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Je ne sais même pas pourquoi je regarde. Je sais n'avoir aucun message. Elle n'a aucune honte, au contraire, elle doit être fière d'elle, peut-être même s'en est-elle vantée à sa soeur, soeur qui à l'heure qu'il est doit être jalouse de ne pas avoir eu la même opportunité qu'elle. Elle s'en ait peut-être ouverte à son père, aussi. L'homme que j'aime lui aurait flanqué une gifle magistrale, mais celui qu'il est devenu doit lui avoir augmenté son argent de poche. Lui aussi doit lui envier sa chance.

 

J'ai toujours été proche d'elle. Angélique a connu Vidia, elle avait cinq ans quand je suis entrée dans leur vie, mais Aurore n'était qu'un tout petit bébé. Elle n'avait pas ses quatre mois la première fois que je l'ai prise dans mes bras, et a ses dix mois je ne l'ai plus jamais quittée. J'étais sa maman. Vidia n'existait pas pour elle, il n'y avait que moi. Comment de fois Jean Christophe m'a dit que nous étions deux singes ensemble. Maman singe et son bébé singe qu'elle transporte partout. Elle ne savait pas s'asseoir seule dans un coin, il n'y avait que mes genoux, mon corps pour la lover. Il disait qu'elle avait souffert d'avoir passer trop de temps au fond de son berceau sans que jamais personne ne l'en soulève. Angélique du haut de ses quatre ans, criait, gesticulait, elle prenait toute la place. Il était dépassé, alors il négligeait le bébé silencieux au fond du landau. Il a fallu qu'il la voit s'accrochant à moi pour comprendre qu'il avait profité de son silence, de son immobilité.

 

Jean Christophe a élevé Angélique. J'ai élevé Aurore.

 

Il a voulu un enfant de moi. J'ai refusé. J'avais déjà deux filles, les siennes. Ceux de Vidia étaient mes enfants.

 

Aurore m'aimait tellement. Je l'aimais tellement. Je ne pense pas que j'aurai pu aimer plus fort un enfant venant de mon ventre. Ma douce, ma si sage Aurore est devenue une petite fille pleine de joie de vivre.

 

Angélique a toujours été caprice et tempête, Aurore silence et fermenté. Plus elle a grandi, plus elle s'est affermie. Angélique ne s'est pas transformée. Tout lui va, rien ne l'inspire. Une suiveuse, une sans idée. Aurore est tout son contraire. Elle sait ce qu'elle veux et tant pis si cela déplait, n'est pas populaire.

 

Jean Christophe m'interdit sa vie. Cela fait mal.

 

Jean Christophe m'interdit ses filles. Horrible souffrance.

 

Je pensais que Aurore aussi avait mal. Je suis sa mère. Pas dans son sang , d'accord, mais dans son coeur, sa tête et ses tripes.

 

Si nous sommes allés au cinéma c'était sur ma volonté, sur son désir. Comme souvent, elle m'a dit "je veux", et j'ai motivé son père et sa soeur. La machine était bien rodée. Elle savait très bien ne pas pouvoir compter sur son ainée. Elle savait très bien que Jean Christophe n'allait pas vouloir aller voir ce genre de film, un film "pour filles" comme il dit. Alors elle s'est tournée vers moi, moi qui l'aide toujours à obtenir la réalisation de ses désirs.

 

Sa présence me manque, notre complicité me manque. Je croyais lui manquer aussi. Je pensais que cela lui manquait aussi.

 

Ils sont chez Jean Claude et Yvonne. Elle n'est pas fan de ses grands-parents. En journée, avec ses copines, à l'école, mon absence ne se sent pas, mais le soir, le week-end entre grands-parents, père et soeur, elle doit hurler " pourquoi tu n'es pas là ?".

Mille fois je l'ai imaginé face à son père exigeant de savoir pourquoi il m'avait jeté comme ça. Elle a assez d’aplomb pour ça. Dans mon espoir elle est un chevalier Bayard. Dans mon espoir.

 

On revient du ciména. La rue est bloquée. Nous sortons de la voiture, courons tous vers notre maison en feu. Jean Christophe récupère ses filles et m'interdit la voiture, ils s'en vont, m'abandonnant face aux flammes.

 

Dans mon coeur j'entendais Aurore hurler à son père "INJUSTICE", je l'entendais supplier "rends la moi". Je voyais Jean Christophe l'invitant à se taire, à monter s'enfermer dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle cesse d'exiger. J'entendais sa grande-mère lui dire qu'elle n'a toujours été qu'une effrontée, une insolente. Et je l'imaginais encore plus furieuse.

 

Pour appuyer mon scénario si beau, j'avais vu Jean Christophe lui confisquer son téléphone portable.

 

C'était impossible qu'elle ne prenne pas de mes nouvelles, qu'elle ne réponde pas à mes mails et sms. Il lui avait repris son portable, ce ne pouvait être que ça.

 

Vivre sans Angélique, sans Jean Christophe j'y arrive, mais Aurore, je hurle dans mes tripes.

 

Aurore.

Aurore.

 

Jamais , non, jamais je n'aurai pu imaginer qu'un jour, elle me crache dessus comme elle vient de le faire. Jamais non jamais, je n'aurai pu imaginer qu'un jour, nous ne soyons plus liées. Parfois je l'avais imaginée à mon age, avec enfants et mari. Dans mes inventions futuristes nous étions toujours amies. Séparées géographiquement oui, émotionnellement non. Pas possible, impossible.

 

Si j'étais entrée à la maison, que j'avais trouvé Jean Christophe nu sur mon canapé avec une connue ou inconnue, j'aurai tout cassé, mais j'aurai survécu. Là je suis morte.

 

Morte.

 

Aurore, ma fille, ma petite, mon bébé, m'a crachée dessus.

 

Il faut que je sorte de cette voiture, Kara Ann va finir par se demander pourquoi je reste dedans. Je la vois, sans la regarder, gesticuler derrière la baie-vitrée. Elle n'est pas seule, il y a une masse à sa gauche, une masse fixe.

 

De me sentir épiée me fait sortir de ma torpeur, tourner la tête vers la double fenêtre. Il n'y a personne mais un immense arbre à chat. Guénady pourrait avoir des fantasmes d'arbres en corde et nid de velours, mais moi ? Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

 

Jamais je n'ai eu autant de mal à m'extirper de ma voiture, à mettre un pied devant l'autre. Je n'arrive pas à voir autre chose qu'un immense arbre à chat. Il prend tout un coté de la baie vitrée. D'où sort-il celui-là ? Que fait-il là ?

 

Je m'en fous après tout.

 

Trouver la force de marcher, retourner sur le trottoir, longer la maison, pour aboutir à mon portail, mon escalier. Entrer par ma chambre pour ne pas devoir faire celle qui va bien, pour ne pas à avoir à raconter quoique se soit. Kara Ann est gentille, mais vraiment non, pas ce soir, ce soir je ne peux rien, je ne veux rien, je ne suis plus rien.

 

Kara Ann regarde Guénady qu'elle vient de déposer sur l'une des plate-formes de l'arbre. Il faut que je me mette à marcher. Je n'arrive même pas à tourner la tête. Si je ne bouge pas elle va finir par me découvrir dans la cour. Aucun rideau ne voile la fenêtre.

 

Elle gesticule des mains. Ce n'est pas la première fois que je la surprends parlant à mon chat juste avec les doigts. C'est aussi joli qu'inutile. Il n'aime que ses colliers qui pèsent une tonne et lui coulent jusqu'au nombril.

 

Ils s'entendent bien ces deux là. Guénady n'a pas aimé vivre chez Lukasz, mais ici tout lui va. Il passe même bien plus de temps avec Kara Ann qu'avec moi.

 

C'est joli tous les gestes qu'elle lui adresse. Je trouve encore de la beauté dans la vie. Je survivais donc. A moins que ce soit un reste de vie, la dernière goutte avant que je ne m'éteigne tout à fait.

 

Guénady est poli, assis sur une plate-forme. Il la regarde. On dirait une maison avec une famille heureuse. Une petite fille pourrait descendre l'escalier et courir dans les jambes de sa mère. Le chat sauterait au sol, fuirait au fond de la pièce. Un homme pourrait entrer dans la maison avec un fils. Le bonheur est là devant moi. Le bonheur n'est plus pour moi, il m'est extérieur.

 

- Halka, tu m'entends, ça va ? Halka.

 

Kara Ann est dans la petite cour. Elle a ouvert la baie-vitrée, a quitté le salon avec Guénady dans les bras, je n'en ai rien vu.

 

- Halka, ça ne va pas ? C'est l'arbre de Geaidydy qui ne te va pas ?

- Guénady pas Geaidydy. Je vais partir, Guénady va me suivre. Il est à moi, à moi.

 

D'avoir articulé des mots, m'a fait retrouver de la vie. Je traverse la cour, le salon en ligne droite. Aller n’emmurer dans ma chambre. disparaitre.

 

Dans mon dos je l'entends qui ajoute des mots, je n'entends que ceux d'Aurore que je suis allée attendre à la sortir de son cours de poterie.

" T'es pas ma mère, fous le camp, pouffiasse ".

 

Je crois que le téléphone sonne dans la maison quand j'arrive sur le palier. Je ne suis là pour personne. Je ne suis même plus là pour moi.

 

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E
Un billet qui fait mal , quelle souffrance , ce rejet après tant d'amour.<br /> Comme je comprends son désarroi et sa triste colère.<br /> Douce soirée à tous
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J
Pauvre Halka, tu ne la gâtes pas !
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M
Passé récent et présent se mêlent, la douleur du rejet, trop vive, trop " présente ", trop " envahissante ", empêche de sentir les " petits " bonheurs.<br /> ...
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