Restaurant La Cale
Plouër sur Rance
Le Mercredi 22 juin 2016
Jean Charles,
Après ton départ je suis tombée sur le sable. Je n'a pas perdu conscience, j'ai perdu mon ossature. Oui c'est un peu ça l'image, c'est comme si durant des années je vivais dans un corset rigide, très rigide, sculpté dans du vrai granite breton. Articuler : Titouan est mon fils, l'a explosé.
Tu as donné rendez-vous à une emmurée et c'est un mollusque que tu as laissé sur le sable.
Ne t'en désole pas. Tu as réalisé là une grande chose. Tu dois avoir un incroyable pouvoir pour être parvenu à me faire parler si facilement.
Je ne sais combien de temps je suis restée assise sur ce sable sans rien voir, rien faire, momifiée. Ce qui est sûre c'est que mon comportement a inquiété un certain Mr Philippe Hamon qui était sur son bateau. Il est venu s'assoir à mes côtés. C'est un éditeur de cartes postales. Il m'a laissé sa carte de visite pour que je lui téléphone si j'avais à nouveau envie de parler à quelqu'un de neutre. Elle est au fond d'une poubelle. Je n'ai pas besoin de lui, il n'a été que témoin de mon retour à la vie. J'avais juste besoin d'un quelque chose qui me ramène à la réalité. Ce fut sa main sur mon bras, cela aurait aussi bien pu être le ballon d'un enfant qui percute mon dos, où l'eau qui me lèche les pieds.
Il nous avait vu ensemble, il avait cru que tu étais mon amant. Preuve qu'il nous voyait de bien loin. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme toi pourrait faire d'une vieille comme moi ? Il a cru que tu venais de me plaquer. Je lui ai tout déballé. Toi tu fus discret, ou plus exactement tu n'as pris que ce que tu étais venu chercher. A lui j'ai tout raconté. Ce n'est même pas cela. J'ai profité qu'il soit là pour tout me remettre devant les yeux, pour remonter de ma mémoire l'ensemble des éléments. Mes vagues de mots, je les ai déversés pour moi, pour n'en vider, pour n'en imprégner autrement. On oublie trop souvent à quel point c'est à soi que l'on parle majoritairement. Ce n'est pas que j'avais encore besoin de me justifier, de me trouver des excuses, non cette fois, c'était plutôt un besoin de revisualiser la totalité du désastre. Tu vois c'est un peu comme si tu retrouves une maison de famille après des années. Tu vas passé de pièce en pièce pour rendre vivant devant toi ce qui dort sous la poussière. Il n'y a pas de " j'aime " ou " je n'aime pas" , il n'y a que des " ainsi soit-il ".
Étrangement cette inspection a réveillé une énorme faim en moi. Pourquoi j'écris étrangement, c'est absurde. " Manger pour combler le vide ". Nul besoin de psychiatre pour poser un diagnostique.
Nous sommes allés au restaurant.
J'y suis restée pour t'écris. Merci à eux de m'avoir offert ces feuilles.
Je n'ai pas la force de rentrer à Saint Méen le Grand. J'ai le sentiment qu'une guerre m'y attend. Une guerre qui me sera impossible d'éviter cette fois. Je ne me sens pas prête à combattre. Je vais monter à Paris. J'ai une amie qui a un appartement là-bas. Elle ne s'y rend qu'un week-end sur deux. Cette semaine elle n'y sera pas et son Russe d'amoureux non plus. Oui le russe à l'orphelinat. Ta mère n'invente pas tout, il y a bien un russe directeur d'orphelinat. Je vais y passer quelques nuits et ensuite ... Et bien ce sera ensuite.
L'homme du bateau, Philippe Hamon m'a fait voir nos vies d'un angle assez inattendu. Il m'a dit que Titouan reproduisait ma vie. J'ai un fils que je ne reconnais pas, il a un fils qu'il ne reconnait pas. Ce Philippe ajoute qu'ensemble nous devons conjurer le sort. La logique de destinée, de karma, tout ça je n'y crois pas, mais c'est vrai que mon fils n'est pas le père de son enfant comme je ne suis pas la mère du mieux.
On dit que la lâcheté est la grande spécialité des hommes, désolé c'est assurément ma qualité première. Néanmoins, je te jure, que si Titouan a besoin de moi pour que son fils ne lui soit pas enlevé, je serais là. Je n'ai que de tous petits moyens. Je ne parle pas d'argent, mais de forces mentales. Je jure que je ferais tout ce qu'il attend de moi. Je te jure. Je le lui jure.
Je présume qu'à l'heure qu'il est, 21H48, tu es encore au près de Titouan. Il doit te poser mille questions auxquelles tu ne peux répondre. Voilà pourquoi j'ai pris le stylo avant la route.
Merci de lui offrir la lettre que je m’apprête à lui écrire.
Jean Charles,
Je ne sais pas contrairement à toi, ce que sera l'avenir. Je peux juste te parler du présent. Merci. Merci de m'avoir fait crever l’abcès. Prends soin de toi. J'aurai aimé que mon fils fut toi, tu me sembles tellement quelqu'un de bien. Il est normal que tu ne sois pas mon fils. Un fils si bien, je ne le mérite pas. Maintenant que la phrase est écrite je réalise qu'on peut y lire que je sais Titouan piètre. Non, je suis sans apriori face à lui, je voulais juste te complimenter sans l'insulter.
Je t'embrasse.
Maxime.