• 157 - Partie 1 - Jour 0.

     

    21h43.

     

    - On pourrait appeler Igor.

    - Laisse le en dehors de ça. Et pose ce téléphone.  Il me semble que tu es là pour travailler. Non ? Il faut qu'il manque combien de personne pour que tu commences à t'activer ?

     

    La 12. Elle était entrée en cuisine pour récupérer les desserts de la 12. Une glace deux boules : noix de coco / chocolat et un vacherin vanille.

     

    Elle avait voulu l'aider, juste l'aider. Chez elle l'inquiétude montait, chez lui c'était la colère. 

     

    Où était-elle ? Déjà 14 SMS d'envoyés et restés sans réponse. 14 d'elle mais combien de lui ? Où était-elle ?

     

    Appeler Igor lui semblait pourtant être une bonne solution. Parce qu'il pouvait venir aider. Certains habitués auraient aimé pouvoir le saluer. Et surtout parce qu'il pouvait passer chez elle, avant. Elle était peut-être évanouie au bas de l'escalier suite à une chute. Les accidents domestiques sont bien plus fréquents qu'on ne le croit. Il devait avoir la clé de chez elle.  Pourquoi l'aurait-il eu ?  Oui c'était absurde, il ne l'avait pas. Elle cachait peut-être un double dans un pot de fleur. On devrait tous avoir une clé de sécurité quelque part. Il savait peut-être où elle la cachait. Si seulement elle avait eu le numéro de téléphone de Philippine ! Mais que faisait-elle et surtout où ?

     

    Bernard la fixait. Elle n'avait pas bougé. La 12. Marie José récupéra hâtivement la coupe et l'assiette après avoir déposé son smartphone dans la poche de son tablier.

     

    La 12. L'unique table qui avait changé de place depuis l'arrivée de Bernard, depuis qu'il avait fait disparaître la fresque représentant la plage de Royan avec son port, sous une peinture anthracite. Elle avait basculé avec l'ilot d'accueil. A l'unanimité ils avaient détesté, avant de s'habituer et de finir par trouver que ce n'était pas une si mauvaise idée que cela, après tout. Sauf eux, le couple de la douze, le prof de math aujourd'hui à la retraite et sa femme. Comment s'appelaient-ils déjà ceux-là ? Closier ? Clauzière ? Ausier ? Ausière ? Nozier ? Comment aurait-elle pu s'en souvenir, tout le monde les nommait été-hiver. Sur le cahier de réservations Elvira notait toujours E-H 12 pour été-hiver table douze. Alors leur nom de famille, qui s'en souciait ? Ce soir, encore moins de monde qu'à l'ordinaire.

     

    Mais que ferait-elle ? Son absence devenait insupportable. Ce n'était tellement pas elle.

     

    Elvira et Marie José commençaient toutes les deux à 17H. Pas une fois en treize années Marie José n'était arrivée la première bien que toujours là entre 40 et 45. Sauf aujourd'hui mercredi 6 septembre 2017. Et il n'y avait vraiment pas de quoi triompher.

     

    Le couple de la 12 avait demandé après elle. Par facilité Marie José leur avait menti. Un jour de repos. Qu'aurait fait Elvira d'un jour de repos  en pleine semaine ? Ce restaurant était tout sa vie. Quand elle devait prendre des vacances, elle partait à la chasse aux objets de décoration pour le restaurant. Bernard lui avait fait tout enlever. Elle était devenue verte comme les plantes qu'il avait installé à la place. Chez elle ce devait ressembler à un capharnaüm depuis. En treize années jamais elles ne s'étaient invitées à boire un café, à manger un petit gâteau. Même le jour où elle l'avait aidée à transférer les objets devenus indésirables, elle n'était pas montée. Pourquoi ? Une pudeur ? Un respect ? L'aide inattendue de Philippine peut être ? Elle s'était garée devant leur entrée, avait vidé son coffre dans les bras des deux femmes et déposé le reste sur les marches extérieurs. Si il avait plu, tout aurait été différent. Elvira était en colère, Marie José n'avait eu aucune envie de s’incruster. Elle avait mis sa voiture à disposition, c'est tout.

     

    La nudité de l'ilot central,  lui faisait remonter en mémoire ce jour de décembre 2014. Si seulement elle n'avait pas posé le dernier carton, si elle avait escaladé l'escalier, si elle s'était présentée dans l'entrée de l'appartement, à cette seconde elle pourrait visualiser Elvira au sol au bas de son escalier intérieur, ou sur le tapis du salon. On a tous un tapis dans son salon. Pour Marie José cela ne faisait pas de doute, Elvira était inconsciente chez elle parce que rien ni personne n'avait le pouvoir de la faire oublier le restaurant. 

     

    Si Bernard la connaissait aussi bien qu'elle, il le saurait, et il aurait fait appeler le SAMU pour qu'il se rendre chez elle. Et si elle allait s'enfermer aux toilettes pour leur téléphoner ? Ils doivent avoir des passes, ils doivent pourvoir ouvrir des portes sans en posséder les clés et sans les détériorer. Non ce n'est pas à elle d'assumer cette responsabilité. Sa première et unique idée est la bonne. Il faut prévenir Igor. Il faut le prévenir. Lui saura quoi faire. A défaut Philippine.

     

    Tout le monde l'apprécie, mieux, l'aime, la recherche. Elvira était un mystère entier pour sa collègue. Toujours de bonne humeur, toujours un mot pour tout le monde, toujours une note d'humour. Même après le cataclysme, l'arrivée des plantes vertes, la disparition des cadres, statuettes, et autres sculptures en biscuit de porcelaine qui ornaient chaque table. Au début, quand des clients y faisaient allusion jamais elle ne soupirait un "c'est dommage" même si cela l'aurait fait aller dans le sens du client, non elle trouvait toujours une formule pour défendre la nouvelle décoration épurée. Marie José l'avait entendu articulé qu'il était temps d'aérer l'atmosphère. Aérer l'atmosphère ! Elle n'en était pas revenue, c'était Elvira, elle-même qui passait son temps à alourdir la collection. Il n'y avait plus une table qui ne possédait pas son biscuit, la 1 en avait même 4, autant que de chaises. Et elle la continuait d'ailleurs cette collection réfugiée chez elle. Pas plus tard que fin août elle lui avait confié avoir dénicher à  Angoulême, un homme assis sur un bride contemplant un ouvrage sur ses genoux.  

     

    Elvira était une perle pour tous. Ce n'est pas qu'elle était une beauté plastique, elle était bien plus que cela, elle était le bonheur incarné dans une silhouette de simplicité. Marie José aurait tellement aimé lui ressembler, savoir être toujours aimable. Non elle n'était pas toujours aimable, elle le savait bien. Ce soir elle ne l'était pas. Son esprit était ailleurs, les clients l'irritaient. Ils peuvent être tellement exigeants, maniaques parfois.  Elle détestait les gamins qui couraient autour des tables et les couples qui se léchaient la figure dans l'indifférence de tous. Et puis elle avait peur des chiens. Heureusement Bernard n'était pas Igor, depuis lui, plus un seul n'était autorisé à entrer dans le restaurant. Ils devaient rester en terrasse l'été, dans la véranda l'hiver. Là-bas ce n'était pas son territoire, c'était celui de Arno. De Elvira aussi bien sûr. Elvira naviguait partout. Sauf aujourd'hui.

     

    La pendule affichait fièrement 22HOO. Enfin pouvait-on nommé cela une pendule ? Il n'y avait aucun cercle extérieur pour relier l'ensemble. Sur le mur anthracite ni plus clair ni plus foncé que l'autre, 4 chiffres en nord, est, sud et ouest. Entre eux pour offrir l'illusion d'un cercle des battons d'une désobligeante banalité et au cœur deux aiguilles pour ne pas dire épées additionnaient l'absence d'Elvira. Encore une idée de Bernard cette vision du temps qui s'écoule. Avant c'était le mur des petits cadres. On y voyait Royan en noir et blanc, en divers époques.

     

    Elvira avait cinq heures de retard. Où était-elle ? Mentalement, tout en  débarrassant les 14, 15 & 16 collées pour le groupe de niçois, Marie José remontait l'avenue  de la grande plage, l'avenue de l'oasis, l'allée des nids, la route qui séparait le restaurant L'eau à la bouche du domicile d'Elvira. Si elle y avait eu un accident, on les aurait prévenu. Pourquoi d'ailleurs aurait-elle eu un accident ? Que risque-t-on comme accident sur un trottoir ?

     

    Du temps d'Igor, quelqu'un, probablement elle, ou lui, non pas lui il n'aurait pu quitter ses fourneaux, donc elle ou Bastien, en tout cas quelqu'un se serait rendu à son domicile. Elle s'était proposée. Bernard avait refusé. L'argument était fondé. Une personne manquait, ce n'était pas le moment d'en perdre une seconde. Mais tout de même.

     

    L'ambiance avait bien changé depuis le départ de Igor, l'arrivé de Bernard. Avec Igor s'était familiale, avec Bernard c'était ... c'était quoi d'ailleurs ? Marie José n'aurait su le dire. Même lien, même collègue, même menu enfin presque, mais une froidure s'était abattu sur le restaurant. Bernard n'aimait pas les clients. Bernard n'entrait jamais en salle. Igor ressemblait à Elvira, Bernard à Marie José. Elle le savait, n'en était pas vraiment fière. D'ailleurs était-ce l'ambiance ou son mental qui s'était le plus transformé ? Elle vieillissait. Ses pieds la faisaient tellement souffrir qu'elle n'avait plus goût au travail. Bernard était un être froid, fermé mais il n'était rien par rapport à ses pieds. Igor aurait accepté qu'elle serve en pantalon, qu'elle porte des chaussures plus confortables et plates. Avec Bernard les talons aiguilles étaient obligatoires, comme les jupes droites et noires. Longue pour Elvira, courte pour toutes les autres.

     

    Elvira aux abonnés absents, Marie José courait partout, n'avait le temps de rien. Et c'était ce soir là qu'une quinzaine d'adolescents avaient choisis de venir. Elle détestaient les adolescents. Non ce n'était pas les adolescents qu'elle détestait, ce qu'elle détestaient c'était les gens qui prenaient les salles de restaurants pour des espaces de fêtes. Marie José était de la vieille école. On s'habillait pour aller au restaurant, on se tenait bien à table, on chuchotait plus que l'on parlait, on se faisait discret. Maintenant les gens entraient dans l'établissement en n'importe quelle tenue, ils chantaient, s'échangeaient des cadeaux, ils s'y bagarraient. Limite certains soirs elle aimait mieux les chiens. Eux dans un restaurant, ils ne songeaient qu'à manger. Jamais ils ne renvoyaient leur assiette pleine, jamais ils n'humiliaient la serveuse.

     

    Le petit couple de la 12 voulait l'addition. 48€15. Ils prenaient toujours la même table, les mercredi à 20h,  le même menu, avec la même bouteille. Si elle changeait de vêtement (ils lui connaissaient une vingtaine de robes et autant de jupe avec veste assortie), lui ne semblait posséder que deux costumes. Un vert foncé en velours à grosses côtes pour l'hiver, un marron à fines rayures d'un ton plus foncé coupé dans une toile légère pour l'été. Les jours où il effectuait la rotation tout le monde s'en moquait, même Arno qui ne les servait jamais. Il faut dire que celui-là n'était pas le dernier à critiquer les clients. Dans l'un des tiroirs de la cuisine, il y avait un livre d'or dans lequel les employés annotaient les bons mots des clients, les situations tordantes. C'est bien l'une des seulement choses qui avait survécu au cataclysme. Depuis des années, Elvira notait le jour du changement de costumes. Après le service, autour d'un dernier verre, on feuilletait les vieux livres d'or pour comparer les dates. Ce soir le vieux professeurs de mathématique portait encore le costume marron rayé. Elvira n'était pas là pour le constater.

     

    Mais où était-elle ?

     

    Olivia eut un petit mouvement de tête. Chaque fois que le téléphone sonnait, c'était plus fort que Marie José, il fallait qu'elle sache si c'était Elvira, alors Olivia tout aussi inquiète qu'elle, l'avisait de la désolation. Au bout du fils ce n'était pas la voix de leur collège.

     

    Le silence d'Elvira finissait par paniquer Marie José tant et si bien, qu'elle en oubliait ses pieds douloureux. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était pas déplacer entre les tables avec autant de légèreté.

    « Petit changement de programme.158 - Partie 1 - Jour 1. »

  • Commentaires

    1
    Samedi 9 Septembre à 17:15

    Un seul être vous manque ...

    Bon on commence à découvrir quelques personnes et quelques personnalités.

    Un restau, des individualités ... 

    Et cette fichue Elvira, hein kékelfé ?

    2
    Samedi 9 Septembre à 18:01
    Dani et ses Chats

    ... Et tout est dépeuplé.

    Elvira n'a pas téléphoné, c'est très bizarre.

    Et Bernard qui n'aime pas les clients.

    Pour un restaurateur c'est un peu suspect  ^-^

    Il aime quoi ? L'argent ?

      • Samedi 9 Septembre à 21:00

        Bernard tu vas y avoir droit sur 2 livres, celui-ci et le prochain, donc tu auras tout le temps de savoir qui il est.

        Jean Marc commence les phrases, Dani les finit.... ouch

      • Dimanche 10 Septembre à 08:51

         La prochaine fois on monte un duo

      • Dimanche 10 Septembre à 11:04
        Dani et ses Chats

        C'était trop tentant  wink2  sarcastic

    3
    Samedi 9 Septembre à 20:23

    Bonjour,

    Je découvre ce que tu écris .Jusqu'ici je n'avais pas  eu le temps de m'y plonger .

    Tu as éveillé mon intérêt et j'attends la suite : un style très alerte ,plein de vie , des phrases courtes , le sens du détail , qui retient l'attention et qui peu à peu dessine les personnages  et construit l'intrigue ...

    A bientôt !

      • Samedi 9 Septembre à 20:56

        Magnifique compliment. Merci beaucoup.

    4
    Dimanche 10 Septembre à 21:43
    erato:

    Je pense que je n'aurais pas attendu si longtemps pour aller voir surtout qu'elle était ponctuelle .

    C'est fou tout ce que l'on peut imaginer quand quelqu'un est absent .

    Une première page très vivante et alerte.

    Bonne soirée

      • Lundi 11 Septembre à 20:32

        L'ancien patron de ma boite, quand quelqu'un manquait, au bout d'un 1/4h il téléphonait et si il n'obtenait pas de réponse, il prenait la voiture et allait chercher l'absent.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :