était éloigné d'elles. Il n'était pas parti très loin, il était allé s'assoir sur la pelouse qui leur faisait face. Tout en ayant la conversation des deux femmes en fond sonore, il respirait l'air du soir.

     

    Chaque pignon de la maison possédait une cour privative. Sur celle entre l'espace où les voitures pouvaient se stationner et la baie-vitrée du salon, une table et ses chaises accueillait Kara Ann autant de fois qu'elle le voulait. Sur la seconde, celle à l'escalier extérieur qui menait à la chambre que Halka occupait, un transat semblait avoir été oublié de tous. Guénady y avait fait ses griffes une ou deux fois, mais très vite il lui avait préféré les poteaux de bois sans apparente utilité, couchés  sous l'escalier.

     

    Les deux cours ne se rejoignaient pas.

    La petite, côté escalier, semblait n'avoir comme fonction qu'une libre circulation entre le petit portail s'ouvrant sur le chemin des diligences et la chambre à l'étage.

    Celle de la baie-vitrée, quatre fois plus grande, filait devant la maison, pour aller mourir sitôt la porte d'entrée atteinte.

    Sous la fenêtre de la cuisine, la pelouse reprenait ses droits.

     

    Les deux femmes s'étaient voulues un lieu neutre, aussi avec une partie de l'argent du loyer de Halka, Kara Ann avait commandé une balancelle. Ensemble elles l'avaient assemblée, puis positionnée contre le mur du salon, avant la porte d'entrée, face à la pelouse. A cet endroit la terrasse dallée n'était plus très large, mais elle l'était suffisamment pour accueillir le double siège, sans obstruer le passage.

     

    Si la pelouse de Solange avait bien été coupée en deux parties inégales sur le cadastre, pour la vente de la petite maison du fond de la propriété, vu de cette même petite maison, rien ne laissait deviner où commençait l'une et où finissait l'autre partie.

     

    Faute de sujet de conversation, les coupes de glaces furent dégustées en silence. Ensuite, pour qu'un malaise ne s'installe pas, pour demeurer ensemble encore un peu, Halka, les yeux sur la pelouse depuis le début, l'évoqua. Que comptait y faire Kara Ann ?

     

    Dans son grand projet de location, en vu de l'intimité de tous, le mari de Solange avait bétonné des lourdes jardinières faites par ses soins, sur le sentier bitumé qui courait de son garage au chemin des diligences. Sa maison avait la chance de donner sur deux rues, aussi, il avait pu en condamner une. Les bambous des jardinières formaient déjà une belle palissade opaque. Grâce à la végétation, de ses fenêtres Solange ne pouvait pas savoir si il y avait des voitures garées chez Kara Ann.

     

    Pour l'espace pelouse rien n'avait été fait.

     

    La terrasse de Solange, comme celle de Kara Ann donnait coté sud, aussi la lourde et haute maison bloquait toute visibilité, si tout le monde se tenait en terrasse chez lui. Mais de l'intérieur de sa maison, de ses fenêtres au nord, Solange avait tout le loisir d'observer ce qui se passait chez les filles. Par exemple, de sa salle de bain, elle avait une vue plongeante sur la petite maison construite dans l'ex grange. Kara Ann, ayant achetée la maison justement pour se rapprocher de son amie, ex collègue, n'y voyait aucun problème. Elle y trouvait même un énorme avantage : Solange avec sa tondeuse motorisée, continuait de se charger de la totalité de la surface de la pelouse. Pour Halka en revanche, qui n'avait certes encore rencontré Solange qu'à deux reprises, mais qui déjà la détestait, l'avantage de la tondeuse ne faisait pas le poids face aux désagréments. Halka voulait un mur d’enceinte, mieux, une fortification. Le sujet était clos pour la propriétaire. Pas d'argent pour l'inutilité. Le silence retomba entre elles.

     

    Un peu furax, mais ne s'avouant pas battue, Halka se leva, entra dans la maison, puis prit la direction dans la cuisine. Non, elle ne se jugeait pas vaincue, elle était juste partie pour se prendre un café. Elle songeait qu'il lui fallait  trouver un nouvel angle d'attaque. L'argument d'éloigner deux amies n'était en effet pas très judicieux. Pour Kara Ann un mur voulait dire  devoir remonter le chemin des diligences, puis la rue Gaston Esnault qui débouchait au coeur de l'avenue Hippolyte Fillioux. Avenue qu'il faudrait ensuite suivre jusqu'à son terme soit place du Pavé où se tenaient la poste et la boulangerie en plus d'un sabotier qui avait fermé depuis trois années mais qui gardait sa vitrine aussi animée que s'il était juste en vacances pour une semaine. De cette place, il fallait encore descendre vers le cimetière, sur la rue Anne de Bretagne, passer à l'angle après le coiffeur, et enfin bifurquer rue de la croix blanche dans laquelle la maison de Solange portait le numéro 17. Pourquoi devoir faire près d'un kilomètre et demi quand il est si simple de traverser une pelouse ? Même avec un fort pouvoir de persuasion, personne n'arriverait à gagner une telle bataille.

      

    Sauf si on avait l'assurance qu'un petit portail serait installé dans le mur. Halka souleva sa tasse pleine de café, le sourire aux lèvres. Bien sûr un petit portail.

     

    Un petit portail ... Avec une clé.

     

    Elle se sentait prête à ré-attaquer le sujet.  Avant de sortir tout à fait  de la maison, elle bloqua trois secondes. Les arbres à chat. Kara Ann n'avait pas de chat. Guénady n'était chez elle que pour très peu de temps. Et ils étaient là, énormes, gigantesques. Ils étaient le symbole même que  Kara Ann n'arrivait pas à se faire à l'idée d'encaisser les chèques de loyers. Construire le mur avec les euros du loyer. Argument à ne pas oublier.

     

    Guénady n'avait toujours pas bougé. Assis au coeur de la pelouse, il tourna à peine la tête vers Halka qui reprenait place sur la balancelle. Demander un mur pour un chat, en argument trois ? Guénady passerait par dessus et continuerait à visiter le territoire de la voisine. Halka y renonça, mais elle sourit plus fort... Si ce n'est pour lui, ce sera pour ...

     

    - Petite tu n'as jamais rêvé d'avoir un chien ? Tous les gosses rêvent d'un chien.

    - Non. 

    - Une tortue, un poisson rouge ?

    - Non. Mais ton café je le veux bien. Merci.

     

    Halka n'eut pas le choix, Kara Ann s'en saisit délicatement mais fermement. Elle retourna dans la maison. Elle n'avait plus du tout envie de discuter avec celle qu'elle continuait à nommer en son fort intérieur Arlequin. Aussi avant de s'offrir un second café, elle passa dans sa chambre chercher sa tablette.

     

    En son absence, Kara ann s'était souvenue de ses lettres au père Noël, de Youpi. Quand Halka fut de nouveau, assise près elle, tablette et tasse en mains, elle le lui raconta. Certes elle tut l’existence de Youpi petite fée de porcelaine, mais elle évoqua les lettres au Père noël qu'elle était su que sa mère ouvrait puisque c'était toujours elle qui allait les poster. Enfin ... Qui ne devait jamais les porter. Un timbre est un timbre et un timbre est surtout un sous. Jamais personne, sur tout le temps de son enfance,  ne lui parla de son rêve fou d'avoir une oie. Cependant elle eut des livres, des vêtements pour témoigner que le père Noël ne savait pas garder les secrets.

     

    Riche de ce nouvel enseignement,  Halka alluma sa tablette. Un mur de clôture pour une oie.

     

    Kara Ann  le sourire au lèvres, de bonne humeur, laissa son souvenir venir se déposer sur l'idée de Halka. Une clôture pour un parc pour une oie. C'était  impressionnant tout ce qu'on pouvait trouver sur internet. Les gens immortalisaient leur quotidien dans les moindres détails. Et les oies élevées au rang d'animal de compagnie, google en trouvait des dizaines. Les deux femmes oublièrent leurs cafés. Elles jacassaient comme deux pies ou explosaient de rire face aux oies de youtube qui jouaient aux tyrans. D'autres plus sympathiques cacardaient posément. Certaines encore sifflaient pour impressionner les passants.  D'en voir autant n'éveilla pas le désir de Kara Ann, au contraire, elle restait sur l'idée que le passé doit demeurer dans le passé. Mais elle passait un bon moment, donc elle se laissait glisser.

     

    Halka au contraire, derrière l'image d'une femme qui s'amuse et se laisse porter par la succession des images, restait fixer sur son objectif : obtenir un consentement. L'air de rien, elle dirigeait les recherches. Il leur fallait une clôture rigide, aveugle et bien haute pour couper la pelouse, les regards, entre les deux maisons. Non pour que Solange ne joue plus l'espionne, mais pour la protéger des nuisances de l'oie, (l'argumentaire se voulait intelligent) et une seconde plus basse entre les terrasses dallées et la pelouse devenue parc de l'oie, pour que l'oie n'entre pas faire ses besoins dans la maison. Une image en emmenant justement une seconde, Kara Ann prise dans l'histoire, affirma qu'il ne fallait pas oublier  le confort de l'animal, il leur faudrait construire une petite cabane en bois.

     

    Hakla  bondit sur ses pieds tel un ressort comprimé relâché. Les mots de Kara Ann s'était tu, la tablette avait chu et le café à la tasse explosé au sol, se répandait sur les dalles. En énorme NON déchant l'instant, le vent, était sorti de ses entrailles. Les deux femmes en avaient été autant surprise l'une que l'autre. Kara Ann n'avait pas compris ce qu'elle avait bien pour dire pour susciter une telle réaction. Halka tremblait de tout son corps. Elle était figée dans une peur qui l'avait bloqué en apnée. Elle tremblait pourtant tout était arrêté en elle, sinon, assurément elle se serait excusé, elle aurait inventé n'importe quoi pour taire la réalité. Quelle réalité d'ailleurs ?

    Kara Ann lentement, sans lâcher des yeux sa colocataire statufiée, se pencha pour attrapé la tablette avant que le café ne l'atteigne, puis la posa sur l'assise de la balancelle à sa gauche. Et puis tout aussi silencieusement, calmement elle s'en était allée, laissant Halka revenir à la vie. Elle s'en était allée pour ne l'obliger à aucune explication.


    4 commentaires



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires