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23h49.

 

J'entre dans la cour. Je coupe le contact, l'horloge s'efface.

Je vais très bien.

 

C'est fou comme on se laisse entrainer par une minuscule émotion qui fait boule de neige. La théorie du complot ! Un attentat : complot judéo-maçonnique. La France catholique menée par les Juifs et les Francs-maçons. Les médias intelligents n'arrivent pas à tuer cette idée absurde. C'est peut-être car à l'intérieur de chaque homme il y a une même théorie du complot.

 

Quand j'ai quitté la maison j'étais sans dessus dessous, persuadée d'être persécutée par Halka et son complot de m'isoler de Solange. Parler avec Bénédicte m'a permis de comprendre combien j'avais amplifié la situation. Il lui a suffit de me faire penser à Jérémia. Jérémia qui a quitté son emploi alors que c'était sa femme qui était la source de tous ses malheurs. Et il le savait. Mais savoir ne suffit pas toujours pour agir raisonnablement.

 

Elle a raison Béné. Avoir quitté l'appartement ce fut pour moi un peu comme ne plus être veuve. Et être veuve c'est toujours être la femme de son mari. A l'appartement on m'avait connue avec Xavier. Là-bas j'étais à lui, en son absence comme du temps de sa présence. Ici je suis une femme seule. Célibataire, divorcée, veuve, les gens ne se posent pas la question, je suis seule. A la maison je n'ai plus de passé, j'ai juste un avenir. Un avenir où seule je vais devoir tout gérer. A l'appartement je suivais la mémoire des volontés de Xavier.

 

Elle a raison Béné. Combien de fois ai-je répondu, "Xavier n'aime pas" pour justifier une impossibilité, quand Xavier n'était plus là. La Mort ne nous a pas séparés. La Mort me l'a enlevé, juste enlevé de devant les yeux. La Mort n'a nul autre pouvoir.

 

Elle a raison Béné. J'ai pris Halka chez moi pour reculer le jour de mon face à face avec moi-même. Halka l'inconnue me faisait moins peur que Kara Ann  l'inconnue.

 

J'ai rejeté tout ce qui venait d'elle pour ne pas avancer. Halka est vivante. Elle est tellement loin de ma stagnation morbide. Sa simple présence m'entraine. Elle me fait peur comme petite j'avais peur quand sur mes patins à roulettes papa me poussait en courant. Jade Marie adorait la vitesse qu'il créait, elle adorait filer plus vite que le vent. Elle lui criait des "plus vite, plus vite" et cela finissait toujours par des éclats de rire, entre eux. Moi, j'avais peur. Je suppliais des "arrête, arrête", je voulais me retourner pour me blottir dans ses bras, m'y protéger, et je finissais en larmes, écorchée au sol. Je décevais mon père, au sol lui aussi. "On ne peut pas jouer avec toi" me lançait son regard juste avant qu'il ne se détourne de moi et aille se poser sur ma sœur avec qui il avait une si grande complicité.

 

La peur d'avancer m'a toujours habitée.

La vitesse m'a toujours paniquée.

 

 

Je ne suis accrochée à Solange comme si elle était mon nouveau bâton de pèlerin. Je lâche Xavier ok, mais illico je m'accroche à un autre. Et ce fut Solange. Je n'ai donc aucune autonomie ? C'est pathétique à 43 ans.

 

L'idée de poser une barrière entre elle et moi me parut inacceptable. Halka voulait me faire avancer plus vite que je ne le peux. C'est probablement pour ça que la vie nous a fait nous rencontrer. Sans elle,  je me serais greffée à Solange de la même façon que nous l'étions au travail. Elle impose, je mets tout en œuvre pour la satisfaire. Sans elle, je ne m'en serai même pas aperçu. Sans l'évocation de la clôture je n'aurai jamais visualisé combien déjà je me greffais à Solange. Si obsédée par mon éloignement de Xavier je n'ai rien vu s'installer. Sans Halka je serais passée d'un tuteur à un autre comme l'a résumer Bénédicte.

 

Béné a raison, ce n'est pas une barrière au centre d'une pelouse, barrière avec portail de surcroît, qui va nuire à une amitié.

 

Je vais la faire cette clôture.

 

Et je vais prendre Youpi. Ma petite Youpi. En tournant la clés dans la serrure de la maison je ne sais pourquoi cette affirmation me traverse l'esprit. Je ne le sais, mais j'en souris. Ma petite Youpi !

 

Je suis heureuse.

 

Dans le noir du salon, je vois le répondeur qui clignote.  J'allume la cuisine et m'avance vers lui en ne pensant qu'à Guénady. Halka doit dormir, je n'ose pas l'appeler autrement que tout bas. Un chat n'est pas un chien, disent certains, il n'accueille pas. Bénédicte affirme le contraire. La petite Sara est toujours derrière la porte quand elle entre. Seul Soinile reste en retrait. Parce que son territoire ne comprend pas le rez-de-chaussée. Guénady vit seul, son territoire s'étend sur toute la surface de la maison.

 

- Bonjour c'est Samuel, tu me rappelles.

 

Un message. Samuel. 23H56. Je l'appellerai demain soir. J'irai voir Solange avant. Limite c'est elle qui le rappellera. Je ne veux pas qu'un froid s'installe entre nous.

 

Sous le téléphone Halka a glissé son chèque pour la semaine prochaine. Je suis heureuse de ne pas lui avoir demandé de partir. Ce soir ma colère de vendredi me semble tellement excessive.

 

Guénady se frotte contre ma jambe. Quel bonheur. Bénédicte a probablement raison, je ne devrais pas donner les arbres à Guénady quand il partira, je devrai aller à la SPA pour adopter un oublié de tous. Youpi ne sera pas une oie mais un chat.

 

- Dis Geaidydy, tu crois qu'un chat et une oie pourrait s'aimer d'amour tendre ? T'es vraiment lourd toi.

 

Guénady dans les bras, je monte l'escalier. Tout à coup je me sens fatiguée. Épuisée même. A la cinq ou sixième marche je réalise que j'ai laissé mon bagage dans le salon. Il a glissé de mon épaule quand je me suis baissée pour soulever Guénady du sol. Qu'importe, je continue mon ascension. C'est étrange comme je me sens si bien dans cette maison, ce soir. Son espace intérieur, son silence extérieur ont toujours gardé en éveille une peur en moi, mais là, dans l'escalier, je me sens heureuse comme il y a bien longtemps je ne l'ai pas senti. Je respire la fourrure noire. Est-ce l'effet ronron-thérapie ?

 

Pour ouvrir la porte de ma chambre je bascule tout le poids de Guénady sur mon autre bras. Alors, en déséquilibre il bondit toutes griffes dehors. Comme moi il a entendu un cri. Quoi ?

 

Il a bondi. Je me suis figée.

 

Le silence est total. J'écoute, j'écoute plus fort. Rien. Un bruit de vent qui file sur la toiture, léger presque rien. J'écoute encore, encore. Rien.

 

Rien.

 

Ce silence fait peur.

 

Dans un immeuble il y a toujours une télé allumée chez un voisin, une voiture qui passe dans la rue, un bébé qui pleure, un bruit d'ascenseur. Ici rien.

 

Plus j'écoute, moins j'entends, plus je me fais peur.

Je suis ridicule.

 

J'ouvre ma chambre, allume et éteint la lumière de l'escalier.

 

- Non.

 

Je ne suis pas folle, j'ai entendu non, un non.

 

- Samuel, Samuel.

 

Samuel ? Samuel ! Samuel est dans la chambre d'Halka ! Mais il est marié. C'est pas possible !

 

Je referme la porte de ma chambre, je ne veux pas entendre. Comment peut-elle faire ça ? Elle vient chez moi et elle prend un amant !

 

Mais ce que je peux être  conne ! Il n'y a que moi à vivre sans sexualité. C'est fou comme on peut être étroit d'esprit. Pas une seconde je n'ai pensé qu'avoir une colocataire induisait rencontrer son amant.

 

- Samuel NOOONNNNNN. NON.

 

halka hurle.

 

- NON. NOOOOONNNNNNN.

 

Mon Dieu c'est un viol. Ah! mon Dieu.

 

Mon coeur s'emballe, mes yeux cherchent quelque chose, une arme, quelque chose. Vite, vite. Je panique, je panique, il faut que je me calme, mon Dieu.

 

- NOOOOOOONNNNNNNNN. Samuel ........  Samuel.

 

Mon dieu au secours, au secours. Je n'ai même pas mon téléphone, il est dans mon sac en bas.

 

Je sors de ma chambre, je suis morte de trouille. Comment peut-il faire ça. Mon Dieu. Courage, courage courage.

 

- Samuel NONN.

- Arrête.

 

Le cri d'Halka et le mien s'unissent pour déchirer la nuit au moment où j'ouvre la porte de sa chambre en grand.

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S
çà arrive ....
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J
Tout un tas de petits réflexions que j'ai beaucoup aimées dans ce chapitre. Et là on attend la suite ...
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E
Il est important d'avoir une amie en qui on a confiance pour s'aider à se retrouver et surtout à retrouver une sérénité . C'est déjà positif qu'elle arrive à s'analyser objectivement.<br /> Quel suspens à la fin !Que se passe-t-il?<br /> Belle soirée Sereine
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