• 145 - Jean Charles.

    Le lui dire. Juste à lui, ou à elle en même temps ? Y inclure maman pour tout régler d'une seule fois ? Taire le père puisque inconnu, ne raconter que la mère. Ou juste lui conseiller de la rencontrer et les laisser de débrouiller entre eux. A moins qu'il ne me faille rien faire. Juste tout garder pour moi. Un temps, juste un temps. Le temps de quoi ? Dire au temps des larmes ou des cris. Garder l'info en arme. Vraiment pas délicat. Soupeser le pour et le contre. Contre et pour pour qui ? Moi, lui, elle ? Et Loulou dans tout ça ? Compter sur Maxime. Se dire qu'après moi elle va bouger, vouloir le rencontrer, poursuivre notre conversation avec maman. Tout taire à maman ou lui révéler l'ensemble pour que dans l'heure suivante, bien plus d'éléments se diffusent dans tout Saint-Méen-le-Grand. Créer un cahot pour désarmer Solène. Et Yves ? Si je commençais par lui. Parler entre hommes. N'étant pas fan de son fils, qu'il ne le soit pas, peut lui convenir. A moins que ... A moins qu'il n'aime pas son fils car il sait ne pas l'être. Ceci expliquerait cela. A quel point ce qui est une découverte pour moi est un secret ? J'étais peut-être le dernier avisé ? Non Titouan l'ignore aussi. Véritable casse tête tout ça.

     

    Dans la voiture de mon retour de mer, je n'ai cessé de me torturer les méninges. J'aurai voulu agir au mieux, pour le bien de tous. Être l'être parfait, un Zorro des temps modernes, moi le même pas singe d'un zoo.

     

    J'ai voulu que Maxime m'affirme être la mère de Titouan pour le sauver lui et son fils. C'est fou comme j'ai senti un espoir immense au moment des élucubrations de maman. C'est fou tout l'espoir qui m'a habité sur le chemin de l'aller, même avant, quand je me suis rendu à la boulanger, déjà pour voir à quoi elle ressemblait et ensuite pour l'inviter. C'est vraiment fou comme alors j'étais gonflé à bloc.

    Quelle dégringolade.

     

    Dans la voiture, riche de mon savoir bien encombrant, je roulais droit et pensais de travers. Ma voiture m'a conduite à la laiterie, pour voir papa, comme un bon vieux cheval ami qu'elle n'est pas. Je crois que cette histoire me dépasse, que face à elle je me suis senti tout petit, aussi inconsciemment, comme un môme je suis allé voir papa. C'est assez minable en soit. Vraiment pas de quoi être fier de soi.

     

    Il n'a jamais vraiment été à la hauteur dans ma vie ce type. C'est le genre d'homme qui pense qu'être père c'est payer. Que ses enfants ne manquent de rien. Avoir cent mille euros sur un compte bancaire et n'être jamais dans les yeux de son père, c'est manquer de tout. Combien d'hommes ne le comprennent pas ? A croire qu'ils n'ont jamais été fils.  D'ailleurs peut-on être fils si le père n'en est pas un ? Que de géniteurs et de mômes livrés à eux-mêmes. Et l'on dit l'espèce humaine sociale ! Beau mensonge. Les siècles changent mais c'est toujours des paires de couilles qui cherchent des femelles et des mamelles qui deviennent des gamelles lavées, remplies par celles qui se coltinent les gosses. Titouan ronchonne de ne pas être père. Récolte de pacotille, il ne hurle pas sur la place public, il ne revendique pas un quelconque droit. Il se donne bonne conscience comme tous les nabots de la Terre.

     

    Un père, un vrai, un qui aime, épaule, soutient, je n'en avais jamais vu avant cet après-midi.

    Incroyable transformation. Je ne m'y attendais pas.

     

    Pas envie de réfléchir plus. Le risque de réaliser qu'il n'a pas agi pour moi menace de se révéler. Pour une fois j'ai envie de me leurrer encore, de croire encore un peu, avoir vu un père. Mon père. Pour une fois j'ai envie de me dire que j'ai été fils au côté de son père. Mais qu'en restera-t-il demain ? Verrai-je encore un paternel qui me soutient ou se révélera à moi un chef d'entreprise qui gère un dossier épineux ? Parce que, soyons objectif, il s'est vite proposé à le transférer. Certes c'est Titouan qui a émit l'idée, mais il s'est greffer dessus comme si il n'attendait que cela depuis le début. Pas un mot pour le retenir, pas une hésitation respectueuse. Il y a du "casse toi pauvre con" derrière tout ça que je ne m'en étonnerais pas.  Il y a probablement bien plus de logique de volonté d'éloignement que de désir de soutient. Si personne n'y voit rien, autant taire l'évidence. On avancera, on oubliera. Comme toujours.

     

    Tout le temps où François Xavier faisait le con, il a été en dessous de tout. Il n'a pas épaulé maman totalement dépassée, il n'a pas recadré mon connard de frère, il ne m'a pas su me repliant sur moi. Il constituait des comptes bancaires. Xav est mort avec plus de vingt trois mille euros en banque. Quelle misère !

     

    Ensuite ce fut l'accident. Il a déserté. Non. Il n'a pas changé, il a continué à être absent. Je ne l'ai pas vu à l’hôpital, jamais. Jamais il n'est venu me voir. Jamais. Et maman qui s’acharnait à lui trouver toutes les excuses : peur, désœuvrement, manque de temps, timidité, pudeur... J'avais seize ans. Je pars en fête sur la volonté de maman et je me retrouve  amputé d'un genoux et des deux pieds alors, ce type debout qui a vingt balais de plus que moi, n'aura jamais aucune excuse valable à formuler. Un type qui ne va pas voir son fils à l'hôpital perd son droit d'être nommé père, il dégringole au rang des géniteurs. Point barre.

     

    Mon non père est une ombre que j'ai recroisé dans les couloirs de la maison. Une ombre qui articulait un "ça va mon fils" en prenant bien soin de ne surtout jamais me laisser l'opportunité de répondre.

     

    Quand il a su mon homosexualité, il est entré dans ma chambre pour la première fois de sa vie probablement. Là il a dû songer que la coupe était pleine, qu'il ne pouvait pas une fois de plus se défausser. L'enjeu devenait trop sérieux. Homo, handicapé ! Quel bol je ne suis pas noir et cela ne s'attrape pas. Aucun contagion possible.

    Il a posé la main sur mon épaule.

    - Tu es mon fils et cela me plait bien.

    Sa main a tapoté mon pull, deux ou trois fois, et il est ressorti aussi silencieusement, calmement qu'il était entré. Tout le temps je suis resté assis à mon bureau. Je n'ai jamais tourné la tête pour le regarder.

    Cette phrase je l'ai gardé toujours.

    - Tu es mon fils et cela me plait bien.

    Mieux qu'un rat, qu'une peluche ou qu'une bouillotte, des mots qui réchauffent.

    C'est ce père là que je suis allé chercher à la laiterie. Ce père qui ne sais pas l'être, ce père qui n'exprime rien, qui garde tout pour lui. Le genre de père que je ne veux surtout jamais devenir. Mais bon, de ce côté là je suis tranquille, vu que je vais crever puceau même si je fais centenaire.

     

    L'histoire de Titouan est trop lourde pour moi. Face à Maxime j'ai joué au caïd, au mec super héros à qui rien ne fait peur. Mais je ne suis pas aussi fort que ça. Alors j'ai raconté à papa ma rencontre avec cette femme qu'il a connu un peu quand ils étaient des enfants. Un peu, juste un peu seulement. Je lui ai dit pour Titouan né d'elle mais élevé par Solène. Je lui ai avoué l'autre enfant, celui de Titouan, qui pour tous est né de père inconnu. Je lui ai demandé pardon de m'être fait passer pour homo dans le but de protéger Lou-Evan. Et j'ai répondu à sa questions en m'avouant puceau.

     

    Mon père.

    J'ai été écouté par mon père.

    J'ai été regardé par mon père.

    Pas juger, accepter.

    Mon père.

     

    Comment m'y prendre ? Je ne savais pas comment m'y prendre. Il a compris combien j'avais besoin de lui en cet instant délicat.

     

    Il n'a rien dit au début. Assis derrière son bureau, il a réfléchi. Il est resté calme, les doigts joints, les paumes écartées, les coudes sur les accoudoirs de son bridge pour porter son menton, clore ses lèvres. Pas muet d'un silence fermé, muet d'une écoute intérieur. Ensuite il a agi. Et il ne s'est plus arrêté. Il a tout dirigé du début à la fin. En tout premier lieu, il a téléphoné à Charlotte pour savoir si elle était bien chez elle, et pour l'inviter à ne pas en bouger. On débarquait. Bien sûr elle a cru qu'il était arrivé quelque chose de grave à Titouan. Il ne l'en a pas dissuadé. N'est-ce pas la vérité ? Puis ce fut maman. Il voulait la localiser pour que je puisse passer la prendre, le temps que lui de son côté, récupère Titouan dans l'atelier de fabrication des moules.

     

    Voilà comment nous nous sommes tous retrouver autour de la table trop petite de la cuisine de  Titouan.

     

    Pauvre Titouan. Si je n'avais pas été si épuisé après avoir subi la mitraillette de questions de maman dans la voiture, j'aurai ri de la tête qu'il faisait. Oui je me serai moqué de lui. Charlotte n'en menait pas large non plus. Elle se planquait derrière Loulou qui rigolait et qui s'est retrouvé tout impressionné dans les bras, puis sur les jambes de mon père. 

     

    Il faut comprendre Titouan aussi. Être retirer de son poste de travail devant ses collègues, et ce par  le directeur même. L'entendre leur dire qu'ils devront faire sans lui le reste de la journée, puis  devoir passer au vestiaire pour se changer et ensuite devoir rentrer chez soi où ce même directeur le retrouvera, ce doit sérieusement faire flipper. Et encore plus pour un mec comme Titouan qui a besoin de toujours tout maitriser. 

     

    Pas de préambule, illico les pieds dans le plat pour bien concentrer tout le monde. Bravo papa.

     

    - Nous sommes tous réuni autour de cette table pour réfléchir à ce qu'il y a de mieux à faire pour l'avenir de ce petit bonhomme.

     

    Vraiment il y a de quoi flipper quand on ne sait pas la suite. Charlotte est devenue rouge écrevisse et Titouan blanc comme un linge mortuaire. Honte à moi, tel un coupable j'ai piqué du nez. C'est merveilleux comme maman se la ferme quand papa parle.

     

    Jamais je n'aurai commencé par là et pourtant c'est lui qui a eu raison. Sur le sable avec Maxime, probablement parce que je suis un mec, je restais concentré sur le mec de l'histoire. Mais papa a raison, partir de Lou-Evan permet un recul émotionnel.

     

    Il a été sérieusement à la hauteur Titouan. Chapeau. Quand papa lui a déclaré tout de go qu'il était le père de Loulou, il n'a pas cherché à mentir. Il s'est même légèrement redressé. Charlotte, elle, elle a paniqué, elle s'est levée d'un coup sec, ce qui a fait tomber sa chaise en arrière. Dans la foulée je me suis pris une baffe, quelque chose de bien violent et d'autant plus douloureux que mal dirigée, c'est le nez qui a tout pris. Loulou s'est mis à pleurer, pour ne pas dire hurler. Plus par peur, que par compassion. Vu son age, il est pardonné. 

     

    Je n'aurai pas dû me placer à côté d'elle. Elle a voulu quitter la table, la pièce, l'appartement, après m'avoir insulté. Papa a passé Loulou à maman pour l'aider à se calmer et il a exigé à Charlotte de réintégrer sa place à table. Ce qu'elle a fait visiblement apeurée face à l'autorité.

     

    J'ai toujours été convaincu que ce que les gens sortaient comme argument au moment où ils étaient en colère, reflétait l'exacte réalité de leur pensée. En temps de paix, on se fait des sourires, on baratine des facilités, des convenances, mais en temps de guerres, les ressentis réels se dévoilent. Ensuite, la paix revenue, on assure "les mots ont dépassé ma pensée". Il n'y a pas plus grand mensonge. L'argumentaire en temps de haine ne s'inventent pas, il remonte des profondeurs mentales.

    Pour savoir qui l'on est pour l'autre, rien ne vaut une petite crise.

    C'est moche. L'image que Charlotte a de moi, est moche, très moche. Dommage, moi je l'aimais bien. Réciprocité habites-tu cette Terre ?

    Il n'y a rien à regretter. J'aurai moins de mal le jour où ils déménageront.

     

    Je comprends Titouan. Savoir que ses parents ne le sont pas, donne envie de fuir. Papa lui a promis de lui trouver  une mutation. Entremont appartient au groupe Sodiaal qui a 70 sites industriels en France. Il y a bien un départ en retraite, une démission quelque part qui pourrait convenir à Titouan. Surtout si c'est demander par le directeur de l'un des sites.

    Mon pote va partir. Je ne serai pas le parrain de Lou-Evan.

     Encore un bout de ma vie qui meurt.

     

    A table ce soir, maman, papa étaient heureux. Complices même. Il y avait longtemps que nous n'avions plus partagé un repas aussi animé. Personne n'a même songé à allumer la télévision ou à déplier le journal. Je porte un toast en l'honneur de Maxime la bienfaitrice déjà passée à la trappe. C'est une merveilleuse histoire. Penser donc : un garçon aime sa sœur qui n'est pas sa sœur. Ils pourront se marier et avoir une ribambelle  de petits morveux. Du vrai conte de fée pour fille. Dire que c'est ça qu'il fallait à papa pour se souvenir comment on fait pour débarrasser la table, pour qu'il nous prouve qu'il se souvenait encore où le pain se range. Double toast pour Maxime.

     

    Maman en a même oublié ses russes. Romain, Yves, moi nous ne comptons pas. Maxime, Solène, idem, zéro importance. Enfin, Maxime importe un peu, juste assez pour que maman puisse s'offrir un rôle dans le conte de fée à deux balles.

     

    Moi, ce soir, vingt deux heures passé, mon moral n'a plus aucune euphorie. Titouan et Charlotte doivent s'éclater comme des bêtes au lit vu que c'est la première fois qu'ils peuvent se toucher sans culpabilité. Les parents doivent agir de même, profitant qu'ils se sont retrouvés ... et que cela ne va pas durer. Papa va se ré-éteindre. Demain matin il n'en restera plus rien, assurément.

    Ne profitons pas des bonnes choses, on pourrait y prendre goûts et ensuite bonjour les désolations quand il n'y en aura plus.

     

    Mais moi.

    Moi, merde, moi.

    Moi je suis dans la demi pénombre à caresser Luciole. Ce n'est pas que je vais perdre mon pote qui me fout la gerbe, non, à ça je survivrai, comme à tout le reste, même si cela fait mal d'avoir vu comme il n'a pas une seconde hésité à fuir. Merde il aurait pu juste poser les yeux sur moi. C'est rien une seconde. Un quart de demi seconde. Je ne lui demande même pas d'avoir eu une phrase chaleureuse envers moi, un mot de regret de me savoir sorti de sa vie bientôt. Merde c'est tout de même moi qui lui sauve la peau depuis des années, et c'est encore moi qui le sort de son gouffre, aujourd'hui. J'aurai pu laisser l'histoire de réincarnation tombé au oubliette. Pas un merde, pas un merci, pas même un regret que Charlotte m'ait giflé. Pas de mail, zéro SMS. C'est beau l'amitié ! Très beau.

    Putain d'humain !

     

    Jean Charles Leleuc, le mec qui n'a pas plus d'existence que ses pieds.

     

    Et après on me demande ce que je trouve aux rats. De l'humanité bonnes-gens, de l'humanité. Luciole est bien le seul être qui se soucie de moi ici bas.

     

    Ce qui fait chier dans tout ça, c'est qu'il n'y aura aucun conte de fée pour ma pomme. Demain je trouverai mes deux prothèses et mon fauteuil roulant dans ma chambre. Ma petite amoureuse sera la pépette rate Luciole. Je sentirai sa petite chaleur blottie contre un point de mon corps. Petite rate ne se sera pas transformée en une jolie fille nue dans mon lit.

     

    A l’hôpital c'est toujours galère le départ d'un autre car tu te dis "il se casse mais moi je reste encore"  mais c'est à peine 20% de ta pensée car ce qui est majeur c'est qu'il est sorti, que ton tour viendra et pour preuve, j'en suis sorti aussi et j'ai laissé derrière moi des mecs qui sont sortis aujourd'hui.

    Là c'est différent.

    Titouan est sauvé. Moi, je ne le saurai jamais. Pas de bon génie de la bouteille pour moi, toujours mon éternelle  condamnation à perpétuité.

     

    C'est fou comme de ne plus être homo  rend puceau.

     

    Trouverai-je un jour une consolation assez forte pour me faire perdre de vue, l'absurdité de ma vie ?

    « 144 - Jean Charles + Maxime.146 A - Maxime. »

  • Commentaires

    1
    Dimanche 23 Juillet à 15:17
    jean-marc

    On peut dire que c'est un bel acte d'amitié, mais il en paiera les conséquences.

    Qui sait, un jour peut être les cerveaux prendront du recul ?

    Etonnant éclairage sur son père aussi.

    Bon maintenant on a atteint le point de non retour

    2
    Dimanche 23 Juillet à 17:21
    Dani et ses Chats

    Bonjour Sereine.

    Pensées pour Laumail  ♥ ♥ ♥

    4 ans déjà ...

    << Il y a de l'indécence

    dans ma propre survie,

    suite à ta mort mon fils >>

    Je ne suis pas d'accord avec toi, étant donné le nbre important

    d'animaux que tu as à gérer, eux sont vivants,

    ils ont besoin de toi pour les nourrir, les soigner etc.

    C'est leur survie qui dépend de ta survie.

    Bonne fin d'après-midi. Biz

    3
    Dimanche 23 Juillet à 17:26
    Dani & ses Chats

    Sans compter que tu as fait le maximum

    pour Laumail. L'équipe vétérinaire aussi.

    Malheureusement l'opération s'est mal passée  :-/

    4 ans déjà, mais je me souviens très bien.

      • Dimanche 23 Juillet à 17:28
        Dani & ses Chats

        Com parti ... suite ...

        Sans compter également que même si tu n'avais pas

        d'autres animaux il ne serait pas indécent de lui survivre.

        C'est le destin de chaque être vivant.

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