• 23

    Je confonds tout. Je ne sais plus faire la part des choses. Là oui je commence à penser qu'il me faudrait aller voir un psy. Mais que pourra-t-il pour moi ? Rien. Je ne sais plus faire la part des choses.

     

    Je suis recroquevillée dans la douche depuis combien de temps ? Je voudrais pourvoir me lever, je n'arrive pas. Mon corps a coulé, il a coulé le long de la cloison, et il est là, chu, dans un coin de la douche. J'ai froid, je suis transie de froid et pourtant je ne parviens à aucun mouvement. Je voudrais que Kara Ann entre, qu'elle m'aide à me relever, seule, je l'ai compris, je n'y parviendrai pas.

     

    J'ai froid.

     

    J'ai entendu parler d'un homme qui, sur des années, avait été considéré dans le coma, alors qu'il était un emmuré. Sur toutes les années il a hurlé sans qu'aucun mot ne sort, sans qu'aucun muscle de son visage ne bouge. Je sais sa vie, là, je suis lui.

     

    J'ai coulé.

     

    Mes muscles sont liquides comme mon sang. Je suis une masse d'os jetée là contre la cloison et recouverte d'une peau.

     

    Je glace.

     

    Je glace.

     

     

    Je ne peux rien. Je glace dans mon corps masse de marbre contre cette cloison qui me glace.

     

    Il faut. Je ne peux rien.

    Aidez moi, levez moi. J'ai besoin de quelqu'un.

     

     

    Kara Ann est dans son lit, de l'autre côté de la mezzanine. Où est mon smartphone ? Où est Guénady ? On dit que les animaux savent tout, comprennent tout. Pourquoi ne vient-il pas voir l'ampleur de la catastrophe, de la déchéance ? Pourquoi ne va-t-il pas réveiller Kara Ann ?

     

    Parce que j'ai fermé la porte de la salle de bain, voilà tout. Kara Ann a la sienne, jamais elle n'aurait l'idée de pénétrer dans la mienne, et pourtant je me suis enfermée à clé comme si il y avait danger d'être vue nue.

     

    Je vais mourir là, en masse chue le long d'une paroi de douche. Les types des pompes funèbres vont être obligés de me sauter dessus à pieds joints, pour me casser les rotules, sinon mon cercueil sera carré. On doit être enterré allongé. Ils vont devoir me casser les articulations. Je suis coulée le long du mur qui me glace le dos.

     

    J'ai coulé là. En trois secondes ma vie s'est échouée.

     

    Je suis entrée dans la salle de bain, limite le rire aux lèvres. Elle me plaisait l'idée que Solange ait pour fille l'enfant du maître des Enfers. Je me suis déshabillée sous l'envie d'une douche avant de passer au lit. Je pensais à cette Mickaelle. Pas banal une fille qui porte le prénom d'un mec. Mickaelle. J'étais heureuse. Oui heureuse. Je rigolais de posséder encore un élément pour clouer le bec de Solange. Son retour du Portugal est annoncé, il est normal que je collecte mes munitions. J'étais heureuse.

     

    J'ai mis un pied dans le bac de douche, puis le second et en changeant  de sol, j'ai changé de corps. Je n'étais plus Halka l'ennemie de Solange, j'étais Mickaelle et je suis tombée. Le corps de Halka ne me veut pas. Où est celui de Mickaelle ?

     

    Mickaelle c'est moi. C'est moi. Le corps d'Halka m'a abandonnée. Comme un costume retiré il est en boule contre un mur. Mais je suis dedans, encore dedans. Il ne me répond plus, il ne me reconnait plus. Je suis juste Mickaelle pour lui, lui qui obéit seulement à Halka.

     

    J'ai froid. Je vais mourir de froid. Je n'arrive pas à bouger, pas même à remuer un doigt, pas même à pleurer. Je suis emmurée en moi, c'est très grave.

     

    Demain Kara Ann comme d'habitude partira travailler avant moi. Elle ne me verra pas à la cuisine, elle en conclura que je prolonge ma nuit, nuit qu'elle va imaginer agitée. Elle se dira "encore ses cauchemars. Avec ce qui est arrivé à Samuel, rien d'étonnant à cela". Elle partira sans s'inquiéter.

     

    Combien d'heures avant que mon corps retrouve sa mobilité ? Et si je ne la retrouvais pas. Et si ma mort s'annonçait. Est-ce que l'on peut mourir parce qu'un corps ne veut plus de l'être l'habitant ?

     

    Si je pouvais au moins ramper, je sortirai de la douche, je passerai sous la couette. Ramper, juste ramper comme le jour de ma super intoxication. J'avais perdu conscience. Je ne m'en étais pas aperçue. J'ai juste réalisé que mon corps n'était que frissons, que je claquais des dents, que mon ventre hurlait de douleur, que j'étais au sol. J'ai rampé juste un peu, assez pour atteindre de la main un bout du plaid étalé sur le canapé. J'ai tiré, tiré. Je suis parvenue à m'en recouvrir. Il m'a aidé à attendre l'arrivée de Jean Christophe.

     

    Jean Christophe pourquoi tu ne me donnes plus signe de vie. Pourquoi tu n'es pas en manque de moi ?

     

    Je vais mourir de froid. Si je pouvais lever un bras, juste un bras pour tourner le bouton d'eau chaude. J'ai si froid.

     

    J'ai rien fait.

    Je confonds tout, j'ai rien fait.

     

    Je ne suis pas Mickaelle. Samuel je ne le connaissais même pas.

     

    Je n'aurai pas du lire le livre.

    Je n'aurai pas du écouter Marie Pierre.

     

    Pourquoi mon corps s'est échoué ? Il est pareil à un tas de vêtements sales balancés contre un mur. Mon corps a balancé ses os contre la cloison, mes veines se sont ouvertes, mon fluide de vie l'a fuit. Je gèle.

     

    Je vais mourir gelée.

     

    Kara Ann a raison. Quand on est mort on vit encore. Mon corps n'est plus mais je demeure pleinement vivante. Nous avons donc vraiment une âme.

     

    Le froid. Si froid. Mon âme a froid.

     

    Je ne bougerai plus jamais.

     

    Mickaelle c'est moi, je ne mélange rien, Mickaelle c'est moi.

     

    Maman. Maman ta fille va mal. Maman.

     

    Mon corps ne bougera plus jamais.

    C'est très bien.

     

    Guénady, Kara Ann s'occupera très bien de toi. Elle le fait déjà. Tu l'aimes bien. Je ne te manquerai pas. Je ne manquerai à personne. A  personne. Jean Christophe ne se souvient même plus de moi déjà.

     

    Jean Christophe je t'aime toujours.

     

     Papa pourquoi t'es pas là ? Mon papa.

     

     

    Ils vont me sauter dessus pour me casser les rotules pour m’allonger dans mon cercueil. Ils ne se souviendront que de ça.

    Personne ne saura que je suis Mickaelle. Personne.

     

    Pourquoi  Marie Pierre m'appelle Mickaelle ? Pourquoi dit-elle que je suis la soeur de Samuel. Je suis Halka, Halka Lubomski, fille de Pawel et Alusia Lubomski, soeur de Janko et Lukasz. Ils ne m'ont pas adoptée. Je suis une polonaise, je suis le sosie de la mère de papa, tout le monde le dit. Ils ne m'ont pas adoptée.

     

    Je suis terrassée par la vérité. Je ne me relèverai pas. Et c'est très bien. C'est fini la vie pour moi. Fini.

     

    Guénady ne réveille pas Kara Ann. C'est bien le froid. Il réduit le chemin qui mène à  ma fin.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 14 Mars 2016 à 10:31

    Un chapitre assez tendu mais il y a des réflexions très intéressantes. Quelle suite possible ?

    2
    Lundi 14 Mars 2016 à 20:13

    Ne t'inquiète pas, je vais la sortir de la douche.wink2

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