• 176 - Partie 1 - Jour 23. (1)

    - Sérieux aller à New York quand on est cuisto c'est aussi con que de s'enfermer chez les vieux quand on est pédo.

    - Pédo ?

    - Un baiseur de gosses. Pédophile.

    - J'avais oublié comme tu pouvais être con parfois Yohann.

    - Cool, je délire. Merde, j'ai pas tilté. Putain tu dois être dingue. Tu l'as vu le mec qui a violé ta fille ? Putain un mec ferait ça à Aline, je le tuais sur pied.

     

    Grâce à Yohann, dès entré en cuisine Bastien avait appris ce que Bernard avait raconté pour justifier son départ du jour au lendemain. Il aurait rejoint sa fille à New York qui venait de se faire violer. C'était une sorte de retour à l'envoyeur. Bastien l'avait souillé en l'accusant d'avoir abusé de Elvira, conclusion il avait déversé la même boue sur la fille de Bastien. C'était de bonne guerre. Cela faisait surtout : un partout, balle au centre. Le sujet était clos. Plus jamais ils n'auraient à y revenir. Ils allaient pouvoir reprendre leur conquête de l'étoile sans être parasiter par des pollutions mentales.

     

    D'ailleurs c'était exactement ce qui c'était passé.

     

    Bernard se tenait près de l’ilot central quand Bastien avait poussé la porte du restaurant. Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre et comme à l'ordinaire leur poignée de mains avait été suivi d'une accolade. Ce geste rare pour beaucoup, mais quotidien pour eux, leur permettait de tout se raconter sans mot dire. Un appui prolongé, un souffre irrégulier, un visage fuyant, les corps racontaient tous des états d'âme. Et Bernard ne s'était pas trompé, Bastien lui revenait heureux comme jamais, des verrous avaient sauté sur ses dix journées d'absence. Bernard en avait souri, presque ri, l'avait moqué d'un coup de poing amical dans l'épaule. Entre eux il n'y avait jamais aucune question, juste des certitudes que les confidences arriveraient à moments choisis. Ou jamais. Avec Bernard c'était souvent jamais, alors que Bastien ne taisait jamais rien.

     

    Oui, il revenait au travail heureux. Non, c'était bien plus que ça. Oui, bien plus que ça. Sa vue se perdait, retournait sur des scènes des jours passés, sa concentration allait être difficile à conserver. Heureusement que la passion de la cuisine l'habitait.

     

    Yohann furieux continuait sa liste des choses qu'il ferait subir au violeur de sa fille, et Bastien avait envie de faire l'amour. La journée s'annonçait très dure.

     

    - Tu l'as ramenée avec toi ? Questionna Arno après lui avoir serré la main deux heures plus tard, vu qu'ils n'embauchaient pas à la même heure.

    - Pardon ?

    - Ta fille ? Elle est restée à New York ou tu l'as ramenée avec toi ? Elle va comment ? Mal forcément mais, je veux dire, elle a ... Enfin on entend dire que certaines filles sont salement amochées, que... des taisons de bouteilles. Une horreur. Je ne comprendrai jamais comment on peut faire un truc pareil. Des pulsions sexuelles on en a tous, mais bon, cela ne donne pas tous les droits. En plus maintenant avec internet, si ta femme ne veut pas ou que tu n'en as pas, tu trouves une fille consentante en dix minutes, et gratuite, et puis il y a la masturbation. Vraiment rien ne peut justifier que l'on fasse mal à une femme.

     

    Pendant qu'Arno parlait, assurément en pensant bien plus à Elvira qu'à Camille qu'il n'avait jamais vu, Bastien lança un regard à Bernard. Il jubilait, avait sa vengeance. Assurément il était resté bloqué sur l'accusation, peut-être même qu'il aura besoin d'une seconde intrigue, d'un autre artifice pour s'en détacher pleinement. Pour Bastien par contre, la conversation dans le bureau lui semblait tellement loin, tellement loin.

     

    Son séjour à New York aussi d'ailleurs.

     

    Aucunement fâché, Bastien revint à Arno qui méritait une réponse. Arno. Ce fut plus fort que lui, il ne put s'empêcher de détailler son visage. Ses cheveux semblaient avoir blanchis. Certes ils étaient poivre et sel depuis qu'il le connaissait, mais là le sel semblait avoir envahir toute la chevelure. Et les montures larges de ses lunettes entouraient des yeux perdus dans des cernes profondes. Ses joues creusées le vieillissaient. Bastien, tout à coup fut happé par la peine. Il balbutia deux trois mots que chacun put interpréter à sa volonté, en se culpabilisant de recevoir de la compassion non méritée de la part d'un homme tellement plus en souffrance que lui. La présence de Bernard lui rendait impossible l'évocation d'Elvira, aussi il mentit, raconta n'importe quoi sur Camille en se jurant que dans la journée, il prendrait Arno à part, lui demanderait où en était l'enquête sur la disparition de la fille d'Igor. Dire qu'il ne s'en était jamais soucié jusqu'alors !

     

    Promesse qu'il se fit et ne tint pas. 

     

    New York. 

    Bernard savait l'amour que Bastien avait pour sa fille, comme son choix de vivre de l'autre côté de l'atlantique lui était douloureux. Camille était ce qu'il avait de plus précieux dans la vie. Mais ce savoir ne suffisait pas à expliquer son scénario mensongé. Pour Bastien cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, Bernard n'avait rien deviné, il avait discuté avec Clotilde et c'était elle, non lui, elle qui avait provoqué la rencontre.

     

    Le lundi 18 septembre, Bastien n'avait réussi à démarrer sa voiture qu'après avoir envoyé un message à sa fille. Il lui annonçait qu'elle devait appeler chez ses parents au plus vite, qu'elle devait affirmer à sa mère qu'elle l'avait contacté dans la journée pour qu'il prenne le premier avion pour New York. Et très très important : seul. Il ne voulait pas de Clotilde sur son dos. Le projet de revoir sa fille, la seule, l'unique avec qui il se sentait heureux, lui avait donné la force de redémarrer sa vie en même temps que sa voiture.

     

    En arrivant chez lui, le téléphone n'avait pas encore sonné mais il avait une pleine confiance en sa fille, aussi, il put annoncé à sa femme que Bernard lui avait donné dix jours pour aller aider Camille. Le mensonge s'était étalé sur leur couple, aussi facilement qu'un fil coupe une tranche de beurre. Le lendemain Clotilde l'avait conduit à l'aéroport de Nantes, plus charmante et docile qu'elle ne l'avait jamais été sur tout le temps de leur mariage. C'en était même trop beau. Dire qu'il avait cru la berner ! Oui vraiment, il avait cru qu'elle leur avait fait confiance, qu'elle ne remettait pas leur parole en doute. Pour une fois. C'était un Bastien presque heureux qui était monté dans l'avion. Sa femme lui faisait confiance, et sa fille... sa fille !!! Quel rayon de soleil, quel génie celle-là.

     

    Entre Camille et Bastien il avait toujours existé une profonde complicité. Quand elle avait reçu son texto, elle avait supposé son père aux abois face à une mère déchainée. De l'ordinaire en soit. Évidement qu'elle allait l'aider, il fallait juste trouvé une raison solide pour  justifier le besoin d'éloignement du père. La première idée qui lui vint à l'esprit était qu'elle était enceinte. Merveille de merveille. Talent quand tu nous inspires !!!

     

    Elle était donc enceinte, avait programmé un avortement, mais ne voulait pas l'affronter seule, désirait par conséquent son père à ses côtés. Idée perverse à souhait.  Très fière de son talon, elle se réjouissait des foudres qu'elle allait réveiller. Sa mère proute-proute-catho allait être verte, hurlée. Avec un peu de chance elle allait même se tailler les veines. Assez profondément pour légitimer le déplacement du curé à son chevet, mais en surface seulement pour ne pas perdre une goutte du précieux liquide, non rouge peuple, mais bleu roi. Un avortement dans sa famille ! Avortement - homosexualité  : le monstre à deux têtes interdit de séjour chez les De Montquefort et les Amyot D'Inville.

     

    Mais quand elle eu dans l'oreille la voix aigüe  de sa mère à la poigne de fer, elle retomba dans l’atmosphère glaciale de son enfance, de son adolescence, celle-là même qui l'avait fait fuir si loin.

     

    Charmante maman, prévenue par le mari qu'elle affrontait un problème terrible pour elle et encore inconnu d'eux, n'eut qu'une question, motif de l'appel : Qu'est-ce qui pouvait justifier une dépense si grande, dix journées sans salaire ? Un vent glacé traversa son corps, tuant jubilation et perversité. Camille était redevenue une toute petite fille qui souffrait de voir son père si faible, impuissant face à une femme de vingt centimètres et trente kilos de moins que lui. Elle était l'enfant immobile, en apnée qui l'avait vu recevoir une gifle d'une extrême violence pour un motif qui ne lui était pas resté en mémoire, qui l'avait vu baisser les yeux, se taire, probablement pleurer intérieurement. Il était resté là, statué par sa souffrance. C'était la mère qui avait quitté la pièce, pas lui, elle. Ils étaient tous réuni dans la salle à manger. Les parents, les enfants mais aussi d'autres adultes, beaucoup d'autres adultes. Elle était encore bien petite et pourtant ce fut elle qui reprit vie en premier. Timidement mais résolue, elle se faufila entre les gens silencieux attendant que l'action reprenne pour parler d'autres choses et pouvoir tout oublier, elle alla posé sa minuscule menotte dans la grande paluche sèche et malgré tout toujours chaude. Lentement les longs doigts se replièrent et Bastien son papa si malheureux, la souleva du sol, pour qu'ensemble ils sortent.

     

    Qu'ils sortent de rien du tout. Ils étaient juste passés d'une pièce à l'autre. Du ridicule, de l'illusion. 

     

    Ce jour, encore il avait besoin d'elle, et une fois encore, elle allait être là pour lui. Il n'était plus question de prétendre à un futur avortement. Son père allait  récolté les fruits de la haine de sa mère, peut-être même qu'il allait recevoir la seconde gifle de sa vie à cause d'elle. Seconde ? Il lui avait toujours affirmé qu'il n'y avait jamais eu d'autres violences. Elle ne parvenait pas à y croire.

     

    Pour Camille la situation se résumait seulement : si il voulait fuir à New York, la tension  dans le couple devait être à son comble, autant ne pas répandre plus d'huile sur le feu. Comment pourvoir justifier vouloir son père au près d'elle ? Camille ne disposait que de trois secondes pour monter un scénario crédible, sa mère attendant une réponse à l'autre bout de la ligne. Juste à ce moment là, sa colocataire entra dans l'appartement. Voilà, elle tenait une idée, la déversa à sa mère à la vitesse qu'elle se créait dans son esprit. Sa coloc était partie vivre avec un mec, et ils lui avaient piqué des meubles lors du déménagement. Elle avait besoin de l'aide de son père pour les récupérer. L'idée du père super héros fit doucement rire Clotilde qui n'avait jamais constaté une once de courage chez son mari. La balourdise était peut-être là, sa fille l'avait présenté trop beau. Mais alors pourquoi l'avoir laissé partir si facilement alors qu'elle savait qu'ils lui mentaient ?

     

    Tout en cuisinant ses écrevisses, Bastien stressait à cause de sa femme. Il n'y avait pas songé une seconde alors qu'il volait vers sa fille, et plus tard  alors qu'il était de retour sur le sol français. Et si Clotilde avait raconté à Bernard qu'il s'était rendu à leur ancien restaurant ? Comme pris de panique il se retourna précipitamment. Bernard dans son dos sortait des frites de la friture, les disposait sur l'assiette que Olivia tenait déjà.

     

    Qu'allait devenir sa vie après ce qu'il avait fait ?

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 7 Décembre 2017 à 20:32

    Assez glauque ce petit monde que l'on découvre

    2
    Dimanche 7 Janvier à 18:26
    erato:

    Quand on commence à mentir c'est un cycle infernal! Quelle ambiance mesquine et méchante!

    Bonne soirée

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