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    Sirène,

     

    Tu dois être à Foch. Je suis bloqué dans un hôtel en Sibérie. Rien ne se passe comme je l'avais prévu. C'est un fiasco sur toute la ligne.

     

    Oleg et encore plus Evgeny sont furieux. Je n'ai même pas l'assistante sociale de mon côté. A quoi cela sert d'avoir des seconds si ils n'épaulent pas ?

     

    Les gens sont sans idées mais condamnent celles des autres. Pourquoi les gens s'engluent lamentablement dans la médiocrité ? Pourquoi se donnent-ils si rarement la chance de s'élever ? Pourquoi ne se rendent-ils même pas compte qu'ils sont leur pire ennemis ? Mickaelle pourquoi restes-tu de leur nombre ? Pourquoi tu ne comprends rien ? Tu vas finir par me rendre fou à la fin.

     

    Je ne lui ai pas fait faire tout ce chemin pour qu'il n'en apprenne rien. La douceur n'a jamais construit personne. Elle endort.

     

    En parlant de dormir je me verrais bien, à cette heure, contre ton corps dans mon lit à Foch. Toi qui me pense un don d'ubiquité !!! Si seulement je le possédais à ta place, car tu l'as sans l'ombre d'un doute. Tu passes du réel à l'imaginaire en une fraction de seconde. Ce que je ne comprends pas c'est pourquoi suis-je si laid dans ton monde inventé ? Cesse de me créer plus de défauts que je n'en ai déjà. Oui je suis un être laid, mais pas aux laideurs que tu écris.  Les miennes ne valent pas mieux, mais elles sont miennes. Cesse aussi d'avoir le fier toupet de me dire beau. Regarde moi vraiment, ne m'invente pas.

    Y parviendras-tu un  jour seulement ?

     

    J'ai toujours considéré Otkrytie suiveur de Nicolaï. J'avais tout faux. Arrivé chez les Panchenko, il n'en menait pas large. Certains six ans sont plus matures que lui qui en a huit.

    Nicolaï a eu une réaction à l'opposé, alors je l'ai laissé là-bas. D'où la colère de tous.

     

    Une maison de bois et de taules pas plus grande qu'un garage avec une table recouverte jusqu'au plafond de couvertures, vêtements, draps, humides et puants la moisissure, trois matelas crasseux et miteux à même le sol de terre battue, une grange avec un alambic trafiqué, de la boue, de la misère, des gens ivres à n'en pas  tenir debout, pour lui c'est le paradis. Si tu l'avais vu ! Un coq sur son tas de fumier aussi fier que si il était au sommet de la cathédrale saint-sauveur-du-sang-versé. Alors je suis reparti sans lui en promettant à la mère qu'elle aura des pommes de terre et des choux si elle me le garde quinze jours. Elle a accepté quand j'ai ajouté quelques paquets de cigarettes. Il ne s'est même pas senti humilié. Quand il aura eu froid, faim, qu'il aura été battu car soupçonné à tord ou à raison d'avoir touché à l'alcool, on verra si il reste sur l'idée qu'il est mieux là-bas qu'à l'orphelinat.

     

    Mercredi au lieu de reprendre l'avion j'ai conduit Otkrytie dans une école privée de Lessossibirsk pour ne pas l'avoir toute la journée sur les bras.

     

    Depuis que je dirige l'orphelinat je donne des ordres, des directives, refuse des dossiers, et en accepte d'autres. Mais les gosses je ne les approche pas. Ce n'est pas mon job.  A chacun le sien. Pavel se suicide et je me retrouve enfermé dans un hôtel avec un môme qui cherche en moi un père. 

     

    Il est pommé ce gosse, alors je raconte n'importe quoi pour le raccrocher à la vie. Je ne suis pas fait pour être père. Je n'ai que les lettres du mien pour modèle et je ne tiens pas du tout à devenir lui.

    Retrouver sa folie en toi me perturbe assez comme ça, déjà.

     

    Pourquoi cette certitude toujours que la mère est l'être aimant nécessaire à la vie ? Quand on voit ma mère, la tienne, celle de Ekaterina, on a là trois femelles sans émotionnelle. Il faut absolument que je parvienne à faire comprendre à Otkrytie que l'être aimant n'est pas la mère mais la femme. Il faut qu'il sache tout l'amour dont une femme est capable. Il faut qu'il sache que l'avenir est devant. Comment lui faire comprendre que les parents sont des chaînes qui attachent au passé, qui entravent la personnalité ? Bucheron puisque fils de bucheron. Coiffeurs de génération en génération. Cuisiniers de père en fils. Naître sans parents c'est naître libre de devenir soi, et ensuite, pleinement soi, arrive La femme, celle qui aime, celle qui nourrit, celle qui console, celle qui nous fait demeurer sur le droit chemin. Quels mots utiliser pour le lui faire comprendre ?

     

    Je ne suis pas fait pour être père.

    Je n'ai jamais voulu l'être.

     

     

    Sirène, tant et tant de pages pour finir aussi mal. Je déteste ta lettre.

     

    Je ne sais pas être autrement que je suis. Si tu as peur dans mes bras, je ne peux rien pour toi. Je refuse de te promettre que je ne te toucherais plus. Ce n'est pas l'avenir que je me veux.

     

    Gavée de livres romantiques, tu as posé sur moi, tes fantasmes jamais satisfaits mais aussi toutes tes peurs. Je ne suis ni Dieu ni Diable. Si tu savais comme je ne vaux rien. Je ne peux pas changer qui je suis. J'ai assez de laideurs en moi sans que tu m'en ajoutes. Je ne suis pas celui que tu crois, pas plus séducteur qu'homme violent. Admet-moi comme je suis, je t'en pris.

     

    Otkrytie a besoin que je le guide, que je lui prouve que vivre vaut le coup, alors je lui parle de l'homme qu'il sera, de la femme qu'il serrera dans ses bras, et pour y parvenir j'ai besoin de toi. Tu détruis tout avec tes chimères misérables. Je suis déjà si laid, n'en rajoute pas.

     

    Fils d'un père au goulag et d'une mère étrangère. Américaine ! La nationalité la pire de toute. Fils d'un détraqué sexuel. Voilà ce qui est écrit dans mon dossier à l'orphelinat. Fils d'un détraqué sexuel.

    Je fus un enfant d'apparence sage qui misait sur l'avenir, qui attendait son tour.

     

    A la sortie de l'orphelinat j'ai continué en faculté grâce au fond Dominic. J'ai suivi des études d'architecture. Bien plus tard j'ai su qu'il n'existe aucun fond Dominic, qu'il n'y a juste que les sbires des Welch.Je me croyais du talent, j'avais des grands-parents. A vomir. Je les ai vomi sur les femmes, les femmes comme ma mère, cette trainée que mon père à sublimer pour ne pas sombrer.

     

    A 28 ans, adieu l'architecture, William Welch me rapatrie au État Unis, pour devenir sbires au milieu des sbires.  Par Charles, ennemi de la première heure, j'ai appris l'histoire de mes parents. J'ai récupérè les lettres de mon père. Que veux-tu que j'en pense ? Elles me donnèrent envie de vomir. Il était comme toi, noyé dans un monde d'envolés romantiques. Que veux-tu que j'en pense ? Que c'était un pauvre type. Misère devant, misère dedans. Aucune aptitude à la lucidité. Ma mère n'avait rien de l'amoureuse qu'il décrit, elle n'était qu'une sale gosse de riche qui à l'age de seize ans s'était déjà envoyée en l'air avec la moitié du Missouri. Mon père se mourait au goulag coupable d'avoir détruit la virginité d'une mineure alors qu'il n'a connu qu'un trou aussi large qu'un tunnel pour camions. Jour après jour il lui écrit tout son amour alors qu'il est en train de crever et qu'elle s'en fout.

    De moi aussi elle s'en foutait.

     

    Arrivé au État Uni j'ai été présenté comme le petit fils de William, l'héritier. Il m'a fait obtenir la nationalité américaine pour que je puisse siéger au conseil général de l’agglomérat Welch. De pauvre et crado comme tu notes, je suis devenu riche. Du fric en veux-tu en voilà. De moche, petit, gauche et repoussant, je suis devenu le gendre idéal. Alors je suis devenu le fils parfait de ma mère. J'ai baisé avec toutes celles qui passaient sous mon nez et j'ai renié mon père. Oh non pas un séducteur. Un nom, un porte-monnaie et encore plus de mépris. De l'indignité et de l'insolence, de l'avanie et de l'humiliation. Pour aucun plaisir récolté, juste le besoin de recommencer.

     

    Un rejet global de moi. Me détruire en écrasant les autres. Ceux qui ne sont rien mais surtout ceux qui se croient tant. J'avais tant attendu mon avenir, qu'une fois dedans je l'ai massacré, je m'y suis piétiné. Et je ne l'ai pas réalisé.

     

    Oui j'ai couché avec la maitresse de Charles et même celle de William, bien plus jeune que celle de Charles, d'ailleurs. Si tu savais comme ce monde est immoral, vulgaire et pourri.

     

    Et puis William est mort laissant son maudit testament. J'y étais trop dedans. Et Charles pas assez. Alors il m'a dit pour ma soeur.

     

    J'ai cru que enfin j'allais avoir quelqu'un à aimer, quelqu'un avec qui partager, enfin savoir la valeur du mot Ensemble. Je l'ai cherchée, cherchée, cherchée. Je la cherchais en haïssant ma mère qui avait foutu mon enfance en l'air et celle de ma soeur aussi, pourtant  je ne valais pas mieux qu'elle. Misogyne jusqu'au bout du gland. Oh non pas séducteur ! Je n'avais rien de charmant.

     

    Je vais te dire ce que j'ai fait de pire à une femme. Non je ne l'ai pas frappé, mais cela ne vaut pas mieux, voir c'est encore pire. Je ne sais pas son nom, pour moi c'était juste une pute, une black génial au lit. Un soir je l'ai voulu. Une autre avait pris son bout de trottoir, car elle s'était faite exploser la mâchoire par un minable client comme moi. Tu veux que je te dise qui est Colerige Aleshandrovich Tchigrenkov ? Un pauvre type qui a voulu savoir quand elle serait de retour pour qu'elle suce sa trique. J'ai chosifié cette femme et tant d'autres au plus vil des degrés. Sans état d'âme. Fier de ma queue blanche, du fric dans mes poches.

     

    Et puis j'ai trouvé ma soeur. Et j'ai eu sous les yeux l'image de ce que la prostitution,  la drogue, le sida engendrent. Ce que j'avais fait à toutes les femmes, d'autres hommes l'avaient fait à ma soeur. Elle était le concentré de mes horreurs.

     

    Ma soeur, celle avec qui ma vie allait enfin commencée était allongée détruite par le sexe. Je voulais que ma vie commence avec la rencontre avec ma soeur. D'une façon oui je suis né d'elle. Le 27 septembre 2007 j'ai vomi tripes et boyaux, j'ai chialé comme un môme et je me suis relevé en me promettant que plus jamais je ne toucherai le corps d'une femme. Plus jamais. Et j'ai tenu jusqu'à toi.

    Ton Lionel que j'ai tant critiqué est un vrai gentleman en comparaison de moi.

     

    Je ne sais ni les gestes, ni les mots, je ne suis pas bien élevé.Je sais juste que j'ai vieilli et qu'aujourd'hui j'ai la chance de te connaitre. Je t'en supplie reste en vie. Je ne sais pas dire les mots qui pourraient me défendre pour te retenir. Tu as peur dans mes bras. Je ne voulais pas ça.

     

    Je voulais juste avoir une soeur, juste avoir une soeur. Mais ma vie me l'a enlevé en lui infligeant toute les souffrances que j'avais semer sur la Terre. Je me croyais passer du destin sexualisé de ma mère à celui de condamné à perpétuité de mon père, mais un jour dedans mes yeux il y eut toi.

     

    Bien sûr je ne peux pas dire à Otkrytie le monstre que je fus, mais je lui raconte le bonheur d'être vivant dans les yeux d'une femme aimante.

     

    Je n'ai qu'une richesse : La chance de te connaitre.

    Je n'ai qu'une intelligence : Admettre le lien d'amour de moi à toi.

     

    Je ne sais pas être autrement que je suis. Je sais juste que tu es ma femme. Une femme qui m'aide à trouver les mots pour parler à un môme qui réalise qu'il est responsable de la mort de Pavel.

     

    Dimanche je le laisserai à Kseniya et je retournerai chercher Nicolaï Butusov chez les Panchenko. Y aura-t-il appris quelque chose ? Si il est couvert de bleus, Oleg & Evgeny vont me tuer si je sors vivant des griffes de Kseniya. Panseras-tu mes plaies ou me donneras-tu le coup de grâce si ils ne tuent pas complétement ?

     

    Théoriquement nous sommes à l'aéroport de Krasnoïarsk lundi 18. Sauf si Nicolaï a fugué et qu'il reste introuvable. Avec lui maintenant je m'attends à tout.

     

    J'entends la respiration de Otkrytie. Il dort. Je devrais aller me coucher à mon tour, mais il me reste une chose à préciser pour répondre à la question majeur  de ta lettre roman noir.

    Quand fus-tu indifférente ?

    Oui, même si tu ne me crois pas il me fut dur de te repousser au billard, si dur que je suis allé t'attendre sur le canapé ensuite. Je suis demeuré plus d'une heure dans le noir avec l'envie de toi qui me hurlait sous la peau, et toi, toi, tu dormais. Je t'ai envoyée au lit, c'est vrai, mais tu y as été sagement et ensuite tu as dormi aussi paisiblement que Otkrytie actuellement. Si tu m'avais voulu tu n'aurais pas dormi. Si ton corps appelait le mien comme le mien le tien, tu ne serais pas parvenue à trouver le sommeil. A force d'attendre je suis devenu fou, alors je suis entré dans ta chambre. Ta tresse s'élevait au sommet du lit, ton visage sous les draps n'apparaissait pas. Tu dormais. J'ai écouté ton souffre. Tu dormais madame l'indifférente.

     

     

    Dernière chose aussi.

    Pour ce qui est du silence sur le chemin de retour.

    Au restaurant, par la vitre, dans ton dos, j'ai eu sous les yeux un aveu que je ne te fais pas. Moi qui t'ai tant reproché d'avoir un secret, j'en ai un aussi. Je sais qu'il faut que je te le dise. Je te le dois. Mais je ne le peux pas. Pas encore.

    Mickaelle, laisse moi finir le problème Panchenko, revenir en France. Ensuite, j'attaque le dossier. Je veux le compléter avant de t'en parler, de te faire pleurer, hurler... me frapper. Tu sauras tout. J'ai juste besoin de temps. Je ne suis pas lâche, je ne te l'écrirais pas, tu le sauras de ma voix.

     

     

    Lessossibirsk - le 15 Avril 2016.

    C.A.T

     

     

    Ps : Je ne projette pas de mourir prochainement. Je n'ai ni tumeur ni maladie. Enfin si j'ai une maladie incurable, la pire et la plus belle. Elle porte ton nom. Aide moi à l'apprécier.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 15 Octobre 2016 à 19:05

    Ah oui il est devenu loquace l'ami Cole. Le froid sibérien lui dégourdit l'écriture. Mais toujours dans son style bien spécifique, plus .. disons .. "terre à terre". Mais c'est un écorché vif ce gars en fait.

    2
    Samedi 15 Octobre 2016 à 20:59

    Tu ne le soupçonnais pas un peu ?

    3
    Dimanche 16 Octobre 2016 à 08:53

    ben oui

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