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    - Kara Anne, quel est le nom de famille de ta Solange ?

     

    Je la croyais partie. J'avais entendu la porte s'ouvrir, je n'entendais plus ses pas. Je la croyais partie.

    En me retournant je la découvre contre la porte ouverte, une main bien à plat sur le bois.

     

    - Bachaud. Solange Bachaud. Pourquoi ?

    - Mauvaise réponse, très mauvaise réponse.

     

    Elle décolle sa main du bois, la laisse retomber contre son corps. Il reste une  trace, non un post-it. Sa main cachait un post-it.

     

    Halka est partie en refermant la porte en ne me laissant qu'un post-it et une impression d'immense silence.

     

    Toute l'histoire est bouleversante. Bouleversante et dérangeante.

     

    Ce qu'elle a vécu est banal. C'est horrible à dire, mais c'est une histoire banale.

    Une petite fille est éblouie par la lumière de la bougie, puis est frustrée d'en être tenue éloignée, alors plus tard elle y revient. Oui c'est banal. C'est même un scénario classique. Dire à un enfant "il ne faut pas" est le meilleur moyen de l'inviter à oser.

     

    Ma soeur et moi n'avions pas le droit d'aller jouer dans le champs derrière notre rangé de sapins. De façon récurrente  papa et maman nous rappelaient que le champs était interdit pour les petites filles. ( Je n'ai jamais vraiment su pourquoi). Jade Marie était bien plus aventurière et nature que moi. Ce champ je n'y pensais pas, je lui préférais les livres, mes poupées. Pourtant quand revenaient l'été et le refrain des parents, je finissais toujours par me chausser de bottes et c'était parti pour la grande exploration de l'interdit. J'en revenais toujours déçue, ce champ n'était qu'un lieu stérile pour moi.

     

    Alors oui je comprends bien la petite Halka qui avait voulu vivre ce que sa mère lui avait refusée. Je comprends tout autant son désir de le partager avec son amie. A cinq ans je ne voulais rien vivre sans Jade Marie.

     

    J'imagine sans difficulté son bonheur de tout bien installer au milieu de ses poupées. Je vois les dinettes sorties, je vois les poupées assises autour d'une table miniature. Oh oui j'imagine avec quelle application Halka avait du installer ses bougies.

     

    Et j'imagine aussi facilement son dégoût devant l'arrivée du frère.

     

    Jade Marie et moi n'avons que 18 mois d'écart, aussi nous avons toujours été proches. Mais nous avions un cousin et deux cousines. Il y a 3 ans entre Mathias et Jade Marie. Il y en a 7 entre Mathilde et Jade Marie. Nous n'avons jamais réussis à nous liée à nos cousins, pour eux nous n'étions que des bébés. Nous prenions un an chaque année, mais rien ne changeait, nous demeurions des bébés pour eux.

    Nous étions les Samuels de Halka et Mickaelle.

     

    Jamais nous n'avons été enfermées dans une cabane. La technique des cousins était de nous raconter des horreurs pour nous faire peur. Et cela marchait. Leur voisine qui était une sorcière. Son chat qui tuait par ses yeux les enfants qui se promenaient la nuit. Ah et puis il y a aussi les serpents qui vivaient dans l'eau et qui paralysaient les gens. Dans leur rue il y avait une adolescente en fauteuil roulant. Elle avait soit disant rencontré un serpent en se baignant dans la rivière. L'imagination est toujours très vive chez les enfants qui veulent impressionner.

     

    Alors oui, c'est sans difficulté que je comprends que Halka n'ait pas apprécié voir débarquer le petit frère de l'amie qu'elle attendait.

     

    Ensuite qu'elle l'enferme pour qu'il ne la suive pas, c'est logique, aussi. Il aurait été tout aussi logique qu'elle le repousse et qu'elle s'enferme dans la cabane avec les bougies, son secret, son trésor. Vu la position des deux enfants, il avait du être plus simple pour elle de l'enfermer que de le faire sortir, de partir plutôt que de rester.


     

    Après.

    Et bien après ce fut la volonté de la destinée.

     

    Halka n'a plus 5 ans, elle avoisine les 50.

     

    Si le petit garçon se nommait Michel, Rodolphe voir Romain tout serait plus simple pour moi. Je n'aurais que de la compassion, de l’empathie pour Halka. Je n'aurais dans le coeur, la bouche que des élans de générosité envers elle.

    Responsable oui mais pas coupable.

    Je minimiserais au maximum. J'irai jusqu'à lui affirmer que la destinée l'a utilisée pour un drame qui devait se jouer.

     

    Il y a 45 ans !

     

    1970 c'est si loin. Nous sommes en 2016. On a changé de siècle.

     

    Refermons la boite de Pandore et avançons dans la vie. A quoi cela serre de vivre dans le passé ? Il est dépassé. Le présent est l'avenir arrivé. Un avenir qui enterre un peu plus chaque jour le passé. Avoir des projets pour embellir l'avenir, le transformer en passé apprécié, oui. Mais revisiter le passé en boucle pour se haïr un peu plus chaque fois, à quoi bon ?

     

    Nous avons deux passés. Celui déjà derrière nous et celui qui n'est pas encore vécu. Je ne sais pas pourquoi cette métaphore me vient à l'esprit mais elle me va. Le passé c'est un peu comme l'eau d'une baignoire. Si l'eau du bain est trop froide (le passé trop triste) il faut rajouté de l'eau chaude (des moments de bonheur). Pleurer sur la température du bain ne la fera pas remonter. Chaque jour on fabrique une nouvelle page à son passé. Être heureux aujourd'hui offre un souvenir positif au passé. Jour après jour on peut embellir son passé comme litre après litre on peut réchauffer l'eau du bain.

     

     

    L'eau du thé elle ne doit plus être bien chaude quant à elle. Sur la table nos deux tasses n'ont jamais vu une goutte de thé. Il infuse dans la théière depuis plus d'une heure maintenant. Aucune de nous deux n'y a pensé. Cette réalisation me fait revenir à la réalité.

     

    Théière en main, je me lève, quitte la table de la cuisine, pour aller la vider sur le rosier de la pelouse.

     

     En approchant de la porte d'entrée, je découvre que Halka ne l'a pas bien  enclenchée,  elle s'est entrouverte. Le thé ne compte plus, me voilà prise de panique. Où sont mes bébés ? Poser au plus vite la théière contre le mur, sinon, je vais renverser du thé partout.

     

    - Guénady t'es où ? Dydy t'es où ? T'es où Dydy ?

     

    Je panique.

     

    Je ne le vois nulle part. Ni dans la cuisine, ni dans le salon. La terrasse est déserte, la pelouse tout autant.

    A l'étage, oui à l'étage.

    Mais non les jumelles sont encore trop petites, elles ne savent pas monter les marches. Elles jouent à sauter sur la première marche, mais elles en redescendent aussi tôt par l'autre côté. Pour elles il n'y a qu'une planche, un jeu.

     

    - Dydy t'es où, t'es où ? Chama, Macha vous êtes où ? Mais vous êtes où ?

     

    Il faut que je me calme, que je sois méthodique.

    Je m'assoie sur la marche. Je respire. Expirer. Inspirer. Expirer.

    Déjà fermer la porte. Il ne faudrait pas qu'ils soient dedans et qu'ils sortent pendant que je les cherche.

     

    Quelle dingue ! Je n'avais pas besoin de courir pour traverser la pièce. Que je me calme, il faut que je me calme. Je ne suis vraiment pas faite pour être mère, moi.

     

    Reprenons du début.

    Je suis sur la pelouse avec eux, Halka arrive, Guénady se blottit dans ses bras, et ensemble ils rentrent dans la maison. J'ai vu Guénady sur la table entre nous, ensuite. Il a même allongé un pied sur la photo. Où  a t-il été ensuite ? Les a t-il rejointes ?

     

    Les petites je les ai récupérées dans l'herbe, nous sommes entrées et j'ai fermé la porte. Oui j'ai fermé derrière moi, j'en suis sûre. Avant d'aller rejoindre Halka à la cuisine,  je les ai déposées dans le lit blanc en forme de tête de chat qui est entre  l'arbre de Guénady et la baie vitrée.

     

    Ils y sont tous les trois. Ils y dorment comme des anges.

    Quelle débile je fais.

    Quel soulagement.

    Mais pourquoi je me suis affolée autant ?

     

    Pas un n'ouvre un oeil. Ils sont en absolue confiance. Mes appels les ont indifférés. Il faut être sotte aussi pour croire qu'un chat va revenir comme un chien.

     

    Le tableau est magnifique. Dans le gris souris de Dydy, les petites touches de couleurs des tricolores. Délice pour le coeur et les yeux. Si je m'écoutais, je me mettrais à genoux pour leur faire caresses et bisous, mais il n'y aurait pas plus égoïste, je les réveillerais.

     

     

    Le post-it attire mon regard. Qu'a pu y noter Halka ?

     

    Lukask - Halka - Janko Lubomski

    enfants de Pawel & Alusia Lubomski

    8 rue du clos fleuri

     35 500 Erbrée.

    Déménagement pour Fougères tout début juin 1970.

     

    Janko est né le 24 mai 1970.

    Samuel a été brûlé le 25 mai 1970.

     

    Samuel - Mickaelle Bachaud

    enfants de Solange & Gérard Bachaud

    10 rue du clos fleuri

    35 500 Erbrée.

     

     

    Mon Dieu. Solange et Gérard Bachaud. Il ne peut pas en avoir vingt mille. Un couple formé d'une Solange et d'un Gérard Bachaud qui a eu un fils nommé Samuel, il ne peut pas en avoir cent.

     

    Mon Dieu !

     

    Mes mains ne vont pas au post-it, d'instinct l'une protège mon ventre, siège de l'affect et l'autre barre ma bouche.

    Je sens mes yeux qui se figent dans une position grand ouvert.

    Mon Dieu.

     

    C'est eux, c'est sûr que c'est eux, ce ne peut être autrement.

     

    Samuel ne ment pas, il a bien une soeur, mais une soeur innocente.

     

    Solange était chez le coiffeur avec sa fille quand l'incendie s'est déclaré. Gérard savait être seul à la maison avec son fils. Pourquoi l'avoir condamnée à une faute qu'elle n'a pas commise.

    Qu'ont fait Gérard et Solange  de leur fille ? Où est Mickaelle ?

     

    Ils savent très bien tous les deux qu'elle n'était pas là, qu'elle ne pouvait pas avoir enfermé son frère. Pourquoi avoir dit à Samuel qu'elle était responsable ? Au fond de lui il sait qu'elle n'y ait pour rien, mais il ne peut s'en souvenir. Samuel n'avait pas trois ans. Aujourd'hui il répète ce que ses parents lui ont fait croire.

     

    Comment des parents peuvent rejeter leur propre fille ? Gérard et Solange savent que Mickaelle n'y est pour rien cependant ils sautent sur l'occasion pour se débarrasser d'elle. Ils la haïssaient avant. Comment des parents peuvent haïr un bébé, une petite fille de un an, de deux ans, de trois ans, de quatre ans, de cinq ans ?

     

    Je suis au bord des larmes.

    Mes yeux se noient.

     

    Je ne peux pas porter ça toute seule.

    Oh Xavier pourquoi tu n'es pas là ?

     

    Où est mon téléphone ? Quelle heure est-il ? 21h53. Maman est couchée, Bénédicte aussi, Jade Marie aussi. Je ne peux pas les déranger.

     

    Oh Xavier pourquoi tu n'es plus là ?

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  • Commentaires

    1
    Lundi 25 Avril 2016 à 09:02

    Très bien ! A la fois les réflexions sur le passé et le présent, difficile de ne pas établir ses propres parallèles ...

    Et la fin du chapitre nous laisse en attente. Des questions en effet, et j'ai l'impression que le paragraphe sur la recherche des minous n'est pas là de manière tout à fait innocente.

    A suivre

    2
    Lundi 25 Avril 2016 à 13:45

    Tout est calculé, tu l'imagines bien.

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