Kara Ann doit dormir comme un bébé maintenant, mais moi je fais quoi ?
Elle ne fut que joie et soulagement. Elle m'a serrée dans ses bras tellement elle était heureuse de ne pas voir Samuel dans mon lit. Elle a cru que je me faisais violer par le fils du dragon.
Pour emmerder Solange ce serait marrant de coucher avec son fils. Elle serait verte si il était fou de moi !
Kara Ann est soulagée de ne pas voir Samuel dans mon lit.
Ce serait pourtant plus simple si un Samuel avait été entre mes draps.
Je n'en peux plus. Je suis exténuée.
Quand je me suis retrouvée face à la maison qui brûlait, je me souviens bien avoir été comme hypnotisée par les flammes. L'immense gifle que Jean Christophe m'a flanquée, m'a à peine sortie de ma torpeur. Je n'ai rien compris à son comportement, à ses reproches. Je serais incapable de répéter une phrase qu'il m'ait dite. J'étais comme sur une autre planète. C'était un peu comme un montagne : deux scènes tournées sur un même lien, à deux moments différents, présentaient superposées.
Kara Ann vient de me dire quelque chose d'étrange. "Peut-être que cela l’arrangeait." Je n'y avais jamais pensé. Et pourtant ... C'est vrai. Pourquoi ensuite jamais il n'a répondu à mes messages, mes demandes de rencontre ? Cela expliquerait peut-être aussi qu'il ait montée les filles contre moi. Qu'une femme ait un amant ne peut arranger qu'un mari qui veut la quitter pour refaire sa vie avec sa maitresse. Cela tient la route. J'en sais rien. J'm'en fous. Notre couple me semble si loin. C'est fou comme toute ma vie d'avant me semble tellement engloutie dans un passé lointain.
Après son départ, je me souviens très bien suffoquée "il brûle, il brûle, il brûle, il brûle, il brûle, il brûle, il brûle ..." Je me souviens être tombée assise sur le trottoir, entre un gros camion et une voiture. Je me souviens de ma jambe qui tremblait.
Je me souviens tout aussi bien qu'à son arrivée, Lukasz m'ait demandé : qu'est-ce qui brûle. Je me souviens qu'il avait cru à un objet, alors il avait fait la liste des trucs auxquels il tient. Tous ces trucs qu'une maison peut stockée. Je me souviens lui avoir répondu invariablement, juste, encore et toujours "il brûle". Au final il a pensé à Guénady. Il a pensé que j'étais sous le choc face à ma maison en flammes car j'imaginais que mon chat y avait péri. Ce n'est pas glorieux, mais je ne me suis inquiétée pour Guénady qu'une fois chez Lukasz, le lendemain, au petit déjeuner quand Aloïse m'a demandée où était mon chat.
Lukasz est arrivé sur le tard. Le feu se finissait et ma crise aussi. Ensuite, sur les jours suivants avec Lukasz et Zofia quand nous avons reparlé de l'incendie, il ne restait plus que cette phrase "Il brûle" et aussi étrange que cela puisse paraitre, jamais je n'ai été capable de dire qui ou quoi était ce il. Jean Christophe seul le savait mais Jean Christophe nous fuit.
Quand Kara Ann a hurlé en entrant dans ma chambre et allumant la lumière, je me suis assise d'un bond dans mon lit, et comme avec Lukasz j'ai cent fois suffoqué " il brûle, il brûle, il brûle, il brûle...". Vingt, trente, ou quarante fois, autant de fois qu'il a fallu pour me faire revenir à la surface de ma conscience, Kara Ann m'a affirmée que Samuel ne brûlait pas, qu'il n'y avait aucun feu, aucun Samuel, que ce n'était qu'un cauchemar.
Samuel.
Face à ma maison en flammes, avant d'articuler "il brûle" j'avais hurlé le prénom de Samuel. C'est pour ça que Jean Christophe m'a giflée, c'est pour ça qu'il m'a abandonnée devant la maison en flammes. Pour lui, au moment où je perds tous mes biens, et mon chat peut-être, je ne suis que pensées pour mon amant. Et ça il ne le supporte pas. Ce qui est compréhensible.
Depuis l'incendie environ toutes les trois nuits je rêve de flammes. C'est l'enfer.
Kara Ann m'affirme ne m'avoir encore jamais entendue parler dans mon sommeil. LuKasz, Zofia et les enfants ne m'ont jamais dit m'avoir entendue. Pourtant je hurle face aux flammes, encore et encore, nuits après nuits. Je me réveille en sueur comme si j'avais été réellement face à une fournaise. Et toujours je suffoque "Il brûle, il brûle, il brûle".
Kara Ann m'a dit que j'ai du entendre Samuel prononcer son prénom au répondeur. C'est vrai. Oui je l'ai entendu parler. Je me suis même fait la réflexion que Kara Ann n'était pas si nonne que ça. J'ai cru qu'il s'agissait d'un homme qui lui tournait autant. Grave erreur, c'est Dragon junior.
Les rêves sont fait en langage parabolique. Pour moi c'est encore plus du chinois que le langage des signes que Kara Ann s'amuse à m'enseigner.
Oui ok c'est possible d'entendre un truc dans la journée puis de le retrouver dans son rêve de la nuit suivante. Mais là il ne s'agit pas de ça.
Quand j'ai vu ma maison en flammes, mon corps, mon âme, mon esprit se sont enflammés : Samuel brûle. Les pompiers qui ont l'habitude des réactions lors de drames ont cru que Samuel étaient réellement dans la maison. Ils m'ont demandé où je pensais qu'il se situait, dans quelle pièce, à quel étage. Et qui était Samuel : un bébé, un adulte, un animal. J'étais tellement sous le choc qu'ils se sont tournés vers Jean Christophe. Ils ont compris que j'étais incapable de leur répondre. Ensuite, ils ont voulu m'hospitaliser. Ils savaient que je ne simulais pas. C'est pour ça qu'ils ont téléphoné à Lukasz. Je ne pouvais pas être laissée seule.
Je comprends que je rêve de flammes. C'est choquant de voir sa maison réduite en cendres. Mais qui est Samuel ? qui est Samuel ? Pourquoi je m'inquiète pour un être qui n'existe pas ?
Est-ce possible que j'ai oublié que je connaissais un Samuel comme j'ai oublié que j'ai hurlé ce prénom voilà un mois ?
Mais pourquoi "il brûle" ? Jamais avant je n'avais assisté à un incendie.
Kara Ann a peut-être raison, je devrais peut-être consulter un psy. Mais je suis fille d’émigrés, alors je vais devoir passer quinze années sur un divan pour évoquer la Pologne où je n'ai jamais mis les pieds. Je n'ai pas besoin d'un spy, j'ai besoin d'un pompier pour éteindre mes cauchemars.