• Comment avait-il pu se laisser aller à autant de liberté ? Même âgé seulement de trois ans il savait que vivre ne permettait pas tout.

     

    Dans l'avion ses pensées avaient sauté de sa fille qu'il n'avait pas vu depuis dix huit mois environ, à Bernard calme et supérieur après avoir violé Elvira.

     

    Savoir un viol et le taire, il ne le pouvait pas. Contacter la police relevait de l'irréalisable. La situation le torturait.

     

    Il devait agir, dans un sens ou un autre même si cela relevait de l'impensable. Dix mille fois sur son siège d'avion il s'était passé les mains sur les yeux, secouait ensuite légèrement la tête. De retour à Royan, il vivrait l'enfer. Quoi qu'il fasse, derrière venait l'enfer. Vivre en taisant le viol et en continuant à travailler avec Bernard serait l'enfer. Franchir la porte d'un commissariat  l'introduisait en enfer. Il n'aurait pas le temps de donner son identité à un représentant des forces de l'ordre que la famille de sa femme lui tomberait dessus. Dans cette famille là, le linge sale, déjà il n'y en a pas, tout est beau et bien lisse, mais si par un étrange hasard il venait à en avoir, il se lavait en famille, au grenier ou au fond d'une cave. La police servait au délinquant peuple, juste au misérable peuple.

     

    Le passage des deux flics au restaurant, au tout début de la disparition de Elvira, Clotilde l'ignorait encore. Il ne pouvait pas être mêlé à une histoire de viol, travailler pour un violeur. Les apparences, le qu'en-dira-t-on, la réputation. Sa femme n'avait que ça à la bouche.

     

    Bien sûr qu'il y songeait aussi, mais Bastien voulait savoir s'oublier, à moins que ce soit tout le contraire, qu'il ne voulait pas savoir  mettre en sourdine ses valeurs morales. Personne ne doit garder secret un élément qui peut sauver une vie. Bastien demeurait persuader qu'il fallait savoir garder de l'humanité en toutes circonstances même si l'image personnelle allait en être, à plus ou moins long terme, ternie.

     

    Profondément enracinée, la persuasion n'indiquait cependant pas le chemin de l'action. L'avion, les journées chez sa fille plaçaient sa vie sur pause, lui donnait l'illusion de s'extraire du présent, de reculer le temps.

     

    Et ce n'était pas seulement le viol le plus grave, c'était l'après. Même si Bastien restait en retrait, se mêlait le moins possible aux conversations, il n'était pas sourd au point de ne rien entendre de ce qui se disait au restaurant. Elvira s'était volatilisée comme si elle avait été tuée puis jetée à la mer ou au fond d'un lac, comme si son corps pourrissait dans un trou.

     

    Dans la semaine ou celle d'avant, les jours passent si vite, Yohann avait raconté à  qui prenait le temps de l'écouter, qu'il avait vu à la télévision qu'il regardait toujours une à deux heures après le travail, une enquête sur un fait divers. Un homme avait disparu du jour au lendemain comme Elvira mais avec sa voiture. Comme elle c'était un être apprécié de tous, sans histoire. Il avait fallu plus de vingt ans pour que ses enfants sachent ce qui lui était arrivé. Il avait été tué et découpé par le futur amant de sa femme et sa femme. Toute la journée Yohann avait rigolé avec l'histoire en la transposant à Elvira. La viande hachée pour les farcis, qu'était-ce du boeuf, du cheval ou de l'Elvira ? Seule Olivia riait des délires de Yohann. Cette fille était toujours prête à embrasser tous les courants de pensées, les vents d'humour pour se faire aimer. Sa solidarité  à Yohann était prévisible.

     

    Sur le fromage blanc, coulis de fruits rouges ou sang d'Elvira ? Yohann rigolait tout seul. Bastien se rêvait d'être sourd, Arno serrait les dents, avait le regard mauvais.

     

    Yohann semblait parti pour la journée, seulement... Seulement la prestation de l'humoriste fut stoppée net par un bras au travers de la gorge, un poing qui agrippa la tunique pour  faire reculer  tout le corps contre le mur près de la porte. Oui il fut plaqué violemment au mur, par un homme noir de colère qui lui conseilla de fermer sa gueule si il ne voulait pas avoir un poing dans la figure. Cet homme n'était pas Igor, ce qui aurait été légitime, il était son père, non, la violence vint de Bernard.

     

    Bernard.

    Treize années qu'il le connaissait Bernard. Ils en avait vécu des choses ensemble. En toutes circonstances il demeurait comme indifférent, sans émotion. Pour faire rire ou pleurer Bernard il fallait cuisiner, inventer de nouvelles saveurs. Il était tel un autiste aux intérêts restreints. Sorti de sa passion rien ni personne ne parvenait à atteindre son émotionnel.  Bernard avait une maitrise de son corps, une rigidité à la limite de l’emmurement. Il n'avait aucune souplesse, aucune spontanéité gestuelle, il était comme soudé au niveau de toutes les articulations.

     

    Quand il avait annoncé aux employés rennais qu'il venait de vendre le restaurant, que par conséquent  tous les CDI devenaient CDD finissant dans deux semaines, les six employés étaient devenus foule compacte et menaçante. Bernard était resté droit comme un pylône électrique. Zéro réaction. Il aurait été debout devant un écran de télévision qui présentait une manifestation à l'autre bout du monde, il n'aurait pas semblé plus concerné. La seule phrase qu'il avait fini par articuler était qu'ils feraient mieux, tous, de se remettre au boulot de suite, sinon leur contrat ne serait pas clos dans quinze jours mais dans l'heure. Victorin lui avait alors craché qu'il était l'être le plus déshumanisé qu'il connaissait. Bernard, un petit sourire supérieur aux lèvres, lui fit remarquer qu'il devait donc être bien heureux de ne bientôt plus devoir le voir chaque jour, et il ajouta, au comble du mépris, qu'il lui souhaitait bien du courage pour la poignée de jours qu'il lui restait à devoir le côtoyer.

     

    Bernard, l'être le plus déshumanisé qui soit. Même au moment des révoltes de Rennes, pour Bastien, il existait bien pire que Bernard : sa femme. Parce que elle, elle ne s'illuminait pas sur certains moments de la vie, rien ne la faisait vibrer, elle était la haine incarnée. Seul l'endormissement la rendait supportable.

     

    L'homme le plus froid, le plus calme du monde avait bondi comme un tigre sur sa proie. Pourquoi ?

     

    Pourquoi ?

     

    Dans l'avion Bastien revoyait en boucle, la colère de Bernard à l'encontre de Yohann. Elle était tellement en décalage de l'être ordinairement statufié qui encaissait tout, n'absorbait rien.

     

    Vingt quatre heures après avoir articulé à Bernard : tu l'as violée, Bastien affirmait à sa fille que Elvira était morte, sous ses coups, suite au viol.

     

    Le sujet était si sérieux, que sans qu'ils s'en rendent compte leur rapport avait changé. Il n'y avait plus un père et une fille, mais deux adultes aussi désemparés face à la gravité de la situation. Camille n'avait jamais rencontré Bernard, elle n'en savait que ce que son père lui en avait dit, soit presque rien. Aussi, ils passèrent la totalité de leur temps ensemble, à reprendre des moments passés, point par point, à les disséquer, comme si il était possible de trouver des éléments de l'avenir sur les temps d'avant, comme si les jours étaient pièces de puzzle du grand tout. 

     

    Qu'aurait pu apprendre à sa fille, Bastien sur Bernard ?

    Son ambition démesurée ? Son infatigable constance ? Son indifférence aux importances d'autrui ? Sa soif d'apprendre toujours et encore ? Son unique centre d'intérêt : la cuisine ? Plus les conversations s'additionnaient, plus Bastien réalisait qu'il n'était d'aucune aide pour sa fille. Les treize années de lui avait rien appris sur son patron.

    Conclusion déplorable en soit.

    Conclusion en totale décalage avec celle de Camille.

     

    En écoutant son père lui retracer ses journées à La Succulente, à L'eau à la Bouche, Camille entendait du bonheur, de l'épanouissement. Son père si triste et si fermé au seins de la maison familiale avait une vie épanouie et riche dès éloignés des griffes de sa mère. Bastien croyait lui raconter Bernard, il ne faisait que lui apprenait qui il était. Et il était beau cet homme. Camille découvrait pourquoi son âme y tenait tant.

     

    Mais il y avait autre chose au cœur de ses mots. Oui il y avait une chose gigantesque, une chose qu'il ne semblait pas avoir réalisé, aussi elle reconduisit son père à l'aéroport, avant l'heure, avec une promesse de rencontre. Une minuscule lueur d'espoir s'était allumée dans l'esprit de la jeune femme. Depuis le jour de sa naissance elle attendait ce moment là.


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