Si je tenais un journal intime, qu'y écrirais-je pour résumer cette demie première journée, outre le fait que je n'arrive pas à m'endormir, que je suis comme à l'affut de ses bruits ?
Je devrais dire de leurs bruits.
Je n'avais pas pensé qu'elle puisse arriver avec un chat.
C'est fou comme nous ne sommes qu'étroitesse d'esprit. Je n'ai pas d'animaux, donc elle n'en a pas. Je suis seule donc elle aussi.
C'est vraiment ignoble ce que lui a fait Jean Christophe. Je n'ose imaginer ce que j'aurai ressenti à sa place. Halka n'est que colère. Je pense que j'aurai sombré dans une profonde déprime. Dépression. Il faut une force intérieur pour basculer dans la colère. Je ne dispose pas de cette puissance là. Je ne l'ai jamais eu.
Quand Solange est entrée dans mon bureau, pour m'annoncer l'accident de Xavier, qu'elle m'a dit qu'il était en salle d'opération entre la vie et la mort, je me suis évanouie. Je me suis réveillée telle une légume, une automate. Encore maintenant, sept ans après son décès, je ne suis pas certaine d'être vivante à chaque instant de ma vie. C'est très violent de devenir veuve. Mais si je vis encore, si j'arrive à rire, à oublier son absence par moment, c'est qu'il ne m'a jamais quittée. la vie l'a arraché à moi, contre sa volonté. Je suis restée plus d'un mois sans parvenir à articuler un mot, sans réussir à me tenir debout plus de deux minutes. Pourtant je savais qu'il voulait encore de moi. La Mort l'a kidnappé. Là où je ne suis pas, il hurle de douleur autant que moi sur la Terre. Notre amour ne s'est jamais éteint. C'est pour ça que je respire encore. Nous sommes éternellement unis.
Mais pas eux.
Il faut être sérieusement vivant pour exprimer une colère. Halka est admirable.
Si j'avais été elle, je pense que je me serais suicidée. Pourquoi se cacher la vérité. Oui, je me serais suicidée. Ratée peut-être mais suicidée. Je suis sidérée par sa force. Admirative.
Quand elle est arrivée à la maison, son mépris, sa colère me l'ont faite détestée. Tel un automate, je lui ai présentée la maison. Plus la visite avançait, plus je me repliais en moi, agressée par sa colère. Dans la salle de bain, j'ai voulu lui dire "ok, on arrête là" mais mes pieds ont pris le chemin de l'escalier, des chambres. C'est aussi mon automate qui lui a offert un café suite à la visite, mais c'est bien moi qui lui ait demandé de s'installer. J'aurai été peinée qu'elle parte.
Son frère m'avait juste dit qu'elle se retrouvait sans logement suite à l'incendie du sien. C'est vrai, mais tellement loin de la réalité.
L'entendre déverser sa colère contre son frère qui l'oblige à venir chez moi, sa haine contre son amoureux, m'a figée sur place. Cette femme est un roc. Je n'arrive pas à sa cheville. Admiration. Vraiment.
Nous sommes trop différentes pour devenir amies. Je sais qu'elle ne restera pas longtemps à la maison. Elle a convenu qu'elle payerait son loyer chaque semaine, pour pouvoir partir très rapidement. Je suis heureuse de pouvoir l'aider. Elle mérite plus que personne d'autres d'être aidée.
Halka a rencontré Jean Christophe en boite de nuit un soir de réveillon du premier de l'an. Ce fut un véritable coup de foudre pour elle. Comme pour moi, sauf que moi j'ai rencontré Xavier à l'anniversaire de son frère avec qui ma copine de classe, Vidia, sortait.
Elle l'a isolé de la foule. Il était le plus bel homme du monde. Xavier était tout seul dans son coin. La musique était trop forte, il lisait comme si elle n'existait pas. Je ne voyais pas vraiment son visage, juste sa concentration et son bras qui n'était que peau et os.
Elle s'est approchée de lui, comme moi, et n'osant pas casser la conversation qu'il menait avec des individus dont elle n'a aucun souvenir, elle a glissé sa main dans la sienne, pour qu'il la sache à son côté. Il a baissé les yeux vers leurs doigts, les a remonté le long de son corps, jusqu'à son visage puis, il a repris sa conversation, la laissant attendre son tour. Je suis allée m'assoir face à lui et lui ai demandé ce qu'il lisait. Bien sûr il ne m'a pas entendu, donc répondu. Alors comme Halka, j'ai fait preuve d'audace, j'ai soulevé le manuscrit pour pouvoir en lire le titre, l'auteur. Graham Greene - La puissance et la gloire. Je m'en souviens encore. Le lendemain j'ai acheté cinq livres de poche de Greene, auteur que je ne connaissais pas. Je les ai lu au plus vite. J'ai détesté Graham Greene. Ce fut tragique. Il fallait que j'aime son auteur préféré. Il m'a fallut des mois pour osé lui avouer que non vraiment non, cet auteur ne m'accroche pas. J'avais honte. C'était un peu comme si je n'étais pas à sa hauteur. Xavier ne se souvenait même pas quel livre il lisait le jour de notre rencontre. Ce n'était pas du tout son auteur préféré, c'était juste la seul occupation qu'il s'était trouvé avant mon arrivée.
Ils sont sortis ensemble trois années durant. Nous ne nous sommes jamais quittés. Il l'a quittée pour la femme qu'il a épousé et avec qui il a eu ses deux enfants. Elle a additionné les amants. Et puis elle a appris que sa femme était morte en donnant naissance à leur seconde fille. Alors elle est retournée glisser sa main dans la sienne. Elle m'a dit qu'elle était allée reprendre sa place. Reprendre sa place. Comme je comprends bien ces mots.
Ils sont restés seize ans ensemble. Si j'y ajoute les trois d'avant, ils ont partagé dix neuf années. Comme nous.
Une voiture m'a tué Xavier. Sans cette voiture, nous serons encore ensemble. Ils sont allés tous les quatre au cinéma. Quand ils sont revenus dans leur rue, ils ont compris que quelque chose se passait. Ils sont descendus de voiture. Leur maison brûlait. Les pompiers ne les ont pas laissé approcher, les flammes étaient très grandes, l'incendie trop virulent. Jean Christophe a fait remonter ses deux filles dans sa voiture, et a annoncé à Halka qu'entre eux c'était fini.
Plus tard, son frère, prévenu, l'a emmené chez lui.
Elle n'a plus jamais entendu le son de sa voix, elle est interdite de lui. Et d'elles.
Comment peut-on survivra à ça ?
Un jour elle n'aura plus de force pour alimenter sa colère. Ce jour là elle s'effondrera.
Cette histoire me chavire.
Je ne l'entends plus, elle dort s'être couchée.
Peut-être dort-elle ?
Comment m'a t-elle dit que se nomme son chat ? Cela comment par geai. geaidydy. Non, ce n'est pas ça. Je ne sais plus.
Demain je ferai un mail à Bénédicte pour lui dire que j'ai un colloc noir bien rondouillard. Elle n'en reviendra pas, moi qui ai toujours refusé d'avoir un animal chez moi.