• 158 - Partie 1 - Jour 1.

    Il était là dans son fauteuil beige, depuis une heure bien obèse. La conversation ne donnait plus de mot, seuls les silences entre les phrases gardaient de l'éloquence. Que dire d'ailleurs ? Un autre café ? C'était manger qu'elle voulait, pas rester au salon à attendre qu'un bruit de pas se fasse entendre. Manger. Manger mais seulement en tête à tête avec Helmut. Elle n'avait aucune envie de l'inviter.

     

    N'avait-il pas dit qu'il irait au restaurant pour la remplacer ? Il fallait qu'il s'en aille. Elle devait le lui faire comprendre puisqu'il ne semblait pas le deviner. Sa gentillesse de l'avoir reçu, de l'avoir fait asseoir, de l'avoir écouter se retournait contre elle.

     

    En six années, pas une fois il ne lui avait accordé un regard, c'est le genre d'homme qui prononce en serrant la main "Bonjour vous allez bien" mais qui est déjà à vingt mètres quand le mot "bien" atteint les oreilles. Pour lui ce n'était pas qu'elle comptait pour du beurre, le beurre a beaucoup de valeur pour un restaurateur. Elle n'était rien, simplement rien pour cet homme ordinaire.

     

    La misogynie est devenue un trait de caractère ordinaire pour Philippine suite à son divorce d'avec Benoit. Avant, elle le savait porté par une minorité, maintenant elle l'affirmait dans les gênes de tous ces mâles qui peuvent dépasser le mètre quatre vingt, mais qui jamais n'atteignent l'age mental de huit ans. Oui elle était ce que les gens nomment une vieille femme aigrie. Pire elle cultivait son amertume comme d'autres des orchidées. A chacun sa passion.

     

    Sur le réfrigérateur, longtemps était resté affiché :

    Les hommes sont aux femmes,

    ce que les puces sont aux chiens :

    des parasites.

    Le slogan s'était décroché mais elle continuait le militantisme avec Helmut qui mordait bien moins qu'elle, mais qui détestait les hommes tout autant. D'ailleurs où était-il, ce dalmatien,  sur l'instant ? Sur le canapé pour la soutenir ? Non dans son lit sur  la mezzanine. Lui aussi rêvait que l'importun s'en aille. Les visiteurs mâles,  toutes espèces confondues,  faisaient toujours plaisir à Helmut... quand ils partaient.

     

    Elle avait  eu le sentiment, dès la première rencontre, que ce vieux type serrait la main des femmes, comme il aurait posé un peu plus à gauche, ou à droite, un carton qui encombre son passage. Pas les premiers temps, certes, mais plus tard, un peu plus tard, quand elle était devenue amie avec Elvira, elle avait fini par lui avouer son sentiment.  Elvira en avait ri, mieux elle lui  avait dit adorer l'image. Ensuite, un jour où elle était lasse, épuisée, celle-ci lui en avait reparlé, preuve que la réflexion avait été retenue. Elle  lui avait alors résumer son père de la sorte :  Si une pièce de monnaie à un côté pile et un côté face, lui avait son côté resto, fondant et délicieux, et son côté hors resto, pressé et glacé. Maintenant qu'il s'était défait du restaurant, il n'existait plus que l'être désagréable.

     

    Elle ne lui connaissait que ce second côté.

     

    Ce soir, alors qu'il semblait collé au fond de son fauteuil, il était glacé oui, mais absolument pas pressé. Dommage. Désespérance.

     

    Ce soir, en plus, il était sans gêne. Oui sans gêne. Il l'avait intercepté pour une question qui n'importait qu'à lui, et il lui volait une heure de sa vie. Alors oui, elle commençait à le juger sérieusement sans gêne. 

     

    Elle s'était levée, était allée à la fenêtre derrière le dos de son beau canapé en tissus bleu dont Helmut avait voulu découvrir la solidité le jour même de la livraison, et dont une griffe avait tiré une maille. Elle en aurait pleuré. Dehors la nuit était tombée,  les lampadaires étaient entrés en scène. Il lui avait dit  vouloir assurer le service d'Elvira. Il s'y prenait bien mal, il ne faisait que copier son absentéisme.

     

    Elle s'était levée du canapé, il n'avait pas bougé du fauteuil. Que faire pour l'inspirer à quitter son logement ? Faute d'une meilleur idée, elle s'étira en baillant. A quoi bon, il ne la regardait pas, il attendait un bruit, juste un bruit mais rien, absolument rien, l'appartement du dessus restait désespérément vide.

     

    19h42.

     

    Elle ne pensait qu'à la tourte. Sa faim avait commencé à s'exprimer vers 17h30. Depuis cette heure là, elle n'avait fait que songer au contenu de son congélateur. Elle s'était souvenu qu'il devait lui rester une petite tourte aux poissons. Dans sa voiture, elle s'imaginait qu'elle aurait ouvert son congélateur afin de vérifier, avant même de prendre le temps de retirer son blouson, mais après, tout de même, avoir ouvert la baie vitrée à Helmut. Jamais elle n'aurait imaginé que plus d'une heure après son arrivée elle n'aurait toujours pas été vérifier si il lui en restait une. Elle  ne voulait pas nuire à Elvira. Celle-ci lui donnait une quantité de plats qu'elle sortait du restaurant. Toujours elle remerciait sans se soucier de l'implication du geste. C'était bien la première fois qu'elle se demandait si Elvira volait de la nourriture, ou si elle la sortait en toute légalité.

     

    Aller en cuisine, commencer à préparer le dîner aucun pu l'inspirer à partir, mais si au contraire, il s'était approché, qu'il avait reconnu le plat, la tourte, peut-être une colère l'aurait pris. Elvira risquait-elle de perdre son travail pour vol de denrées alimentaires ?

     

    Aujourd'hui elle risquait bien plus un licenciement pour non présentation à son poste de travail.

     

    - Monsieur Malacorne.

    - Igor, je vous ai déjà dit Igor.

    - Igor elle a 45 ans, elle sait ce qu'elle fait. Vous ne pouvez pas rester à l'attendre toute la nuit comme si elle était encore qu'une toute petite fille. Je suis sûre qu'en ce moment elle rit aux éclats.

    - Dites que je vous dérange, que vous voulez que je parte de chez vous mais ne me dites pas qu'elle rit aux éclats. Elle ne va plus travailler, elle ne décroche pas son téléphone, elle n'est pas chez elle, il lui est forcément arrivé quelque chose de grave. Je m'inquiète pour elle, et vous, vous n'en avez rien à faire. Il y a quoi ? Je vous empêche de regarder votre feuilleton à la télé ?

    - Vous êtes injuste.

    - Je suis inquiet et vous devriez l'être aussi.

     

    Être inquiète. Elle devrait être inquiète. Pourquoi ? Parce que sa voisine du dessus n'avait pas été travailler la veille et ce jour. Il lui en aurait fallu plus pour l'inquiéter.

     

    Quand Igor était sorti de sa voiture à son arrivée chez elle, qu'il lui avait à peine laissé le temps de sortir de sa propre voiture avant de l'interroger, ce ne fut pas de l'inquiétude qui s'éveilla en elle, mais une once de plaisir, oui de plaisir. En ne se présentant pas au restaurant Elvira clouait le bec à son patron. Cette idée lui plaisait. Si d'ailleurs cela avait été Elvira qui lui était tombé dessus en lui disait " je suis là ce soir, j'ai dit merde à Bernard" Philippine aurait oublié sa petite tourte qui n'existait peut-être même pas, et aurait sorti une bonne bouteille pour fêter l'évènement.

     

    Mais ce n'était pas Elvira qui l'attendait, c'était son père.

     

    Il était devant chez sa fille depuis dix heures du matin. Marie José l'y avait rejoint. C'était elle qui l'avait avisé de ce qu'il nommait une disparition. Ensemble ils avaient constaté la présence de la voiture d'Elvira, de son vélo aussi. Vélo qui n'était utilisé que par les araignées pour étendre leurs toiles. Les fenêtres de l'appartement étaient fermées mais les volets ouverts. Ils avaient sonné, appelé, surtout écouté. Elvira ne semblait pas chez elle. Ils avaient fouillé le petit jardin dans l'espoir d'y trouver une clé de secours. Rien. Ensuite ils s'étaient rendu au restaurant et Marie José avec l'autorisation de Bernard et de Igor avait fouillée le vestiaire d'Elvira. Là encore, pas de clé d'appartement.

     

    Alors il était revenir seul, à sa voiture  garée sur l'allée des nids, et il s'y était assis ne sachant que faire d'autre. Mettre un nouveau message sur le répondeur de sa fille ? La messagerie était déjà saturée.

     

    Quand il vit Philippine garer sa voiture au côté de cette de Elvira, il avait bondi. Un espoir fou venait de lui traverser l'esprit. Sa fille avait confié le double de ses clés à sa voisine du dessous. Raté, elle n'en possédait pas. Même quand Elvira était partie trois semaines en Italie, elle ne les lui avait pas confiés pour arroser les plantes vertes qu'elle possédait nombreuses. C'était l'hiver, les programmateurs de température des radiateurs avaient été baissé, les plantes pouvaient supporter trois semaines sans apport d'eau.  

     

    Riche de sa réponse, il aurait dû s'excuser de l'avoir déranger avec ses soucis familiaux, et faire demi tour, mais non, il l'avait suivi chez elle, s'était effondré dans le fauteuil d'Helmut. Helmut qui s'était réfugié à l'étage sans passer par la case Pipi dehors. Elle lui avait alors proposé un café. Politesse quand tu nous tiens ! Il n'avait pas répondu, il avait juste articulé la phrase si juste pour lui, totalement excessive pour elle, cette phrase qui les avaient isolés sur le même espace : Elvira a disparu. Elle était allée ensuite leur faire un café pour ... pour quoi d'ailleurs ? Oui vraiment, elle n'avait agit que par logique sociale. Ce fut cette même logique sociale qui fit vider les tasses, car ils n'en avaient pas envie plus l'un que l'autre.

     

     A la radio, sur toutes les chaînes d'info et les généralistes, on ne parlait que de la disparition de Maëlys. Elle a 9 ans. Une petite fille de 9 ans peut disparaitre si on la kidnappe ou si elle tombe dans un trou, mais une femme de 45 ans, non. Une femme de 45 ans qui ne va pas à son travail sans au préalable prévenir son patron, n'est pas une femme qui disparue, c'est un être impoli. Philippine ne chercha pas à le faire comprendre au père, il semblait trop certain qu'Elvira n'était pas responsable de son silence.

     

    Pour Marie José, sa collègue de travail, Elvira avait chuté dans son escalier et gisait morte au sol de son appartement.

    Pour Igor, elle avait disparu contrainte et forcée, autant dire, elle avait été kidnappée.

    Pour Philippine, la vérité était bien plus belle que ça. Elvira riait au éclat dans les bras de son amoureux et elle se foutait bien de son patron, de sa collègue et de son père.

     

    Comment le dire ? Comment le lui faire comprendre ? Elle lui avait offert un café puis doucement elle avait évoqué une troisième voie. La possibilité que Elvira avait fait le choix de vivre un moment de bonheur sans en aviser personne.  Il l'avait rejeté et venait de le recommencer. Philippine n'était pas de son avis, c'était inacceptable. Elle devenait coupable de ne pas s'en faire pour sa voisine. Encore quelques minutes et Igor l'accuserait de complicité.

     

    Alors elle s'était remise à penser à sa tourte aux poissons, et soupirait intérieurement. Et elle se demandait pourquoi, alors qu'il était enfermé depuis 13h00, Helmut ne demandait pas à sortir ou manger.

     

    20h06.

     

    Un téléphone sonna. Celui d'Igor pas le sien. Il fit un mouvement comme si il s'était pris une décharge électrique à l'endroit que touchait le téléphone. Ce n'était pas un appel mais l'annonce d'un SMS. Bernard voulait savoir si il comptait vraiment venir l'aider au restaurant.

     

    Enfin le vieux père s'arracha du fauteuil. Enfin Helmut allait pouvoir sortir faire son pipi dans la cour, enfin elle allait pouvoir savoir si il lui restait une tourte aux poissons. Ou aux fruits de mer. Oui une tourte aux fruits de mer ferait très bien l'affaire.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 16 Septembre à 17:36

    Salut Helmut, encore discret mais quelque chose me dit qu'il aura son importance.

    Etrange ambiance, je commence à cerner quelques personnages.

    Je me demande si on est dans le polar ou dans le drame ...

    Marrant (enfin si j'ose dire) je lisais un truc sur les personnes qui disparaissent sans laisser de traces.

     

     

      • Samedi 16 Septembre à 23:08

        Sur des années j'ai eu une consultante qui était sans nouvelle de sa soeur depuis des années. Disparue comme ça, sans prévenir personne, sans rien emporter.

        Si Cordial disparait cette nuit il aura laissé des traces, il vient de me mordre la joue. Ah il est vivant, bien vivant maintenant !!!!

      • Dimanche 17 Septembre à 09:07

         ça va j'espère ? Pas trop mal ?

      • Dimanche 17 Septembre à 11:06

        C'était un bisous d'amour un peu trop appuyé.

    2
    Samedi 16 Septembre à 21:50
    erato:

    Les personnages sont bien campés , on possède déjà leur fonctionnement .

    J'aurais appelé la police ou les pompiers pour ouvrir l'appartement .Le père s'inquiète mais il ne fait rien . 

    J'espère qu'il ne lui ait rien arrivé.

    Belle soirée Sereine

      • Samedi 16 Septembre à 23:10

        Il lui est forcément arrivé quelque chose sur les 2 jours. Quoi !!! Je te laisse à ton imagination.

    3
    Dimanche 17 Septembre à 10:12

    Belle mise en place du décor et des personnages !

    J'aime bien le style !

    Bonne journée Sereine.

      • Dimanche 17 Septembre à 11:06

        Merci.

    4
    Mercredi 20 Septembre à 00:01
    Dani et ses Chats

    Moi je la verrais bien enceinte

    et aller se faire avorter.

    Ne pas vouloir en parler à qui que ce soit.

    D'où son silence et son absence intrigante ...

    Enceinte de qui ? 

    Bon ok je viens de voir un film qui en parlait.

    (entre autre, car ce n'était pas un film sur ça)

    Joli Helmut ! Aura t-il uriné à l'étage ?  ^-^

    ....  sarcastic

      • Mercredi 20 Septembre à 20:20

        C'est bien d’échafauder des hypothèses, les pages suivantes de donneront raison ou tord.

         

        Pour Helmut : Mais non il ne fait pas pipi dans sa chambre.

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