• 55

    Châteauneuf-du-Faou

    Le 11 Octobre 2015.

     

    Colerige Alesh,

     

    Je n'ai jamais cessé de t'écrire. J'ai juste cessé de poster les pages que je t'écris. Je ne  parviens pas à les finir. Et j'omets toutes celles que je ne suis même pas parvenue à commencer.

     

    Je suis navrée. Sincèrement, profondément navrée. Toute à ma guerre intérieure, au conflit entre ma volonté de répondre à ta question légitime et mon refus catégorique de m'ouvrir à toi, pas une seconde je n'ai songé au silence, au vide que je t’infligeais. Pardon. C'est fou comme on peut passer son temps, à vouloir faire quelque chose pour quelqu'un, sans jamais avoir une pensée pour lui. C'est atroce comme découverte. Je te demande pardon, même si je ne suis pas pardonnable. Je suis une monstrueuse.

     

    Et je le suis encore bien plus.

     

    Je suis heureuse, heureuse de t'avoir négligé. Oui c'est monstrueux d'éprouver du bonheur en apprenant le mal infligé à autrui. Pourtant je suis heureuse. Ta lettre, Oh Cole, ta lettre... Si ton appartement n'est que luxe soit futilité, la lettre est précieuse pareil à un lingot d'or. J'ai le sentiment que jamais tu ne l'aurais rédigée si tu n'avais pas traversé ce vide. Alors oui, je suis assez monstrueuse pour aimer le mal que je t'ai fait sans le vouloir, car il est à l'origine d'une merveille. Mes mots doivent te choquer. Tu y relates la tragédie de ton père. Mais toutes ses peines et souffrances sont dépeintes dans un délice d'amour qui me touche bien plus que tu ne pourrais l'imaginer. Quel beau fils tu es ! Je ne sais si tu crois ou non à la vie après la mort, mais je te le dis : Comme ton père doit être honoré de t'avoir pour fils, Cole. Je ne suis mère de personne, mais que cela fait du bien de savoir sur Terre un fils beau comme toi.

     

    ( Flash info : Séisme sous le piédestal de C.A.T. Une montagne s'est formée. Le piédestal est maintenant 1800m au dessus du niveau de la mer. )

     

     

    Je m'y suis reprise à dix fois, vingt fois, même peut-être plus. Je m'installais telle une élève studieuse, voir une fille détachée, ou autre guerrière résolue, pour te dire "mon secret".  J'ai ainsi adopté toutes les positions en tous lieux de mon appartement. Une fois même je me suis relevée en pleine nuit pour aller chercher mon bloc, et je suis retournée ensuite très vite sous la couette t'écrire. J'avais tous les mots dans la tête. J'ai même ressorti mon vieux dictaphone, et le long de l'Aulne, le fleuve dont les méandres traversent Châteauneuf-du-Faou, en promenant les filles, je t'ai tout raconté. Mais impossible de le retranscrire. J'ai songé un instant te poster la cassette, le dictaphone avec, mais... MAIS. Il y a toujours un MAIS qui gagne, qui s'impose en dictateur. Et auquel j'obéis car je suis de son avis.

     

    Tu as pleinement raison, aussi fort et troublant que soit ce que j'ai ressenti quand nous nous sommes rencontrés, transportés serait le mot plus exact, ce n'est pas ce qu'y m'a poussée à t'écrire. Tu as raison. Ce que j'ai ressenti je le garde pour moi tel un cadeau merveilleux, une découverte d'un infini plus grand que l'espace charnel. Ce que j'ai ressenti, je le revisite, je l'analyse, le dissèque à l'envie, mais c'est quelque chose de moi à moi, même si je te le dois. Jamais non jamais je n'ai eu envie de le partager avec toi. C'est à moi, juste à moi. Si j'avais du t'en parler, je n'aurais eu qu'un merci à t'adresser. Ce merci ne m'a jamais inspiré une lettre.

     

    Si je t'écris c'est à cause de bien plus que cela, c'est à cause d'un quelque chose bien plus grand, bien plus... Et revoilà le véto qui stoppe l'élan de mes mots.

     

    Oui même si tu ne me crois pas, sache que dix fois, vingt fois je me suis installée à la table à manger, à la table basse, même à ma table de couture ou sur le canapé du salon, voir celui de mon espace lecture. J'ai même poussé les plantes vertes de leur large guéridon sous le vélux, comme si leur sève aurait pu aider mon sang à réduire la force de résistance qui endoctrine mes neurones. Échec total. Chaque fois ce fut l'échec total.

     

    A l'appartement, je n'ai pas à proprement parler de bureau. J'ai bien un téléphone et un ordinateur, mais ils sont juste posés sur la bibliothèque basse, car les prises sont là. Je ne peux même pas ouvrir entièrement mon ordinateur portable tant c'est mansardé là où il est. C'est fou mais j'en n'ai pleinement pris conscience qu'en voyant ton immense et luxueux bureau à Paris. Je crois que j'ai voulu ne pas avoir chez moi ce que j'ai au travail. Je passe ma vie assise derrière un bureau. Ce mobilier n'est pas le bienvenu chez moi.

     

     

    J'ai  parlé de toi  à Maxime.

    Je lui ai aussi dit mon secret. N'en soit ni jaloux ni fâché, cela me peinerait. Ce n'est pas de l’exhibition au contraire c'est de l'expiration. Les mois passent. Chaque jour un peu plus je te porte en moi. Il fallait bien que l'inévitable arrive.

     

    Sur le mois de Septembre nous nous sommes beaucoup parlées elle et moi. Je lui ai tout dit. Je lui ai raconté t'écrire, je lui ai décrit  ton appartement sur Paris. Attention, elle n'a lu aucune de tes lettres, et je ne les lui ai pas résumées. Je lui ai juste confié t'écrire, et avoir l'infini bonheur de pouvoir te lire. Lecture qui m'inspire d'autres mots pour une nouvelle lettre. Mes confidences ont seulement pour conséquence qu'elle ne te nomme plus Tchig mais Colerige. Enfin ! Pourrait avoir pour conséquence, car malheureusement pour elle tu étais et demeure le tueur de tchétchènes. Il y a probablement une note d'humour là où je ne ressens qu'un mépris. Je n'aime pas que l'on t'abime.

     

    Comme toi elle m'a demandé pourquoi j'avais commencé cette correspondance.  A elle j'ai réussi à le dire. A toi, je ne  parviens pas à le noter noir sur blanc. Il me faudrait peut-être commencé à songer à acheter un bic à l'encre mauve. Ok plaisanterie puérile.

     

    Elle a ri. Maxime a ri, pire elle n'a pas su retenir un fou rire. J'en fus blessée et ravie à la fois, car plus je parlais, plus je réalisais que je n'avais pas envie de partager avec quelqu'un ce que je vivais avec toi. Elle a ri. Tu vois ce fut un peu comme si je lui avais vanté le dernier vêtement que j'avais cousu, avec lequel j'irai à l'agence lundi  et qu'elle avait découvert le costume d'un lapin blanc avec de bien belles et grandes oreilles.

     

    Elle a ri et c'est très bien ainsi.

     

    Elle ne m'a pas prise au sérieux, alors j'ai ri à mon tour et j'ai conclus d'un mensonge. Je lui ai déclaré "réponse idiote pour question idiote". J'ai affirmé que la seule raison à mon désir de rentrer en contact avec toi était ce que j'avais ressenti dans tes yeux. Ses propos ne furent plus que divagation. La fille (moi) sage toujours, coincée certains jours et frigide les autres s'est transformée en une malade mentale qui fantasme sur un type sale, mal rasé, sauvage et tueur. Je l'ai laissée aller jusqu'au bout de sa dérision et j'ai tranché d'un "Voilà c'est ça".

     

    Ensuite j'ai commis ma seconde faute. Comprends, j'ai voulu rehausser ton image. J'ai parlé de Paris.

     

    Bon je te fais une confidence. C'est moche, mais c'est moi !!! Je suis une véritable calamité parfois. Enfin vu des yeux des autres car des miens, je suis bien. Cela s'appelle s'assumer. Mais non je ne m'assume pas car je crois que tu vas me détester.  Je suis maso, je te tends le fouet pour me battre.

     

    Je ne parviens pas à te dire mon secret essentiel alors je vais t'avouer mon secret ridicule. Là pas de doute, il va y avoir aussi un séisme sous mes pieds, mais je vais tomber dans une faille et me retrouver 1 000m, 10 000m sous le niveau zéro.

     

    J'ai fait sentir ton parfum à Maxime.

     

    Je n'ai pas volé ta bouteille, tu es à Paris, tu vois bien qu'elle est toujours à sa place. Non ce que j'ai fait, de retour à Quimper, c'est que je suis entrée chez Sephora pour avoir ton parfum. Mon ventre se noue en te l'écrivant, tu vas me trouver idiote, et bien voilà je le suis. Je ne suis pas une femme parfaite, je suis une pauvre idiote.

     

    J'ai voulu un peu de toi chez moi.

     

    J'ai acheté Allure de Chanel pour homme et aussi Allure de Chanel pour femme puisque cela existe. Et j'ai aimé que la version féminine existe. J'y ai vu là un signe. Merci de ne pas me demander de quoi. J'assume ma folie. Depuis Paris je porte Allure de Chanel pour femme chaque jour, et ma bouteille passe sa journée à la droite de la tienne.

     

    Non je n'ai pas relevé ta pointure pour mettre une paire de charentaises à ta taille sur ma descente de lit. Je n'ai pas de descente de lit. Et non il n'y a pas de brosse à dent qui t'attend dans un verre sur le lavabo de ma salle de bain.

     

    J'ai décrit à Maxime ton salon au mur 100% miroir tellement impossible à oublier quand on est dans la pièce, tes paniers d'accueil, ton couloir large comme ma cuisine, ton manteau au tombé merveilleux et je lui ai fait sentir ton parfum. Je voulais qu'elle t'aime un peu, qu'elle comprenne que tu es une glace à la vanille non un ermite néandertalien. Malheureusement tu es juste passé de la case tueur de tchétchènes à celle de tueur de tchétchènes payer par la mafia russe.

     

    Je ne lui ai pas parlé des Welch pour lui éviter de te croire de la CIA aussi. Je ne lui ai pas plus avoué être ta femme pour la concierge, car de toute façon après lecture de mon histoire de parfum, tu vas contacter ton avocat pour un divorce rapide.

     

     

    En vérité Maxime s'indiffère de toi. Donc de moi. Comme dit Mauriac, le père non le fils "mon pire défaut est ma lucidité".

     

    Passer le jour où j'ai commis la double bêtise de lui parler de toi, elle n'est jamais revenue sur le sujet. Seule sa vie la préoccupe. Début octobre elle a donné son préavis à son travail. On se connait car elle travaille pour le cabinet de comptabilité qui gère les finances de l'agence immobilière. Tous les jeudis elle passe à l'agence faire un point sur les chiffres. Elle me manquera. 

     

    Avant d'écrire sa lettre de démission pour son patron, en fait sa patronne, il n'y a pas un seul homme à son cabinet, et elle a entamé une procédure de divorce. Son mari était toujours le premier à recourir à la menace du divorce chaque fois qu'ils se criaient dessus, mais maintenant que ce n'est plus du vent, il n'est plus du tout d'accord. Ses deux filles, ne sont toujours pas au courant, à moins que Roger leur en ait parlé et qu'elles n'osent pas aborder le sujet avec leur mère. Maxime ne sait pas comment leur exposer son choix, donc elle le leur tait encore. Pourquoi divorce et démission ensemble ? Non elle n'est pas dingue, je ne déteins pas sur elle. Ma folie n'est pas contagieuse.

     

    Maxime veut aller vivre avec son père pour reprendre la boulangerie familiale. Elle est très sérieuse. Le projet la rend heureuse. J'en suis ravie pour elle, même si nous allons forcément nous perdre un peu. Quoiqu'elle ne part pas vivre en Suisse non plus. D'ailleurs ne l'ai-je pas déjà perdue ? Il y a des années que je ne lui ai pas parlé d'un homme, je lui apprends t'écrire, elle en conclue que je suis folle d'amour et folle tout court mais ensuite, elle ne cherche pas à en savoir plus, à savoir comment évolue notre correspondance. Si nous nous sommes revus. Je l'ai déjà perdue un peu, je suis lucide.

     

     

    Bref, à elle j'ai pu avouer la raison qui m'a insufflé assez de courage pour parvenir à te poster mes premiers mots et elle a rit. J'ai passé ça pour du délire et donc ma vérité s'est transformée en farce. Sauf que c'est bien ma vérité, ma réalité, le fondement de mes actes .

     

    Colerige Alesh je ne peux pas. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, je ne le peux pas. Excuse moi mais je ne peux pas te dire ce que tu veux savoir même si ta demande est légitime. Je suis désolée, infiniment désolée, je ne le peux pas.

     

    Tu vois c'est un peu comme si tu me demandais d'ouvrir ma peau pour  te montrer ma colonne vertébrale. C'est très grave. Un rire de toi et BOOM elle n'est plus que tas d'os au sol. Je ne m'en relèverai pas.

     

    Tu vas me dire que toi, tu ne vas pas rire. Au fond de mes tripes je le sais, oui j'en suis certaine. Tu vas le prendre avec gravité, et ce sera encore pire, car tu vas en faire une forteresse. Je n'aurai plus une colonne vertébrale mobile, j'aurai une barre de fer dans le dos, je ne serais plus qu'elle et j'en serais paralysée.

     

    Cole oui j'ai très peur de ta réaction. Tu es même capable de débarquer chez moi. J'ai encore besoin de me tenir éloignée de toi. Il faut que je parvienne à détruire ton maudit piédestal.

     

    Je t'en supplie, laisse moi du temps.

     

    Colerige Alesh cela fait sept mois que j'évite d'y songer, puis deux mois que je tourne le problème dans tous les sens : je ne le peux pas. Que tu ris ou que tu me prennes au sérieux, les conséquences seront trop lourdes pour moi. Je ne peux pas. Alors s'il te plait, laisse moi du temps pour parvenir à te l'écrire. Bien sûr qu'un jour tu le sauras, je te le dois...

    2027 me semble bien.

     

    Cole, je me suis assise face à une feuille blanche, ce soir, pour répondre à ta demande. Oui j'ai pris mon crayon pour te raconter mon mariage. Seulement les mots se sont additionnés, des mots qui ont aussi leur importance, et les pages se sont noircies sans que je n'arrive à Lionel. Minuit est dépassé, je travaille demain, aussi je vais stopper là cette lettre déjà épaisse. Demain je vais te la poster pour qu'elle soit à Paris au plus tôt. Je ne veux pas que tu penses que je t'oublie.

     

    Je te promets que demain soir, je reprends mon bloc note pour te parler de Lionel. Je te le promets. Cette seconde lettre sera posté mardi, au pire mercredi. Je te le promets.

     

    Excuse moi encore.

    A demain.

    Mickaelle une folle à lier mais pas à enfermer.

     

    « 5456 »

  • Commentaires

    1
    Dimanche 7 Août 2016 à 13:41

    Personnalité(s) complexe(s). Au fur et à mesure, les caractères deviennent à la fois plus clairs ... et se brouillent.

    Le personnage de Mickaëlle me parait - pour le moment - plus "prévisible", même s'il est complexe, que celui de Cole que je trouve toujours plis mystérieux

    ... au prochain épisode ... 

    2
    Dimanche 7 Août 2016 à 19:57

    Il arrive. Mickaelle a dit suite demain, on est demain, donc ... Mais il me reste du boulot yes. Aller j'y vais.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :