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    Mais Halka a raison !

     

    Il y a combien d'années que je n'y avais pas pensé ?

    Combien d'années que je ne lui ai pas parlée ? Que je ne l'ai pas sortie de sa boite ?

     

    Ma petite Youpi.

    Comment ai-je pu t'oublier, ma petit Youpi ?

     

    Jade Marie avait ses poupées barbies et le cheval barbie. Ken aussi évidemment ! Et le camping-car. Essentiel le camping-car ! J'en ai eu une aussi. Je ne sais plus qui me l'avait offerte. Quelqu'un qui n'avait rien compris. Elle vivait avec celles de ma soeur. Je ne l'ai jamais voulue dans ma chambre. A chacun son territoire.

     

    Certes j'en ai passé des heures allongée au sol entre les barbies, ma soeur, nos copines, à inventer des histoires qui finissent toujours bien. Ce fut de bons moments, mais c'était le monde de ma soeur. J'y entrais avec bonheur mais aussi avec l'assurance d'en ressortir.

     

    A bien y réfléchir j'ai toujours été trop sérieuse. Jade Marie savait jouer avec ses barbies puis les oublier sous le lit, dans un coffre. Elle savait se souvenir que ce n'était que des bouts de plastique articulés. Le respect m'a toujours habitée. Jamais je n'ai su me détourner d'un objet auquel j'accordais de la valeur à un autre instant. J'ai toujours manqué d’innocence, de désinvolture.  Combien de fois en ai-je voulu à ma soeur ? Combien de fois ne nous  sommes nous pas disputées à cause d'elles ? Je ne supportais pas trouver une poupée dénudée, la tête en bas, prise au piège entre deux coussins du canapé, voir mouillée, une jambe à l'envers, sur la pelouse, ou peut-être pire encore, les cheveux coupés et maquillée aux feutres !

     

    Ma soeur était barbie, les cousins étaient playmobil. Soldats américains avec leur fort pour Philippe, animaux de la ferme pour Maxime.

     

    Je lui avais volé une oie blanche. C'est fou la mémoire. J'avais oublié Youpi, mais je me souviens avoir volé une oie à Maxime. Je l'avais volé pour Youpi bien sûr. Elle, ce qu'elle est devenue ? Je n'en sais rien. 

     

    Les poupées pour les filles, les playmobils pour les fils et pour moi, les peluches.

     

    Chaque peluche avait son prénom, un rang dans la grande famille peluche, une place bien définie dans ma chambre. J'étais une enfant mentale, pas physique, j’inventais dans ma tête, je ne sautais pas dans tous les sens comme Jade Marie. Mes peluches vieillissaient dans une paix royale. Je pouvais passer une année entière sans y toucher. Certes, parfois, les jours de grandes décisions, de devoirs difficiles, j'en prenais une pour l'installer près de moi, la prendre dans mes bras.

     

    Chacune avait son rôle à tenir.  Les nuits de larmes, (rares) Cajoline dormait sous les draps, dans mes bras. C'est lui qui avait le rôle le plus "endommagant". Moumoute en a lu des livres avec moi. Tous probablement. Moumoute comme son nom l'indique est un petit mouton. Il était attaché à un porte clés, le jour où on me l'a offert. J'étais grande déjà. Dix - douze ans. Évidemment je l'en ai libéré. Pourquoi était-ce avec lui que je lisais ? Aucune idée. Je l'installais dans ma manche, et on lisait ensemble. Si je n'avais pas de manche, je l'installais sur mes genoux, voir face à moi, et je lisais à haute voix. Plus d'une fois maman m'a demandée lire tout bas. Jamais elle n'a compris que je lisais pour Moumoute. Jamais je ne le lui aurais avoué.  Le reste du temps, il dormait sur les livres. Sa pâture était ma petite bibliothèque.

     

    Il est encore sur un rayonnage de la bibliothèque. Pampam est dans ma voiture avec Soleil. Avant ils vivaient dans mon cartable. Riri Fifi Loulou sont sur mon bureau. Ils entourent ma plante verte sous la fenêtre. Tout le monde sait qu'il est INTERDIT d'y toucher. On peut m'emprunter ma calculatrice, mon agrafeuse, mon téléphone, on peut fouiller dans mes tiroirs, mes dossiers mais mes triplets, on n'y touche pas. 

     

    Mon équilibre de petite fille dépendait de leur sage présence.

     

    J'ai emménagé chemin des Diligences il y a un peu plus d'un mois avec 23 peluches. En 43 ans je n'ai pas du en perdre 3. Je suis fidèle en amour !

     

    Tout le monde connait mon attachement aux peluches. Youpi est mon secret. 

     

    Youpi dort dans un écrin de bois dans ma table de nuit. Je ne suis même pas sûre que Xavier qui a partagé ma vie dix neuf ans, mon logement, presque autant, l'ait vue. Ce qui est sur, c'est que je ne lui en ai jamais parlé. Je la portais sur moi le jour de notre mariage. Il n'en a rien su.

     

    Je ne sais pas pourquoi je l'ai élevé au rang de fée, de déité, d'ange gardien. Je suis incapable de l'expliquer. Sait-on ce qui se passe dans la tête d'une petite fille même quand celle-ci fut nous ?

     

    Un jour j'ai vu Youpi sur le sable d'une plage, cette petite oie blanche aux bouts des ailes et du croupion jaune pale, au bec du même jaune, posé bien sagement sur le dos, avec un petit ruban en tissus bleu. Elle n'était pas plus grande qu'une prune. L'arrondie de son crâne l'empêche d'entrer dans une coque double de kinder-surprise. Elle était à demie ensevelie. Dès que mes yeux se sont posés sur elle, j'ai su qu'elle avait un pouvoir, j'ai su que je devais la protéger du monde, garder son existence secrète.

     

    Youpi dort dans un écrin de bois dans ma table de nuit. Je ne suis même pas sûre que Xavier qui a partagé ma vie dix neuf ans, mon logement, presque autant, l'ait vue. Je la portais sur moi le jour de notre mariage. Il n'en a rien su. J'ai passé ma vie à la cacher de tous.  Personne n'a su qu'elle était avec moi. Ma Youpi aux mille pouvoirs.

     

    Youpi. Comment ai-je pu t'oublier ?

     

    - Je pars trois minutes et tu rigoles toute seule ! Il se passe quoi là ? J'ai raté quoi ?

    - Rien du tout. Je repensais juste à ce que tu m'as dit, et tu as raison. Tous les enfants, à un moment où un autre rêve d'avoir un animal.

    - Tu vois. Alors raconte. T'as emmerdé tes parents pour avoir quoi ?

    - Ils ne sont pas au courant, je ne m'adressais qu'au père Noël. Chaque année, je pense que cela à bien durant dix ans, je lui demandais une oie.

    - Une oie ! T'étais  tordue comme gosse ! Une oie. On ne va pas mettre une oie sur la pelouse. Aglaé et Sidonie. Tu ne voulais pas la truie avec ? Solange et Aglaé ! Elle va nous faire une syncope, la voisine.

     

    Halka a toujours une façon très personnelle de détourner les situations.

     

    Non bien sûr je ne vais pas inviter une oie sur la pelouse. Mais alors que je n'étais encore qu'une toute petite fille, et même quand je ne fus moins, oui j'aurai aimé que ma toute petite oie de porcelaine aux mille pouvoirs, se transforme en une oie en chair et plumes. En fait je crois que je ne l'aurai pas voulu tout le temps. J'aurai continué à la transporter dans ma poche dans sa version miniature de porcelaine et alors que nous aurions été seules, elle se serait transformée en être vivante et bien sûr parlant le français.

     

    Je n'ai jamais voulu une oie, je voulais Youpi autrement, plus puissante. Pour tout dire, je n'ai même jamais vu d'oie en vrai, face à moi. Je ne sais pas trop la taille qu'elles font.

     

    Non je ne veux pas d'animaux chez moi. Mais Halka a raison, il serait peut-être bon de construire une clôture entre chez Solange et chez moi. C'est bien pratique qu'elle tonde tout l'espace pelouse en une seule fois, mais c'est vrai aussi qu'elle a tellement l'habitude que chez moi soit chez elle qu'elle arrive sans prévenir trop fréquemment. Elle est mon amie. J'ai déménagé pour me rapprocher d'elle, seulement il y a Halka.

     

    Halka qui monologue sur Aglaé & Sidonie. Elle me tend sa tablette avec le dessin animé que s'y donne. Agénor le coq. Ce dessin animé n'éveille en moi aucun souvenir. 

     

    J'ai envie de rentrer dans son jeu.

     

    - Oui vraiment tu me donnes envie de réaliser mon rêve d'enfant, Halka. Tu as raison, je ne vais pas utiliser l'argent de tous tes loyers pour offrir des arbres à Geaidydy . On va clôturer la pelouse et prendre une oie, mais on ne l'appellera pas Sidonie. On peut trouver mieux.

    - Solange ?

    - C'est déjà pris.

    - C'est vrai tu as dit trouver mieux.

    - Pour qu'elle ne soit pas seule, ma petite oie, on va prendre chacune notre poule pondeuse. Quand tu partiras, tu prendras ta poule. Geaidydy est d'accord avec moi. Tiens, imagine, juste là, à gauche, je vois déjà leur maison. Lukasz va bien nous fabriquez ça. Imagine une jolie petite cabane en bois avec

     

    -NOOOOOOOON.

     

     

     

     


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    - Comment as-tu réussi à faire ça !

    - Moi je n'aurai pas pu.

     

    Ordinairement j'entends : " Il a du te falloir du courage ". Aujourd'hui j'ai eu le droit à une petite variante, mais c'est toujours la même médiocrité.

     

    Sur des années, je n'arrivais pas à comprendre ces mots. Comment pouvait-on tenir un discours pareil ?

     

     

    Jade Marie comme maman, qui se voulait gentille, m'a trouvée mille explications, arguments, justificatifs, mais jamais aucun ne m'a semblé plausible. Il m'a fallu des années, oui des années, pour enfin comprendre. Compréhension qui dévoile une immense laideur !

     

    Il y a l'amour et il y a les sentiments.

    Exactement comme l'eau et le feu, c'est soit l'un, soit l'autre, mais jamais l'union des deux.

     

    Les sentiments viennent du mental. D'ailleurs, le mot Sentimental ne veut-il pas dire ressenti de mon mental ?

     

    Il n'y a pas de cœur dans une histoire de sentiments, il n'y a que  de l'intérêt de soi, du mental. J'aime ce que tu m'apportes. Je veux, tu me dois. Parce que je t'aime c'est normal que tu m'offres ... J'aime qui je suis quand tu me fais vivre ceci ou cela... Les preuves sont multiples. Je suis fière d'être la femme de, j'ai la chance qu'il me, sans elle jamais je ... Oui les exemples sont inépuisables. 

     

    Jean Christophe, si il avait vraiment aimé Halka, il ne l'aurait jamais quittée pour Vidia. Si il l'a quittée pour une autre, c'est qu'elle avait peu de valeur dans son cœur. Pourtant quand Vidia meurt, il lui confit ses enfants à élever. Pourquoi ? Il ne s'est pas  réveillé un matin, avec un nouveau coeur. Alors pourquoi ? Comment vouloir d'une personne qu'on ne veut pas ? Quand on n'aime pas les bananes en 2003, on ne les place pas en fruits favoris en 2013.  Alors pourquoi ? Comment un homme peut offrir ses enfants (ce qu'il a de plus précieux), son corps, sa vie, sa maison, son lit, son budget, à une femme qu'il trouve sans valeur ? Parce que justement l'amour n'est pas de cette histoire. Pour comprendre la logique de Jean Christophe, il faut juste se placer au coeur de l'intérêt de Jean Christophe, soit dans son mental. 

     

    Au début il est célibataire. A ce moment il a diverses envies, plusieurs objectifs. Assurément Halka n'avait pas le pouvoir de les satisfaire tous. Alors il est passé à Vidia. Il a changé de femmes comme il aurait changé de voitures. Je veux une belle carrosserie pour épater le voisinage, de la vitesse pour m'amuser, une couleur qui ne passe pas inaperçue. Etc, etc, etc. BOOM deux gosses, fin du célibat, changement d’existence. Je veux de l'espace à l'arrière pour les sièges auto des enfants, un coffre immense pour les week-end à la plage, des airbags pour de la sécurité renforcée ... Pas d'amour. Non. Juste de la logistique mentale.

     

    Jean Christophe s'indiffère de Halka, il n'a d'intérêt que pour lui. A une époque il veut certaines choses qu'assurément Vidia réussissait mieux à lui offrir que Halka. Ensuite, ce dont il avait besoin, Halka le possédait. Son changement de vie lui avait fait changer de désirs, d'attentes. Son mental a aimé Halka qui se proposait à assumer le rôle de la mère de ses enfants. Il l'a gardée tout le temps de son utilité, et ensuite, ce fut sans état d'âme qu'à nouveau, il l'a sortie de son quotidien. Le jour où ils ont vu leur maison brûler, ses filles étaient devenues grandes, il n'avait plus besoin d'elle. Tous les messages qu'elle lui envoie depuis leur séparation restent sans réponse. Pourquoi communiquer encore ? Les employeurs ne s'enquièrent pas des employés licenciés ou à la retraite.       

     

    Jean Christophe n'a jamais eu le moindre amour pour Halka. Tant qu'elle lui convenait, qu'elle satisfaisait ses attentes, tout allait bien. C'était la vie qu'elle lui faisait avoir, qu'il aimait. C'était l'homme qu'il était dans la vie qu'il menait ensemble, qu'il aimait. Pas elle.

     

    Pas elle. Jamais elle.

     

    Assurément Halka ne sait pas plus que lui ce qu'est l'Amour, sinon elle ne viendrait pas d'articuler : "moi je n'aurai pas pu".

     

    Moi je n'aurai pas pu.

     

    J'ignore tout de la vie de Lukasz, son frère. Ce n'est que la seconde fois que je le vois. Mais pour qu'il s'exclame sans retenue "Comment as-tu réussi à faire ça". La preuve est fragrante. Pas plus que sa sœur il ne connait l'Amour. Encore un couple fondé sur une volonté mutuelle, un objectif commun. Lukasz donc Zofia, Halka donc Jean Christophe traversent l'existence sans s'élever jamais, dans la félicité. Quelle désolation ! C'est un peu comme si toute leur vie ils devront rester dans des couleurs pastelles alors que les paysages présentent tant d'éclats. Je les plains à bien y réfléchir. Je ne me voudrais pas être d'eux.

     

    L'Amour ne vient pas du cerveau ni même du cœur, il n'a aucun lien avec le corps humain. Ce sont les âmes qui s'unissent par l'Amour. Les âmes sont comme les animaux, elles sont nullement aveuglées par le paraitre, un socialement correct, une ambition de distinction. Quand une âme reconnait une âme sœur, il y a fusion, l'amour qui était en état de veille s'allume alors. A l'intérieur de toi, il y a moi, comme je te porte en moi. Il n'y a pas deux volontés côte à côte qui tachent de convertir l'autre au bienfondé  de sa vision du monde. Non, il y a juste un tout visuellement désuni. Juste un tout.

     

    Quand je suis arrivée sur la Terre, déjà j'avais en moi l'espace de Xavier. J'ai passé mon enfance, mon adolescence vide de lui. Et il fut là devant moi. Alors ce vide en moi s'est rempli. Je ne me suis pas sentie à l'étroit dans mon corps par sa présence, non, comme il est entré en moi, soit chez lui, un bout de moi a pris une place, ma place, en lui. Je ne me suis pas divisée. Je me suis renforcée. Il ne m'a pas importunée telle un parasite, un hôte indésirable, non, il m'a illuminée de l'intérieur. Enfin je me suis vue belle, forte, riche.

     

    L'Amour c'est retrouvé enfin, cet autre qui nous renforce depuis trente millions d'années et que l'incarnation nous fait perdre de vue momentanément.

     

    De découvrir que l'âme chérie habite un corps un peu cabossé, quelle peccadille. Je me gausse. Que l'être aimé soit nain, obèse, handicapé, noir, rouge, jaune  ... Ce n'est que détail. Un détail qui peut ralentir la vitesse de l'évolution sociale, certes, mais un détail qui n'a aucun impact sur le lien d'Amour.

     

    Quand j'ai posé les yeux sur Xavier, je n'ai pas accordé de valeur à sa maigreur. Si je peux encore décrire son pull vert et ses chaussures explosées, c'est juste parce que j'ai fait un arrêt sur image. Pour mon âme retrouver l'âme de Xavier c'est un énorme ENFIN, une fin d'errance. Toutes les personnes qui sortent de prison au bout de dix ans sont capable de dire si ce jour là il pleuvait, ou faisait soleil. Pourtant ce n'est que détail. Un détail d'un moment essentiel. Je me souviens de tous les détails de ce moment essentiel. L'absence de montre à son poignet. Le grain de beauté sur la joue. La dent qui se veut juste un peu au devant de sa voisine. Les deux boutons ouverts de son pull. Je me souviens de tout et j'ai tout adopté en l'état. Alors oui Xavier avait un corps trop maigre pour être harmonieux. Et oui encore Xavier n'a jamais articulé mon prénom. Détails. Juste des détails.

     

    Parce que j'ai voulu qu'il relève les yeux sur moi, je l'ai interrogé sur le livre qu'il lisait. C'est tout ce que j'ai trouvé. Il ne m'a pas répondu avec la voix, il l'a fait de ses mains. J'ai vu un oiseau qui vole. Livre. Mon premier mot en langage des signes fut Livre. Les deux mains l'une contre l'autre, bien à plat, les ouvrir, les refermer, les rouvrir et les refermer. J'ai vu un oiseau qui vole. Livre. Non deux ailes mais des pages. Livre.

     

    Contente d'avoir compris, heureuse d'avoir corrigée mon erreur, je me suis mise à parler, tel un moulin à paroles. Il a faiblement souri en déposant sa main sur ma bouche. Nous nous étions retrouvés. Enfin.

     

    Non il ne m'a jamais fallu aucun courage pour demeurer au côté de mon moteur, ma source de joie, de l'être qui me faisait sentir en vie. C'est maintenant qu'il n'est plus là qu'il me faut des tonnes de courage.

     

    Comment ai-je réussi ?

    Réussi à faire quoi ? A nager dans la félicité ? Immensément facile.

     

    Tu n'aurais pas pu Halka. Oh que si tu le pourrais, si un jour tu avais enfin la chance de trouver l'Amour.

     

    Les gens réduisent Xavier à son handicap social. Il est né sourd et donc il a vécu muet. Tous ces gens si parlant, si entendant ne veulent pas voir au delà des apparences.

     

    Xavier est mon géant.

     

    - Comment ai-je réussi à vivre avec un homme d'une éloquence merveilleuse qui n'a jamais utilisé ses cordes vocales ? Comment  ? Je vais te dire Lukasz. Je n'ai réalisé aucun exploit, non, aucun. Demandes-toi comment une femme peut vivre dix ans sous les coups de son conjoint mais ne me demande pas comment j'ai réussi à vivre au paradis dix neuf ans ? C'est facile. L'enfer c'est maintenant. Et pour tout te dire, comment j'arrive à vivre depuis qu'il n'est plus là, et bien, c'est simple, je n'y arrive pas. Excusez moi, je vous laisse. Au revoir Lukasz. Reste assied, c'est moi qui part. Reste.

    - Je ne voulais pas

    - Ce n'est pas toi, c'est l'absence de lui qui fait mal.


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    Je ne sais même pas pourquoi je regarde. Je sais n'avoir aucun message. Elle n'a aucune honte, au contraire, elle doit être fière d'elle, peut-être même s'en est-elle vantée à sa soeur, soeur qui à l'heure qu'il est doit être jalouse de ne pas avoir eu la même opportunité qu'elle. Elle s'en ait peut-être ouverte à son père, aussi. L'homme que j'aime lui aurait flanqué une gifle magistrale, mais celui qu'il est devenu doit lui avoir augmenté son argent de poche. Lui aussi doit lui envier sa chance.

     

    J'ai toujours été proche d'elle. Angélique a connu Vidia, elle avait cinq ans quand je suis entrée dans leur vie, mais Aurore n'était qu'un tout petit bébé. Elle n'avait pas ses quatre mois la première fois que je l'ai prise dans mes bras, et a ses dix mois je ne l'ai plus jamais quittée. J'étais sa maman. Vidia n'existait pas pour elle, il n'y avait que moi. Comment de fois Jean Christophe m'a dit que nous étions deux singes ensemble. Maman singe et son bébé singe qu'elle transporte partout. Elle ne savait pas s'asseoir seule dans un coin, il n'y avait que mes genoux, mon corps pour la lover. Il disait qu'elle avait souffert d'avoir passer trop de temps au fond de son berceau sans que jamais personne ne l'en soulève. Angélique du haut de ses quatre ans, criait, gesticulait, elle prenait toute la place. Il était dépassé, alors il négligeait le bébé silencieux au fond du landau. Il a fallu qu'il la voit s'accrochant à moi pour comprendre qu'il avait profité de son silence, de son immobilité.

     

    Jean Christophe a élevé Angélique. J'ai élevé Aurore.

     

    Il a voulu un enfant de moi. J'ai refusé. J'avais déjà deux filles, les siennes. Ceux de Vidia étaient mes enfants.

     

    Aurore m'aimait tellement. Je l'aimais tellement. Je ne pense pas que j'aurai pu aimer plus fort un enfant venant de mon ventre. Ma douce, ma si sage Aurore est devenue une petite fille pleine de joie de vivre.

     

    Angélique a toujours été caprice et tempête, Aurore silence et fermenté. Plus elle a grandi, plus elle s'est affermie. Angélique ne s'est pas transformée. Tout lui va, rien ne l'inspire. Une suiveuse, une sans idée. Aurore est tout son contraire. Elle sait ce qu'elle veux et tant pis si cela déplait, n'est pas populaire.

     

    Jean Christophe m'interdit sa vie. Cela fait mal.

     

    Jean Christophe m'interdit ses filles. Horrible souffrance.

     

    Je pensais que Aurore aussi avait mal. Je suis sa mère. Pas dans son sang , d'accord, mais dans son coeur, sa tête et ses tripes.

     

    Si nous sommes allés au cinéma c'était sur ma volonté, sur son désir. Comme souvent, elle m'a dit "je veux", et j'ai motivé son père et sa soeur. La machine était bien rodée. Elle savait très bien ne pas pouvoir compter sur son ainée. Elle savait très bien que Jean Christophe n'allait pas vouloir aller voir ce genre de film, un film "pour filles" comme il dit. Alors elle s'est tournée vers moi, moi qui l'aide toujours à obtenir la réalisation de ses désirs.

     

    Sa présence me manque, notre complicité me manque. Je croyais lui manquer aussi. Je pensais que cela lui manquait aussi.

     

    Ils sont chez Jean Claude et Yvonne. Elle n'est pas fan de ses grands-parents. En journée, avec ses copines, à l'école, mon absence ne se sent pas, mais le soir, le week-end entre grands-parents, père et soeur, elle doit hurler " pourquoi tu n'es pas là ?".

    Mille fois je l'ai imaginé face à son père exigeant de savoir pourquoi il m'avait jeté comme ça. Elle a assez d’aplomb pour ça. Dans mon espoir elle est un chevalier Bayard. Dans mon espoir.

     

    On revient du ciména. La rue est bloquée. Nous sortons de la voiture, courons tous vers notre maison en feu. Jean Christophe récupère ses filles et m'interdit la voiture, ils s'en vont, m'abandonnant face aux flammes.

     

    Dans mon coeur j'entendais Aurore hurler à son père "INJUSTICE", je l'entendais supplier "rends la moi". Je voyais Jean Christophe l'invitant à se taire, à monter s'enfermer dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle cesse d'exiger. J'entendais sa grande-mère lui dire qu'elle n'a toujours été qu'une effrontée, une insolente. Et je l'imaginais encore plus furieuse.

     

    Pour appuyer mon scénario si beau, j'avais vu Jean Christophe lui confisquer son téléphone portable.

     

    C'était impossible qu'elle ne prenne pas de mes nouvelles, qu'elle ne réponde pas à mes mails et sms. Il lui avait repris son portable, ce ne pouvait être que ça.

     

    Vivre sans Angélique, sans Jean Christophe j'y arrive, mais Aurore, je hurle dans mes tripes.

     

    Aurore.

    Aurore.

     

    Jamais , non, jamais je n'aurai pu imaginer qu'un jour, elle me crache dessus comme elle vient de le faire. Jamais non jamais, je n'aurai pu imaginer qu'un jour, nous ne soyons plus liées. Parfois je l'avais imaginée à mon age, avec enfants et mari. Dans mes inventions futuristes nous étions toujours amies. Séparées géographiquement oui, émotionnellement non. Pas possible, impossible.

     

    Si j'étais entrée à la maison, que j'avais trouvé Jean Christophe nu sur mon canapé avec une connue ou inconnue, j'aurai tout cassé, mais j'aurai survécu. Là je suis morte.

     

    Morte.

     

    Aurore, ma fille, ma petite, mon bébé, m'a crachée dessus.

     

    Il faut que je sorte de cette voiture, Kara Ann va finir par se demander pourquoi je reste dedans. Je la vois, sans la regarder, gesticuler derrière la baie-vitrée. Elle n'est pas seule, il y a une masse à sa gauche, une masse fixe.

     

    De me sentir épiée me fait sortir de ma torpeur, tourner la tête vers la double fenêtre. Il n'y a personne mais un immense arbre à chat. Guénady pourrait avoir des fantasmes d'arbres en corde et nid de velours, mais moi ? Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

     

    Jamais je n'ai eu autant de mal à m'extirper de ma voiture, à mettre un pied devant l'autre. Je n'arrive pas à voir autre chose qu'un immense arbre à chat. Il prend tout un coté de la baie vitrée. D'où sort-il celui-là ? Que fait-il là ?

     

    Je m'en fous après tout.

     

    Trouver la force de marcher, retourner sur le trottoir, longer la maison, pour aboutir à mon portail, mon escalier. Entrer par ma chambre pour ne pas devoir faire celle qui va bien, pour ne pas à avoir à raconter quoique se soit. Kara Ann est gentille, mais vraiment non, pas ce soir, ce soir je ne peux rien, je ne veux rien, je ne suis plus rien.

     

    Kara Ann regarde Guénady qu'elle vient de déposer sur l'une des plate-formes de l'arbre. Il faut que je me mette à marcher. Je n'arrive même pas à tourner la tête. Si je ne bouge pas elle va finir par me découvrir dans la cour. Aucun rideau ne voile la fenêtre.

     

    Elle gesticule des mains. Ce n'est pas la première fois que je la surprends parlant à mon chat juste avec les doigts. C'est aussi joli qu'inutile. Il n'aime que ses colliers qui pèsent une tonne et lui coulent jusqu'au nombril.

     

    Ils s'entendent bien ces deux là. Guénady n'a pas aimé vivre chez Lukasz, mais ici tout lui va. Il passe même bien plus de temps avec Kara Ann qu'avec moi.

     

    C'est joli tous les gestes qu'elle lui adresse. Je trouve encore de la beauté dans la vie. Je survivais donc. A moins que ce soit un reste de vie, la dernière goutte avant que je ne m'éteigne tout à fait.

     

    Guénady est poli, assis sur une plate-forme. Il la regarde. On dirait une maison avec une famille heureuse. Une petite fille pourrait descendre l'escalier et courir dans les jambes de sa mère. Le chat sauterait au sol, fuirait au fond de la pièce. Un homme pourrait entrer dans la maison avec un fils. Le bonheur est là devant moi. Le bonheur n'est plus pour moi, il m'est extérieur.

     

    - Halka, tu m'entends, ça va ? Halka.

     

    Kara Ann est dans la petite cour. Elle a ouvert la baie-vitrée, a quitté le salon avec Guénady dans les bras, je n'en ai rien vu.

     

    - Halka, ça ne va pas ? C'est l'arbre de Geaidydy qui ne te va pas ?

    - Guénady pas Geaidydy. Je vais partir, Guénady va me suivre. Il est à moi, à moi.

     

    D'avoir articulé des mots, m'a fait retrouver de la vie. Je traverse la cour, le salon en ligne droite. Aller n’emmurer dans ma chambre. disparaitre.

     

    Dans mon dos je l'entends qui ajoute des mots, je n'entends que ceux d'Aurore que je suis allée attendre à la sortir de son cours de poterie.

    " T'es pas ma mère, fous le camp, pouffiasse ".

     

    Je crois que le téléphone sonne dans la maison quand j'arrive sur le palier. Je ne suis là pour personne. Je ne suis même plus là pour moi.

     


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    Si je tenais un journal intime, qu'y écrirais-je pour résumer cette demie première journée, outre le fait que je n'arrive pas à m'endormir, que je suis comme à l'affut de ses bruits ?

     

    Je devrais dire de leurs bruits.

     

    Je n'avais pas pensé qu'elle puisse arriver avec un chat.

     

    C'est fou comme nous ne sommes qu'étroitesse d'esprit. Je n'ai pas d'animaux, donc elle n'en a pas. Je suis seule donc elle aussi.

     

    C'est vraiment ignoble ce que lui a fait Jean Christophe. Je n'ose imaginer ce que j'aurai ressenti à sa place. Halka n'est que colère. Je pense que j'aurai sombré dans une profonde déprime. Dépression. Il faut une force intérieur pour basculer dans la colère. Je ne dispose pas de cette puissance là. Je ne l'ai jamais eu.

     

    Quand Solange est entrée dans mon bureau, pour m'annoncer l'accident de Xavier, qu'elle m'a dit qu'il était en salle d'opération entre la vie et la mort, je me suis évanouie. Je me suis réveillée telle une légume, une automate. Encore maintenant, sept ans après son décès, je ne suis pas certaine d'être vivante à chaque instant de ma vie. C'est très violent de devenir veuve. Mais si je vis encore, si j'arrive à rire, à oublier son absence par moment, c'est qu'il ne m'a jamais quittée. la vie l'a arraché à moi, contre sa volonté. Je suis restée plus d'un mois sans parvenir à articuler un mot, sans réussir à me tenir debout plus de deux minutes. Pourtant je savais qu'il voulait encore de moi. La Mort l'a kidnappé. Là où je ne suis pas, il hurle de douleur autant que moi sur la Terre. Notre amour ne s'est jamais éteint.  C'est pour ça que je respire encore. Nous sommes éternellement unis.

     

    Mais pas eux.

     

    Il faut être sérieusement vivant pour exprimer une colère. Halka est admirable.

     

    Si j'avais été elle, je pense que je me serais suicidée. Pourquoi se cacher la vérité. Oui, je me serais suicidée. Ratée peut-être mais suicidée. Je suis sidérée par sa force. Admirative.

     

    Quand elle est arrivée à la maison, son mépris, sa colère me l'ont faite détestée. Tel un automate, je lui ai présentée la maison. Plus la visite avançait, plus je me repliais en moi, agressée par sa colère. Dans la salle de bain, j'ai voulu lui dire "ok, on arrête là" mais mes pieds ont pris le chemin de l'escalier, des chambres. C'est aussi mon automate qui lui a offert un café suite à la visite, mais c'est bien moi qui lui ait demandé de s'installer. J'aurai été peinée qu'elle parte.

     

    Son frère m'avait juste dit qu'elle se retrouvait sans logement suite à l'incendie du sien. C'est vrai, mais tellement loin de la réalité.

     

    L'entendre déverser sa colère contre son frère qui l'oblige à venir chez moi, sa haine contre son amoureux, m'a figée sur place. Cette femme est un roc. Je n'arrive pas à sa cheville. Admiration. Vraiment.

     

    Nous sommes trop différentes pour devenir amies. Je sais qu'elle ne restera pas longtemps à la maison. Elle a convenu qu'elle payerait son loyer chaque semaine, pour pouvoir partir très rapidement. Je suis heureuse de pouvoir l'aider. Elle mérite plus que personne d'autres d'être aidée.

     

    Halka a rencontré Jean Christophe en boite de nuit un soir de réveillon du premier de l'an. Ce fut un véritable coup de foudre pour elle. Comme pour moi, sauf que moi j'ai rencontré Xavier à l'anniversaire de son frère avec qui ma copine de classe, Vidia, sortait.

     

    Elle l'a isolé de la foule. Il était le plus bel homme du monde. Xavier était tout seul dans son coin. La musique était trop forte, il lisait comme si elle n'existait pas. Je ne voyais pas vraiment son visage, juste sa concentration et son bras qui n'était que peau et os.

     

    Elle s'est approchée de lui, comme moi, et n'osant pas casser la conversation qu'il menait avec des individus dont elle n'a aucun souvenir, elle a glissé sa main dans la sienne, pour qu'il la sache à son côté. Il a baissé les yeux vers leurs doigts, les a remonté le long de son corps, jusqu'à son visage puis, il a repris sa conversation, la laissant attendre son tour. Je suis allée m'assoir face à lui et lui ai demandé ce qu'il lisait. Bien sûr il ne m'a pas entendu, donc répondu. Alors comme Halka, j'ai fait preuve d'audace, j'ai soulevé le manuscrit pour pouvoir en lire le titre, l'auteur. Graham Greene - La puissance et la gloire. Je m'en souviens encore. Le lendemain j'ai acheté cinq livres de poche de Greene, auteur que je ne connaissais pas. Je les ai lu au plus vite. J'ai détesté Graham Greene. Ce fut tragique. Il fallait que j'aime son auteur préféré. Il m'a fallut des mois pour osé lui avouer que non vraiment non, cet auteur ne m'accroche pas. J'avais honte. C'était un peu comme si je n'étais pas à sa hauteur. Xavier ne se souvenait même pas quel livre il lisait le jour de notre rencontre. Ce n'était pas du tout son auteur préféré, c'était juste la seul occupation qu'il s'était trouvé avant mon arrivée.

     

    Ils sont sortis ensemble trois années durant. Nous ne nous sommes jamais quittés. Il l'a quittée pour la femme qu'il a épousé et avec qui il a eu ses deux enfants. Elle a additionné les amants. Et puis elle a appris que sa femme était morte en donnant naissance à leur seconde fille. Alors elle est retournée glisser sa main dans la sienne. Elle m'a dit qu'elle était allée reprendre sa place. Reprendre sa place. Comme je comprends bien ces mots.

     

    Ils sont restés seize ans ensemble. Si j'y ajoute les trois d'avant, ils ont partagé dix neuf années. Comme nous.

     

    Une voiture m'a tué Xavier. Sans cette voiture, nous serons encore ensemble. Ils sont allés tous les quatre au cinéma. Quand ils sont revenus dans leur rue, ils ont compris que quelque chose se passait. Ils sont descendus de voiture. Leur maison brûlait. Les pompiers ne les ont pas laissé approcher, les flammes étaient très grandes, l'incendie trop virulent. Jean Christophe a fait remonter ses deux filles dans sa voiture, et a annoncé à Halka qu'entre eux c'était fini.

     

    Plus tard, son frère, prévenu, l'a emmené chez lui.

     

    Elle n'a plus jamais entendu le son de sa voix, elle est interdite de lui. Et d'elles.

     

    Comment peut-on survivra à ça ?

     

    Un jour elle n'aura plus de force pour alimenter sa colère. Ce jour là elle s'effondrera. 

     

    Cette histoire me chavire.

     

    Je ne l'entends plus, elle dort s'être couchée.

    Peut-être dort-elle ?

     

    Comment m'a t-elle dit que se nomme son chat ? Cela comment par geai. geaidydy. Non, ce n'est pas ça. Je ne sais plus.

     

    Demain je ferai un mail à Bénédicte pour lui dire que j'ai un colloc noir bien rondouillard. Elle n'en reviendra pas, moi qui ai toujours refusé d'avoir un animal chez moi.


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