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    Paris,

    Dimanche 20 mars 2016

     

     

    Monsieur mon mari,

     

    Me voilà à ma dernière soirée chez "nous" sans toi. Je n'ai pas compris pourquoi tu as voulu mon séjour à Paris en raison du salon du livres dans ton absente après m'avoir affirmé ta présence par écrit, mais je ne t'en veux pas. Dire que je n'en suis pas déçue serait mentir, surtout que pas une seconde je n'avais cru possible que tu ne sois pas là.

     

    Rien ne s'est déroulé comme je le désirais. Ton absence, le salon du livre qui n'est pas un bonheur mais une foule bruyante  et la mise en eau.

     

    Chez moi je n'ai jamais songé  mettre en eau l'aquarium d'ici. Non jamais. J'ai mille fois tourné dans ma tête son gigantisme, ton geste démesuré. Je me disais : ok c'est Welch qui finance donc pour Cole c'est gratuit mais tout de même, pourquoi s'être infligé les travaux, pourquoi avoir réduit de moitié le dressing d'entrée, pourquoi avoir toucher au miroir ? C'est comme si je ne parvenais pas à dépasser le stade 1. Admettre avoir avant d'intégrer à la vie.

     

    Non jamais je ne m'étais demandée comment vivre, travailler, en Bretagne avec mes poissons sur Paris. Et pour cause. C'est impossible. Quand je pense Paris, je pense à toi. Oui il m'arrive souvent, très souvent de me demander comment nous pourrions avoir une relation alors que nous sommes si long tout le temps. Là aussi il y a de l'impossibilité dans l'air - Triste drame. Mais si je suis prête à couvrir beaucoup de km pour toi, pour des poissons .... Il y a de quoi rire. Toi tu es autonome, tu sais très bien te passer de moi (trop d'ailleurs) mais eux, ils ont besoin de moi chaque jour. Je ne peux pas vivre en un autre lieu qu'eux, donc mes poissons ne pourront jamais plonger dans le grand bain.

     

    Si tu as des idées je suis preneuse. Que peut-on faire de tout cet espace en eau ? On ne va tout de même pas vider l'aquarium.

    On est au pied d'une grosse galère. Ok moi pas toi. C'est moi qui n'est pas retenu Cortier.

     

     

    Si je me suis assise ce jour, ce n'est pas pour revenir sur le sujet de l'aquarium. Ce qui est fait est fait et je vais devoir assumer.

     

    Non Cole, avant de partir à 18h ce soir, je veux que tu saches tout. Plus de secret entre nous.

     

    Vois-tu Colerige Alesh, quand tu m'écrivais que j'étais ta femme cela pouvait faire prétentieux, sûr de toi, machiste aussi, en tout cas cela ne reflétait pas une réalité concrète. J'étais ta femme comme je suis ta sirène, c'est une image, une sorte de compliment.

     

    Quand je l'ai entendu dans la bouche de ta concierge, là j'ai pensé que c'était autant pour lui clouer le bec que pour l'obliger à garder une distance vis à vis de moi. Idem pour ce monsieur Cortier. Tu n'allais pas lui dire "je veux que vous fassiez un aquarium de 3000L pour une femme que je n'ai vu qu'une fois, avec qui je corresponds depuis moins d'un an. Idem pour te facilité la vie et renforcer mon image, tu me disais ta femme.  C'était joli à entendre et facile à comprendre.

     

    Mais quand tu as pris mon visage dans tes mains, que tu m'as dit les yeux dans les yeux "parce que tu es ma femme" là c'est bien autre chose. Comme je te l'ai noté sur les feuilles qui t'attendent sur la table de la cuisine, et que tu as du lire si tu es arrivé à celle là,  je l'ai reçu style "mets toi dans le crâne que tu es ma femme" . Mais j'ai peut-être tord en fin de compte. D'avoir parler à Cortier m'a fait ouvrir une porte dans ma réflexion. Tu lui as donné un meuble inutile de grande valeur. Tu aurais pu le vendre et garder l'argent pour toi, mais non. Tu lui as donné le meuble parce qu'il avait besoin de la place pour un aquarium qui ne t'intéresse pas du tout.

     

     

    Tu m'as dit que tu es toujours franc, maintenant, à cause de l'histoire du meuble,  je te crois surtout très pur, et donc je ne peux plus croire que tu veuilles que je me mets dans le crâne que je suis à toi, je crois à l'inverse maintenant, que ton "parce que tu es ma femme"  peut cacher un "je t'en supplie soit ma femme".

     

    Je sais ma théorie nouvelle ne colle pas avec ta bouche qui refuse mes lèvres, avec ta volonté de garder ton numéro de téléphone et ton adresse mail secret, mais depuis hier je me dis que peut-être tu es comme moi, un pauvre gosse qui supplie qu'on l'adopte et qui n'y croit plus, dans le corps d'un adulte. Tu vas me dire que c'est capillotracté mais aujourd'hui j'y crois. Tu ne m'as pas dit "mets toi dans le crane que tu es ma femme" mais peut-être bien " je t'en supplie soit ma femme".

     

    Et si tu étais comme moi ?

     

    Je suis en apparence encore hors sujet, puisque je veux t'écrire ce que je te cache depuis le premier jour, et à la fois je n'y suis pas. C'est parce que je t'imagine comme moi, que je peux tout  raconter. Non je ne t'ai pas descendu de ton piédestal, non, non, je peux même affirmer sans l'ombre d'un doute, que tu t'élèves encore malgré ton horrible absence, disons que j'ai maintenant un escabeau pour t'y rejoindre. Mon message va pouvoir aller jusqu'à toi sans être dénaturé. 

    J'ai la sensation que ce que je viens d'écrire est incompréhensible. Tant pis. Comme on dit "je me comprends".

     

     

    Le matin où nous nous sommes rencontrés au hameau, Françoise, la femme qui nous logeait nous a demandé où nous projetions d'aller dans la journée.

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Personne n'a prononcé ces mots. Je ne les ai pas pensé. La phrase est venue d'ailleurs. Non je ne suis pas Bernadette Soubirou, ou schizophrène, c'est la première fois que j'entendais une voix. Cette voix je suis la seule à l'avoir entendue.

     

    Quand quelqu'un parle, la voix entre par nos oreilles. Quand on pense la voix est en nous. Là elle était en moi mais pas de moi. Aussi étrange que cela puisse paraitre, je t'avoue que je n'y ai pas vraiment prêté attention. Elle ne m'a pas semblé importante. Elle ne m'a pas fait peur non plus. Disons que je l'ai réceptionnée dans une parfaite indifférence.

     

    Françoise nous a parlé du lac, du chemin entre lui et la cascade sa source.

     

    Dès que je suis descendue de voiture, au parking du lac, j'ai réentendu la voix,  son message.

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Ce qui me semble le plus étrange maintenant, c'est qu'alors,  je ne me sois pas intéressée à sa provenance. Elle était pour moi comme une vérité d’Évangile. Je me répète, mais elle ne m'a pas fait peur comme si vraiment non, elle ne présentait aucun danger.

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Je marchais, elle revenait. Tu vois c'est un peu comme si elle était placée tous les 500m. Au final, très honnêtement je ne peux plus dire si je l'entendais encore entre toutes les fois où je me la répétais pour m'en expliquer le message.

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Pour moi mon mari ne pouvait être que Lionel. Que faisait-il en Savoie ? Pourquoi y pensais-je alors ?

     

    J'étais habitée par une phrase qui m'annonçait une vérité, un peu comme l'aurait fait un panneau de signalisation. En avançant je me la passais en boucle tout en  réfléchissant au pourquoi du retour de Lionel dans ma vie.

     

    Et aussi, pourquoi ce panneau de signalisation ? Je ne suis pas du tout mystique. La religiosité je m'en indiffère depuis toujours. La cantinière ne m'a pas fait faire mon catéchisme. Je n'ai jamais ouvert une bille, un coran. J'ignore tout de la torah. Et voilà que les Dieux m'envoient :

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Ce devait  donc être vital pour moi de ne pas  rater Lionel. Pourquoi ? Très franchement la perspective de le revoir ne m'enchantait pas. Il y avait comme une logique de régression je trouvais. Tu vas rire, ou pas, mais il y avait comme un voile de félicité autour de la voix, de son message, de ce monsieur mon mari présent au bout du chemin, alors que l'idée de revoir Lionel créait en moi un mal être.

    Super division intérieure !

     

    Maxime a bien vu que je n'étais pas avec elle. J'ai inventé avoir mal à la tête mais ce n'est pas vrai, il n'y avait aucune douleur. Je ne me voyais pas lui dire avoir entendu une voix et l'inviter à réfléchir avec moi au pourquoi et au comment. D'ailleurs personne n'est encore au courant. C'est comme la mort de mon frère. Il y a des choses que l'on évite de raconter dans sa biographie.

     

    Et puis le hameau est apparu, puis toi, enfin une silhouette. J'ai tout de suite cru que c'était Lionel. Et je n'ai pas aimé. C'est fou mais tout mon corps s'est fermée, je suis entrée en forme défensive. Plus j'avançais vers lui, plus une agressivité s'éveillait en moi. C'est pour ça que j'ai un peu beaucoup dévié du chemin, que j'ai rasé ton mur, je voulais le voir de très près. Au fond de moi ma raison me disait que cela ne collait pas, que ce ne pouvait pas être Lionel. Lionel ne méritait pas un panneau de signalisation venu des Dieux. Mais qui d'autre alors ?

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Je ne me suis jamais demandé si mon frère mort était vivant quelque part, si l'idée de la vie après la mort, la réincarnation, tout ça avait un fondement crédible. Jamais quand il m'arrivait un gros problème je n'ai pensé que mon frère de là-haut se vengeait. Jamais.

     

    Il y a eu à une époque une série télévisée que j'aimais bien. C'était une femme qui voyait les fantômes et qui les aidait à passer de l'autre côté. J'aimais bien cette série mais jamais, non jamais, je n'ai vu ça comme un truc crédible, c'était pour moi de la science fiction. C'était aussi absurde et plaisant qu'un chat dans un dessin animé qui se fait aplatir comme une crêpe et qui reprend forme ensuite. Crédibilité Zéro mais plaisir garanti.

     

    Je suis couturière. Je pars d'une page blanche, je dessine un petit haut. Je gomme, rature, rajoute, enlève et au final je rend réel mon dessin. Et bien je vois le travail des écrivains, des scénaristes comme celui d'une couturière. Ils partent d'un point, ils rajoutent, enlèvent, additionnent. Tout est possible dans la création.

     

    A l'époque où je suivais la série, pas une fois je ne me suis interrogée sur la véracité des faits. En t'écrivant  il me remonte à la mémoire que Louise une stagiaire passée à l'agence regardait la même série que moi. Je me rappelle maintenant que nous en avions parlé, qu'elle m'assurait que tout y était vrai. C'était tellement inconcevable pour moi que je n'y ai accordé aucune valeur, un peu comme le méga bug qui devait arriver avec l'an 2000.

     

    Je suis banalement terre à terre. Tu nais, tu vis, tu meurs et ton corps se fait manger par les petits vers ou est détruire par le feu. Rien avant , rien après.

     

    Au bout du chemin il y a ton mari.

     

    Cette phrase je l'ai entendu plus de dix fois avant d'arriver à toi. C'est ma vérité. Je ne peux pas l'expliquer mais je peux affirmer sa véracité. Comme je peux affirmer que je t'ai vu, que j'ai été comme aspirée par ton regard et que ce fut comme si à l'intérieur de moi une infinie félicité s'était diffusée. Tu ne m'as pas rendu heureuse, non tu as illuminé je ne sais pas quoi en moi et jamais

    JAMAIS

    jamais plus cette lumière, cette chaleur ne m'a quittée, Cole.

     

    Depuis cet instant une force de toi habite en moi. Il en est ainsi. Ce n'est pas de l'amour de moi pour toi, c'est de l'amour de toi  qui émane de moi pour toi. Un retour à la source.  Un besoin viscéral de retour à la source. Une force viscérale qui me pousse à m'unir à toi. Ma place est contre toi.

     

     

    Peut-être qu'un jour j'oublierai avoir entendu la phrase. Jamais je ne pourrai oublier la sensation que tu m'as fait vivre.

     

    Je suis arrivée à toi (à Lionel) fermée, limite agressive et cette carapace s'est comme soulevée en moi, elle n'a pas fondu, elle s'est soulevée et dissoute en sortant de moi par le haut. Oui je suis devenue libre et légère par les pieds d'abord, enfin la taille, c'est comme si mes jambes n'étaient pas de l'histoire. Ensuite il y a comme eu une rotation oui une rotation. Mon enveloppe corporelle n'a pas bougé d'un millimètre mais en dedans j'ai fait une rotation sans jamais perdre tes yeux.

     

    Je sais que ce que je raconte relève de l'impossible et pourtant ce ne fut rien d'autre.

     

    Ensuite il y a eu comme une fleur qui s'ouvre, et quelle merveille alors. Oh Cole si j'avais pu te renvoyer alors, un centième de la bonté, de l'amour qui s'épanouissait en moi, alors, tu aurais eu le sentiment d'être le plus heureux des hommes.

     

    C'est d'un triste à pleurer mais toujours quand je repense à cette expérience je redoute que tu sois resté froid, comme extérieur à cette magie. Tu donnes sans recevoir. Cela me peine beaucoup.

     

    De retour chez moi je n'ai pas foncé à la bibliothèque pour lire tous les ouvrages sur le paranormal, non, je me fous de la vie des autres, je sais ce que j'ai vécu, je sais que tu es là en moi pour toujours et je sais que les Dieux ou je ne sais qui, m'ont envoyé un panneau de signalisation avant.

     

    Du fond du coeur merci à eux. Si comme Maxime j'étais restée sur le tracé du chemin, nos yeux se seraient cherchés sans parvenir à entrer en contact. Cela aurait été le plus gros drame de ma vie.

     

    Cole j'ignore tout de nos avenirs, mais te savoir sur Terre pour moi est immense.

     

    Ma place est dans tes bras mon amour. Pourquoi tu n'es pas là.

    Dans moins de trois heures je refermerai la porte de l'appartement derrière moi. Dans combien d'heures l'ouvriras-u ensuite ?

     

    Je t'aime Cole. Non ce n'est pas vrai, c'est bien plus que cela.

    Je suis à toi, née de toi, née pour toi.

     

    Cette vérité me fait très peur autant qu'elle me fait sentir la vie.

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 18 Septembre 2016 à 08:15

    Marrant (enfin si j'ose dire) : elle a maintenant un mélange encore plus prononcé de lucidité et de naïveté ...

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    2
    Dimanche 18 Septembre 2016 à 09:46

    On verra ce que Cole en pense.

    3
    Dimanche 18 Septembre 2016 à 14:30

    Toujours autant de mal à le cerner. Il faut dire qu'il est plus discret.

    4
    Dimanche 18 Septembre 2016 à 20:57

    Il arrive. Demain et mercredi tu le liras.

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