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    Ton antre

    Le 20 juillet 2015.

     

     

     

     Bonsoir Monsieur mon mari,

     

    Comment je t'appelle dans l'intimité : Bébé (trop tarte), mon amour (trop long) Chéri (certainement pas, je déteste). Et toi, dis moi, quand tu veux un petit plaisir rapide entre deux rendez-vous, tu me nommes comment ? Ah je sais, poupée ou poulette mais en russe. Oui au lit tu dois parler russe. Ce doit être terrible pour toi d'avoir épousé amnésique.

     

    Tu me fais peur Tchig. Je ne rigole pas, tu me fais vraiment peur.

     

     

    Il y a onze mois je marchais sur un sentier de randonné dans le beaufortain en compagnie de Maxime. Passé un virage la perspective s'ouvre. En fermeture d' horizon sous de maigres nuages,  devant un ciel d'un bleu dilué, une lourde montagne coupée à la hache, et en avant plan d'elle, comme logé au fond d'une cuvette en herbe grillée par le soleil, un minuscule groupe de petits points qui semblaient constituer un hameau. 

     

    Nous n'avions pas été prévenues qu'il existait des habitations entre le lac et sa source, la chute d'eau,  but de notre expédition.

     

    Le chemin nous a obligé à passer au plus près du hameau. Alors je t'ai vu sur ton mur. J'ai découvert un homme aux épaules puissantes portant un vieux jeans et un T-shirt jaune douteux au col tunisien qui tout autant que le jeans méritait bien plus la poubelle que la machine à laver. J'ai vu un homme mal rasé avec un bandana noir noué sur une chevelure grisonnante et fournie. J'ai constaté une paire de baskets montantes à la semelle décollée. Et je n'oublie pas les lourds gants de chantier qui semblaient te momifier les mains.

     

    Nous nous sommes regardés sans honte et sans espoir, juste retenus par le sublime qui émanait d'un nous improbable. Quand je repense à cet instant oui, je peux dire qu'alors tu n'étais que liberté, générosité et confiance offertes,  que cet homme était celui là même qui, il y a quelques jours a placé ses clés d'appartement dans une boite pour moi.  Là maintenant je le réalise. Ce geste fou, démesuré est totalement en accord avec la pleine bonté qui se dégageait alors de ton être. Si je n'avais pas oublié qui tu es vraiment, découvrir les clés n'aurait pas du m'étonner. Si j'en fus si désorientée c'est seulement que je suis bien incapable d'autant d'humanité désintéressée.

     

    Qu'y avait-il entre nous ? 3 mètres ? Seulement 2. Tu étais à cheval sur ton mur, moi au sol sur le sentier. Il m'est impossible de me souvenir de la couleur de tes iris, la distance n'a jamais du me permettre  de le savoir. Je sais juste qu'une énergie inconnue, qu'une puissance de toi est entrée en moi. Je ne sais par quel pouvoir tu es parvenu à me figer sur place, à m'hypnotiser, à me désinhiber au point de me transformer en une femme libre d'accorder du temps à son désir de contemplation pour une dégustation quasi charnelle. C'était un peu comme si le socialement correct s'était déactivé de mon gouvernail mental.

     

    Avec toi, il n'y a plus de loi, plus de norme, plus de socialement correct. Avec toi il y a juste un divin lien d'amour astral. En un autre lieu, en un autre temps, il est possible que nous nous serions croisés sans nous isoler du décor, mais là, plus que de nous faire nous remarquer, nos âmes se sont désincarnées pour fusionner et par là même, nous enrichir de la substance de l'autre.

     

    Sur des heures, j'en ai senti  les effets. Tu m'avais rendue  vivante et belle comme jamais. Merci.

     

    Maxime n'a pas capté ton  pouvoir magnétique, elle est restée sur le plan matériel, superficiel, elle a eu peur de toi. Tout comme moi maintenant.

     

    Tchig tu n'imagines pas les efforts que je produis pour m'accrocher à mes souvenirs d'il y a onze mois. Il me semble qu'il n'existe pas d'autre solution pour réduire cette peur.  Tchig tu me fais peur. Là, maintenant si je te voyais apparaitre devant moi, je ne serais que débordement de panique.

     

    Ensuite au village, on nous a raconté que tu étais un tueur de tchétchènes, un sale individu violent qui se cachait. Je n'y ai pas cru. Aujourd'hui je ne sais plus.

     

    On nous a aussi dit que suite à une agression d'enfant, de ta part (chapeau l'artiste) les villageois furieux étaient montés chez toi et qu'ils en étaient revenus sans t'avoir vu, avec des images de chalet miséreux. J'avais bien vu qu'aucun fil ne reliait ta maison aux réseaux d'électrique ou de télécommunication. Il parait que  tu ne possèdes même pas l'eau courante. Riche de ces informations j'imaginais ton antre parisien du même acabit.

     

    Tu m'as confié avoir été élevé dans un orphelinat, que ton père pendant ce temps était au goulag, et comme tu te nomme Tchigrenkov, je t'ai cru un russe émigré en France, un sans papier peut-être même. J'ai pensé que Mr Welch était comme toi, un cabossé de l'existence. J'ai pensé que vous partagiez une chambre de bonne. Stoyan quand il est arrivé en France, il s'est retrouvé avec d'autres bulgares qu'il ne connaissait pas, des bulgares qui comme lui venaient du même réseau,  pour faire le même job saisonnier. Je ne me suis pas questionnée plus, j'ai posé sur toi, son passé. Welch ne me semble pas très russe comme nom, mais qu'en sais-je ? Quand j'ai rencontré Stoyan j'aurai juré qu'il était un africain du nord (Algérien - Tunisien) et non un homme de l'est.

     

    Dans ta lettre tu notes "dernier étage". Les chambres de bonnes sont toujours au dernier étage, au moins dans tous les livres que je lis.

     

    Entre la maison d'Henriette et mon appartement atuel, j'ai connu les chambres chez l'habitant, les appartements de 18 m², alors je m'imaginais ouvrir une porte sur quelque chose du même genre, avec peut-être un peu moins de peinture, un peu plus de moisissure. La TV présente tant et tant de reportages sur les logements insalubres à Paris, que j'ai cru prendre le train pour aller dormir dans un lieu guère mieux.

     

    De tenir tes clés dans mes mains , c'était déjà tellement d'émotion que pas une seconde je n'ai songé à déplier le papier sur lequel tu avais écrit l'adresse. Il faut dire que j'ignore tout de Paris, donc un chiffre d'arrondissement, un nom de rue ou d'avenue ne m'aurait rien dit.

     

    J'aurai du aller sur mappy et y taper ton adresse.

     

    Si je l'avais fait, jamais, tu m'entends JAMAIS je ne serais là assise par terre, à t'écrire les coudes appuyés sur ta table basse. Non, jamais je n'aurais pris le train. Jamais.

     

    Dans le train justement j'ai déplié le papier et j'ai demandé à la femme assise à mon côté si le 16ème arrondissement était loin de la gare Montparnasse. Elle m'a toisée avec mépris et ne m'a pas répondu. J'ai traduit que c'était le pire arrondissement et que c'était pour ça qu'elle ne voulait pas m'adresser la parole. Je me suis dit "Encore une qui vote Le Pen" et dans mon coeur je t'ai défendu. "Oui c'est un immigré sans papier, mais c'est quelqu'un de très bien". 

     Tu dois te marrer.

     

    Paris 16ème !

    23 avenue Foch.

     

    J'ai lu 23 avenue Foch Paris 16ème. Pour moi cela ne voulait rien dire.

     

    J'ai passé toute mon enfance en banlieue de Limoge, je sais très bien m'orienter en centre ville. Tous les arrêts de bus ont des cartes. C'est mille fois plus facile de se repérer en ville qu'entre les champs de la Bretagne profonde où je vis maintenant.

     

     

    Il faisait beau, j'y suis allée à pied. Gare Paris Montparnasse, avenue Foch.

     

    Quand j'ai vu l'arche de Triomphe, je ne suis dit que je m'étais trompée, mais j'avais le panneau sous les yeux.  Avenue Foch Paris 16.

     

    Je me suis sentie pauvre en descendant l'avenue, en longeant les grilles , en levant les yeux sur les immeubles grands luxes. Pauvre pour ne pas dire minable. Non jamais je ne serais montée dans le train si j'avais été sur mappy avant.

     

    L'immeuble avant le 23 est une ambassade. Une ambassade ! Tes voisins sont les ambassadeurs de l'Angola. Moi mes voisins sont laborantins ou intérimaires. Et oui, j'habite contre le mur du laboratoire d'analyses médicales. Enfin c'est à vendre, il a été transféré sur Landerneau. Mais l'agence intérim ne manque pas de chômeurs.

     

    J'ai osé pousser la grille du 23 en me raccrochant à l'idée que j'allais aller me terrer dans ta chambre de bonne. J'avais même envie que Mr Welch soit là. Je me sentais tellement étrangère, miséreuse. Tu vois je crois que j'aurai même adoré que ce soit Mademoiselle Welch ta mademoiselle plaisir au lit. C'est vrai pourquoi n'avais-je pas pensé que tu puisses avoir une petite amie sur Paris ? Mais parce que Mr est mon mari et que Mr mon mari n'est pas homme à regarder ailleurs.

    Tchig c'est quoi le but de ta manœuvre ? Tu me fais peur Tchig.

     

     

    Bien sur la grille n'a pas bougé quand je l'ai poussée. On ne rentre pas comme ça chez les gros riches. Alors j'ai pensé à l'interphone. J'ai regardé et j'ai trouvé ton nom. En tout premier Welch-Tchigrenkov. De lire Tchigrenkov m'a rassurée. La clé a fonctionné, et elle a re-fonctionné pour la porte de l'immeuble.

     

    On ne voit ça que dans les films. Le hall d'entré est immense, l'escalier est en marbre, ou un truc comme ça. Il est recouvert d'un tapis (on dit moquette ?) rouge d'une épaisseur incroyable. Je n'ai pas fait la pauvre, je ne l'ai pas touchée. Enfin si mais seulement une fois là-haut quand plus personne ne pouvait me voir. 

     

    Et l’ascenseur ! L'ascenseur ! Une merveille, une pièce de musée. Un escalier en colimaçon avec en son centre, un ascenseur en fer forgée. Je sais que tu sais tout ça, je sais que mon vocabulaire ne doit pas être adapté. Mais songe à ce que cela m'a fait d'arriver dans ce hall, moi qui vit sous les toits d'une commune quelconque d'une région agricole, moi qui pensais découvrir un immeuble insalubre.

     

    Je suis montée par l'escalier en suppliant les Dieux que je ne croise personne avant d'être enfermée en sécurité dans ta chambre de bonne. Mais bien sûr que je suis sotte. Les bonniches ont un escalier ailleurs, un truc raide en ciment brute. L'escalier aux marches plus larges que ma cuisine ne peut pas aboutir sur des chambres de bonnes.

     

    Tu as écrit que je ne peux pas me tromper, que c'est la porte à droite. Il n'y a aucune autre porte. Il y a juste une porte, la tienne. Donc en effet, je ne pouvais pas me tromper.

     

    Tu crois que j'ai ressentie quoi quand j'ai ouvert la porte est que j'ai vu un couloir d'appartement aussi long que l'immeuble, et aussi large que les pièces de mon appartement ? Tu crois que j'ai ressenti quoi quand j'ai regardé par la première porte vitrée ouverte et que j'ai vu un salon de 80m² avec un mur entier en miroir ?

     

    C'est horrible Cole d'être assise seule sur le canapé pour 12 en cuir blanc et d'avoir face à soi, soi assise sur le canapé en cuir blanc. C'est pour ça que je t'écris assise par terre avec le miroir dans le dos.

     

    Il mesure combien cet appartement ? 200 - 250 m² ? J'ai ouvert toutes les portes sans entrer dans aucune pièce. J'ai cherché une chambre . J'ai vu les 3 bien sûr. Chaque chambre est un appartement. En plus d'un lit il y a toujours un bureau et un canapé.

     

    Et puis j'ai sursauté. Quelqu'un a sonné à la porte. J'ai eu peur.  C'est con mais j'ai eu peur. J'ai eu peur que ce soit toi. Tu te rends compte, j'ai eu peur que ce soit toi. C'est moche. Je sais c'est moche mais j'ai eu peur que ce soit toi.

     

    Devais-je aller ouvrir ?

    Pourquoi tu sonnes alors que tu as les clés ?

    J'étais incapable de bouger.

     

    Cela a re-sonné. Je me suis dit que tu m'avais donné les clés que je n'étais pas une voleuse, alors j'ai rassemblé mon courage et j'ai retraversé le couloir (j'étais dans la cuisine avec sa table pour 28 , ok pour 8) et je suis allée ouvrir.

     

    Voici la conversation ( à quelques mots près, excuse moi, elle te la relatera ultérieurement peut-être avec plus de justesse)  :

     

    - Bonsoir Madame Welch Tchigrenkov, honoré de faire votre connaissance.  J'espère que vous avez fait bon voyage ?

    - Oui... Merci... Bonsoir.

    - Comme votre mari me l'a demandé, je suis allée vous acheter une collation pour ce soir. J'ai tout rassemblé dans ces deux papiers. Celui-ci est particulièrement lourd. Voulez-vous que j'aille vous le déposer à la cuisine. Par exemple ?

    - Euh non, non.

    - Je vous souhaite la bienvenue à Paris Madame Welch Tchigrenkov. Si vous avez besoin d'autre chose, n'hésitez pas à me le demander. Votre mari tient à ce que votre séjour soit des plus agréables. Il a bien appuyé sur ce point. Bonsoir.

    - Attendez Madame. S'il vous plait.

    - Oui, il vous manque quelque chose Madame Welch Tchigrenkov ?

    - Non non tout est parfait, mais, je vous dois combien ?

    - Pardon ?

    - Pour les paniers. La facture.  La facture est dans l'un des paniers ? On fait comment ? Je vous paie maintenant, juste le temps que j'aille chercher mon carnet de chèques ou demain matin cela ira.

    - Mais madame, votre mari monsieur Welch Tchigrenkov s'est occupé de tout. Vous ne me devez rien. Je suis heureuse d'avoir fait votre connaissance, je ne savais pas monsieur marié. Il faut dire qu'il n'est pas homme à exposer sa vie. C'est un être très discret. Je vous souhaite une bonne soirée encore Madame Welch Tchigrenkov.

     - Pareillement.

     

     

    Tu avais écrit : Un peu de riz, des nouilles et des boites de sardines. Je n'ai trouvé aucun des trois. Par contre,  j'ai des fruits pour une semaine si je m'en fais une orgie et si j'ai encore faim après avoir consommer les pains, les fromages, les beurres, les charcuteries, les salades composées et bien sur bu toutes les variétés de thé, café et tisane, sans omettre le vin. Tchig tu lui as fait en acheter pour un régiment.

     

    J'ajoute qu'elle n'a pas oublié la bouteille de champagne et les roses. Monsieur mon mari est délicat.Tortionnaire avec sa concierge mais délicat envers son épouse adorée.

     

    Tu me rappelles depuis quand nous sommes mariés s'il te plait. J'oublie comment j'ai tué mon frère, j'oublie comment mon mariage fut célébré... Je suis lamentable.

     

    J'essaie d'y mettre de l'humour, mais je suis moins sûr de moi que j'ai voulu le faire croire à ta concierge. Je panique en vrai. Je suis venue à Paris torturée par la question : je poste ou non les cartes que Maxime m'a donnée, et maintenant je me demande si je n'aurai pas du prévenir la concierge que je ne suis que Mickaelle Kervelou. Tchig j'ai joué ta femme pour ne pas te discréditer mais encore plus car tu me fais peur, même à distance, tu me fais peur. Et ta concierge ne semble pas non plus très à l'aise face à toi. Maxime, Stoyan, personne ne sait  que je t'écris, personne ne sait où je loge ce soir. Je regrette de n'avoir rien dit. Je regrette encore plus d'avoir pris le train.

     

    Qui es-tu  Tchig ? Tu me fais peur. Comment peux tu être propriétaire de cet appartement ? As tu vraiment du sang de tchétchènes sur les mains ? Tu es de la mafia russe ? Question ridicule, si tu l'étais tu ne l'avouerais pas.

     

    Cole je ne suis pas du tout à l'aise dans ce géant silence.  Je reste accrochée à mon stylo car en pensant à toi, celui de la Savoie,  j'oublie ce qui m'entoure.

     

    Tu es trop riche Tchig, beaucoup trop riche. Cole comment peux-tu vivre à la fois en Savoie dans un hameau sans confort et dans un appartement avenue Foch ?

     

    Cole pourquoi à chaque nouvelle lettre tu as un nom de plus ?

    Pourquoi Welch maintenant ?

     

    Tchig pourquoi tu lui as menti ? Pourquoi lui as-tu dit être mon mari ? Si tu lui mens, sur quoi m'as-tu mentis aussi ? Qu'est-ce que tu attends de moi. On croit toujours que les accidents n'arrivent qu'aux autres, qu'on est plus intelligent que ces bêtas qui tombent dans les arnaques. Tchig j'ai peur. Tu attends quoi de moi ? Tchig je ne veux pas me retrouver en prison, je ne veux rien savoir de tes affaires, je ne veux pas savoir comment tu as eu tout cet argent. Tchig tu me fais peur.

     

    Cole je ne vais jamais parvenir à être à l'aise dans cet appartement.

    Qu'est-ce que tu attends de moi ?

    Cole ne me fait pas mal, s'il te plait.

     

     

    Le 21.

     

    J'ai passé une mauvaise nuit. A tous les instants j'étais aux aguets. J'ai l'impression que tu me fais passer un test. Pour prendre une douche je me suis enfermée à clé dans la salle de bain et la chambre était elle aussi fermée à clé. J'ai peur de te voir arriver, pire de voir un inconnu entré.

     

    Et à la fois, c'est ça la folie, une partie de moi voudrait que tu sois là.

     

    Plus le temps passe, plus je songe que tu ne m'as pas ouvert ton appartement par gentillesse, mais pour une raison bien particulière. Ce matin j'ai donc regardé tout autour de moi, j'ai fait un tour d'inspection très lentement, sans rien toucher. Je suis même entrée dans ton bureau suite à ta chambre. J'étais à la recherche d'un indice, d'un je ne sais quoi qui m'aurait fait dire " voilà il m'a fait monter à Paris pour ça". Mais rien.

    Cole pourquoi voulais-tu que je vois cet appartement ?

     

     

    On ne va pas chez les gens mes mains vides, aussi j'avais dans mes valises des petits riens à partager avec Mr Welch si il avait été là, que tu aurais trouvé plus tard, si il ne l'avait pas été.

     

    Quand je compare mes cadeaux à tes  paniers, j'en ai presque honte.

     

    Je me dis que tu as les moyens,  que tu es un homme délicat, que comme me l'a dit ta concierge, tu veux que mon passage à Paris soit réussi, mais trop c'est trop. Tu vois, j'aurai bien plus apprécié une rose sur un panier que ce magnifique bouquet, une boite de sardines au fond d'un placard que les trois terrines achetés chez un traiteur.

     

    Qu'est-ce que tu attends de moi ? Je ne me sens pas à la hauteur.

     

    Qui es-tu ?

     

    Il y a un tel décalage entre les costumes de ton armoire et le jeans que tu portais en Savoie. Je t'aimais mieux pauvre.

     

     

     

    Le 23.

     

    J'ai choisi la chambre la plus proche de l'entrée.

    J'ai préféré celle au lit à baldaquin sans rideau. Les poteaux du lit sont magnifiques, je ne sais pas dans quel bois ils ont été tournés, mais ils sont magnifiques. Comme elle donne sur ton bureau je l'ai supposée tienne. Pour m'en assurer j'ai ouvert l'armoire. Je ne sais plus si je t'ai déjà dit, mais je couds tous mes vêtements. Je connais donc très bien les matières. Je n'ai rien sorti de l'armoire, j'ai juste touché les tissus. Les matières sont de très grandes qualités, tes costumes valent une fortune. Et ton manteau !!! Quelle merveille ce tombé !

     

    Qui es-tu Cole ? Tu gagnes ta vie comment ? D'où te vient tout cet argent ?

     

    Je ne suis toujours pas à l'aise chez toi, je vis entre "ma" chambre, sa salle de bain et la cuisine.

     

    Aujourd'hui j'ai passé une assez bonne journée car je suis entrée dans trois grands magasins de tissus. Pour moi j'ai fait des folies, mais pour toi ... Enfin c'est le SDF heureux d'avoir acheté une table chez Ikéa et qui le dit à un type qui n'a que du Roche Bobois chez lui.

     

    Chez toi je ne me sens pas à ma place, dans les rues ça va mieux mais Paris ne me plait pas. Il y a beaucoup de richesses sur les murs, dans des vitrines mais l'air est polluée et surtout les gens sont pauvres. A Châteauneuf comme à Quimper les extrêmes ne sont pas aussi visibles.

     

    J'ai posté les cartes de Maxime. Je m'étais promis de ne pas le faire, mais suite à la conversation avec Madame Fioux ta concierge, je l'ai fait. En remontant de chez elle, j'ai regardé la salle à manger, sa table aux 24 chaises. 24 ! Je me suis amusée à imaginer notre repas de mariage, toi à un bout et moi à l'autre, d'un côté tes invités et de l'autre les miens. J'avais donc 11 invités à trouver. Stoyan, Jérémy, Madame Tillyou, Maxime. Il me reste des chaises vides. Je n'ai pas hésité à placer Maxime preuve qu'elle est toujours importante pour moi. Aussi même si je ne suis pas d'accord avec elle, j'ai fait ce qu'elle voulait, j'ai posté ses cartes postales.

     

    Pourquoi suis-je allée chez Madame Fioux ?

    Les paniers, à qui sont-ils ? A elle ou à toi ? Au début je les avais mis dans le couloir, à l'entrée. Je ne savais pas si elle avait les clés, si elle faisait le ménager en ton absence. Donc j'ai mis les paniers bien en évidence pour qu'elle les reprenne, mais elle n'a jamais du entrer car ils n'ont pas bougé.

     

    Tu lui as fait acheter trop de charcuterie et surtout trop de fromages. Ce midi en sortant je suis descendue lui rendre ses paniers et j'en ai profité pour libérer ton réfrigérateur d'une terrine, des abricots et de trois fromages. Elle a été gênée. Je lui ai bien précisé pourtant qu'il ne fallait y voir aucune générosité, je voulais juste qu'ils ne finissent pas à la poubelle. Elle a été gênée. Gêner par 400g de fromage, 1 kilo d'abricots et une barquette de 250g de pâté. Cela m'a fait sourire. Je la comprends tellement. Si une personne peut être gênée pour si peu, comprends comme je le suis pour les clés, les paniers, les fleurs, et les 250m² grand luxe.

     

    Sache que tu peux lui offrir une belle prime à Noël, elle est vraiment LA concierge parfaite, jamais elle ne dira de mal de toi, mais c'est flagrant, elle te craint. Elle ne l'a pas dit, moi oui. Comprends, je n'ai pas dit "j'ai peur de lui" mais "il vous fait peur". Dans son regard j'ai compris que j'avais vu juste. Elle a répondu que tu étais, enfin "votre mari" est un homme très discret, secret, il n'est en rien comme Mr Welch, lui il s'arrêtait dans le couloir pour discuter, il avait toujours une blague. Ce monsieur Welch ne parlait qu'anglais mais il savait  demander des nouvelles des enfants, de sa soeur, du quartier. Mr Welch Tchigrenkov maitrise très bien la langue français, a-t-elle ajouté, il est très poli mais il est discret, il ne pose aucune question, il ne parle que pour des choses précises.

     

    Je ne sais pas pourquoi, mais après l'avoir saluée, remerciée, sur le bas de sa porte, je me suis retournée et en une tirade, j'ai ajouté la métaphore suivante. Je lui ai affirmé que tu n'étais qu'un tsar de glace. 

     

    Si j'avais été une cousine, la vendeuse de légumes elle aurait confirmé mais face à moi, ta femme... " Votre mari est d'une apparence assez froide en effet" a-t-elle réussi à lâcher.

     

    L'an passé, quand Maxime m'avait arrachée à toi en me tirant par le bras, que je m'étais détournée pour te voir encore alors que j'avançais, elle avait articulé "Ce mec me glace les os". Je l'ai répété à ta concierge, oui je lui ai raconté sans détail,  que la première fois que ma meilleure amie t'avait vu elle m'avait dit que tu lui glaçais les os.

     

    Madame Fioux devait se demander si je voulais la tester ou si j'étais franche. En début elle n'a rien dit, et puis, elle s'est comme détendue, elle m'a sourie et a avoué  qu'elle  avait été  désorientée. Son mot fut "désorientée", quand je te dis qu'elle est la concierge parfaite ! Donc elle a été désorientée  de passer d'un monsieur  Welch sachant dépasser la limite de l'exubérance, à toi monsieur mon mari qui continus ton chemin sans une attention, un regard, un sourire.

     

    Alors, je l'ai interrogée. Lui arrivait-il parfois d'être triste ou déprimée, d'avoir envie, besoin de se blottir sous une couette sur le canapé, face à un bon film avec une glace vanille ou à la pistache voir au chocolat? Une glace c'est très froid lui ai-je fait remarquer, le froid peut brûler, mais derrière cette apparence fumeuse dangereuse, il n'existe sur terre aucune création plus délicieuse, plus réconfortante et qui  sache mieux inspirer les envies d'encore.

     

    " Monsieur Tchigrenkov est un tsar de glace à la vanille, madame Fioux, songez à cela la prochaine fois que vous le verrez monter l'escalier dans son manteau à la coupe impeccable".

     

    Tu dois remuer la tête en songeant "quelle petite sotte". Penses de moi ce que tu veux, si je ne te retranscris ce qui me vint sans réfléchir c'est que vous êtes condamnés à vous revoir, aussi  je ne veux pas que votre relationnel soit décalé à cause de moi.

     

    J'ajoute :

    Elle me croit ta femme, je n'ai jamais démenti.

     

     

    Pourquoi te vouloir une femme que tu n'as pas et surtout pourquoi me choisir moi ?

     

    Le 24.

     

    J'ai tout bien rangé, nettoyé, j'ai même passé l'aspirateur. Même dans les pièce où je n'ai pas vécu. Il n'y a que ton bureau dans lequel je n'ai pas osé pénétrer.

     

    Tu trouveras sur le plan de travail de la cuisine la bouteille de champagne ainsi que la bouteille de vin blanc, je n'ai pas eu envie de les déboucher et je ne savais vraiment pas où les ranger.

     

    Merci pour ta proposition de valise, mais mes tissus et mes livres entrent dans mes sacs et valises.

     

     

    Colerige Alesh j'ai vraiment besoin que tu répondes aux questions suivantes:

    Pourquoi avoir dit que nous étions mariés ?

    Pourquoi avoir transformé la boite de sardines et le kilo de riz entamé par 300€ de fruits et compagnie ?

    Pourquoi es-tu dans un chalet sans eau ni électricité alors que tu disposes d'un appartement avenue Foch ?

    Qui est le propriétaire de cet appartement ?

    Pourquoi tu signes depuis le début C.A.T non C.A.W.T ? Autrement dit pourquoi Welch ?

    Pourquoi voulais-tu que je vois cet appartement ?

    Qu'attends tu de moi ?

    Je t'en supplie, aide moi à comprendre.

     

    Je vais maintenant rejoindre la gare Montparnasse. J'ai déjà repéré une poste pour y timbrer cette lettre.

     

     

    Merci pour ce séjour très très déroutant. A l'heure qu'il est je ne sais que deux choses : Si j'avais regardé sur mappy je n'aurai jamais pris le train et pourtant je vais garder les clés comme tu me l'as conseillé. Pourquoi je n'en sais rien.

     

    Colerige, s'il te plait, ne me fait pas mal.

     

     

    Mickaelle.

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 20 Juillet 2016 à 18:41

    Et bien, au moins là il y a de la surprise Incontestable !  D'abord 2 lettres coup sur coup de Mickaelle, le silence de Tchig (ouais bon c'est facile à écrire), les questions, à peu près les mêmes que Mickaelle et cet étrange scénario parisien. Cette relation aussi, un peu sado-maso ... (au moins dans la tête)

    Il reste encore pas mal à apprendre je crois, mais peut être aussi de Mickaelle ....

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    2
    Mercredi 20 Juillet 2016 à 20:06

    Non il n'y a que une lettre, sauf qu'elle est commencée le 20, puis continué sur les 21 puis 23 et enfin 24  juillet.

     

    Ah voilà je percute ce que tu viens d'écrire. Oui il y a 2 lettres de Mick à suivre mais elle écrit le Sam 18 tard le soir, donc c'est une lettre qui au mieux bougera avec la poste à partir du 20 le lundi et c'est le lundi justement qu'elle commence la suivante.

    Donc Tchig n'avait pas le temps de réagir.

      • Mercredi 20 Juillet 2016 à 20:39

        Si La Poste marche bien ....

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