• Comment avait-il pu se laisser aller à autant de liberté ? Même âgé seulement de trois ans il savait que vivre ne permettait pas tout.

     

    Dans l'avion ses pensées avaient sauté de sa fille qu'il n'avait pas vu depuis dix huit mois environ, à Bernard calme et supérieur après avoir violé Elvira.

     

    Savoir un viol et le taire, il ne le pouvait pas. Contacter la police relevait de l'irréalisable. La situation le torturait.

     

    Il devait agir, dans un sens ou un autre même si cela relevait de l'impensable. Dix mille fois sur son siège d'avion il s'était passé les mains sur les yeux, secouait ensuite légèrement la tête. De retour à Royan, il vivrait l'enfer. Quoi qu'il fasse, derrière venait l'enfer. Vivre en taisant le viol et en continuant à travailler avec Bernard serait l'enfer. Franchir la porte d'un commissariat  l'introduisait en enfer. Il n'aurait pas le temps de donner son identité à un représentant des forces de l'ordre que la famille de sa femme lui tomberait dessus. Dans cette famille là, le linge sale, déjà il n'y en a pas, tout est beau et bien lisse, mais si par un étrange hasard il venait à en avoir, il se lavait en famille, au grenier ou au fond d'une cave. La police servait au délinquant peuple, juste au misérable peuple.

     

    Le passage des deux flics au restaurant, au tout début de la disparition de Elvira, Clotilde l'ignorait encore. Il ne pouvait pas être mêlé à une histoire de viol, travailler pour un violeur. Les apparences, le qu'en-dira-t-on, la réputation. Sa femme n'avait que ça à la bouche.

     

    Bien sûr qu'il y songeait aussi, mais Bastien voulait savoir s'oublier, à moins que ce soit tout le contraire, qu'il ne voulait pas savoir  mettre en sourdine ses valeurs morales. Personne ne doit garder secret un élément qui peut sauver une vie. Bastien demeurait persuader qu'il fallait savoir garder de l'humanité en toutes circonstances même si l'image personnelle allait en être, à plus ou moins long terme, ternie.

     

    Profondément enracinée, la persuasion n'indiquait cependant pas le chemin de l'action. L'avion, les journées chez sa fille plaçaient sa vie sur pause, lui donnait l'illusion de s'extraire du présent, de reculer le temps.

     

    Et ce n'était pas seulement le viol le plus grave, c'était l'après. Même si Bastien restait en retrait, se mêlait le moins possible aux conversations, il n'était pas sourd au point de ne rien entendre de ce qui se disait au restaurant. Elvira s'était volatilisée comme si elle avait été tuée puis jetée à la mer ou au fond d'un lac, comme si son corps pourrissait dans un trou.

     

    Dans la semaine ou celle d'avant, les jours passent si vite, Yohann avait raconté à  qui prenait le temps de l'écouter, qu'il avait vu à la télévision qu'il regardait toujours une à deux heures après le travail, une enquête sur un fait divers. Un homme avait disparu du jour au lendemain comme Elvira mais avec sa voiture. Comme elle c'était un être apprécié de tous, sans histoire. Il avait fallu plus de vingt ans pour que ses enfants sachent ce qui lui était arrivé. Il avait été tué et découpé par le futur amant de sa femme et sa femme. Toute la journée Yohann avait rigolé avec l'histoire en la transposant à Elvira. La viande hachée pour les farcis, qu'était-ce du boeuf, du cheval ou de l'Elvira ? Seule Olivia riait des délires de Yohann. Cette fille était toujours prête à embrasser tous les courants de pensées, les vents d'humour pour se faire aimer. Sa solidarité  à Yohann était prévisible.

     

    Sur le fromage blanc, coulis de fruits rouges ou sang d'Elvira ? Yohann rigolait tout seul. Bastien se rêvait d'être sourd, Arno serrait les dents, avait le regard mauvais.

     

    Yohann semblait parti pour la journée, seulement... Seulement la prestation de l'humoriste fut stoppée net par un bras au travers de la gorge, un poing qui agrippa la tunique pour  faire reculer  tout le corps contre le mur près de la porte. Oui il fut plaqué violemment au mur, par un homme noir de colère qui lui conseilla de fermer sa gueule si il ne voulait pas avoir un poing dans la figure. Cet homme n'était pas Igor, ce qui aurait été légitime, il était son père, non, la violence vint de Bernard.

     

    Bernard.

    Treize années qu'il le connaissait Bernard. Ils en avait vécu des choses ensemble. En toutes circonstances il demeurait comme indifférent, sans émotion. Pour faire rire ou pleurer Bernard il fallait cuisiner, inventer de nouvelles saveurs. Il était tel un autiste aux intérêts restreints. Sorti de sa passion rien ni personne ne parvenait à atteindre son émotionnel.  Bernard avait une maitrise de son corps, une rigidité à la limite de l’emmurement. Il n'avait aucune souplesse, aucune spontanéité gestuelle, il était comme soudé au niveau de toutes les articulations.

     

    Quand il avait annoncé aux employés rennais qu'il venait de vendre le restaurant, que par conséquent  tous les CDI devenaient CDD finissant dans deux semaines, les six employés étaient devenus foule compacte et menaçante. Bernard était resté droit comme un pylône électrique. Zéro réaction. Il aurait été debout devant un écran de télévision qui présentait une manifestation à l'autre bout du monde, il n'aurait pas semblé plus concerné. La seule phrase qu'il avait fini par articuler était qu'ils feraient mieux, tous, de se remettre au boulot de suite, sinon leur contrat ne serait pas clos dans quinze jours mais dans l'heure. Victorin lui avait alors craché qu'il était l'être le plus déshumanisé qu'il connaissait. Bernard, un petit sourire supérieur aux lèvres, lui fit remarquer qu'il devait donc être bien heureux de ne bientôt plus devoir le voir chaque jour, et il ajouta, au comble du mépris, qu'il lui souhaitait bien du courage pour la poignée de jours qu'il lui restait à devoir le côtoyer.

     

    Bernard, l'être le plus déshumanisé qui soit. Même au moment des révoltes de Rennes, pour Bastien, il existait bien pire que Bernard : sa femme. Parce que elle, elle ne s'illuminait pas sur certains moments de la vie, rien ne la faisait vibrer, elle était la haine incarnée. Seul l'endormissement la rendait supportable.

     

    L'homme le plus froid, le plus calme du monde avait bondi comme un tigre sur sa proie. Pourquoi ?

     

    Pourquoi ?

     

    Dans l'avion Bastien revoyait en boucle, la colère de Bernard à l'encontre de Yohann. Elle était tellement en décalage de l'être ordinairement statufié qui encaissait tout, n'absorbait rien.

     

    Vingt quatre heures après avoir articulé à Bernard : tu l'as violée, Bastien affirmait à sa fille que Elvira était morte, sous ses coups, suite au viol.

     

    Le sujet était si sérieux, que sans qu'ils s'en rendent compte leur rapport avait changé. Il n'y avait plus un père et une fille, mais deux adultes aussi désemparés face à la gravité de la situation. Camille n'avait jamais rencontré Bernard, elle n'en savait que ce que son père lui en avait dit, soit presque rien. Aussi, ils passèrent la totalité de leur temps ensemble, à reprendre des moments passés, point par point, à les disséquer, comme si il était possible de trouver des éléments de l'avenir sur les temps d'avant, comme si les jours étaient pièces de puzzle du grand tout. 

     

    Qu'aurait pu apprendre à sa fille, Bastien sur Bernard ?

    Son ambition démesurée ? Son infatigable constance ? Son indifférence aux importances d'autrui ? Sa soif d'apprendre toujours et encore ? Son unique centre d'intérêt : la cuisine ? Plus les conversations s'additionnaient, plus Bastien réalisait qu'il n'était d'aucune aide pour sa fille. Les treize années de lui avait rien appris sur son patron.

    Conclusion déplorable en soit.

    Conclusion en totale décalage avec celle de Camille.

     

    En écoutant son père lui retracer ses journées à La Succulente, à L'eau à la Bouche, Camille entendait du bonheur, de l'épanouissement. Son père si triste et si fermé au seins de la maison familiale avait une vie épanouie et riche dès éloignés des griffes de sa mère. Bastien croyait lui raconter Bernard, il ne faisait que lui apprenait qui il était. Et il était beau cet homme. Camille découvrait pourquoi son âme y tenait tant.

     

    Mais il y avait autre chose au cœur de ses mots. Oui il y avait une chose gigantesque, une chose qu'il ne semblait pas avoir réalisé, aussi elle reconduisit son père à l'aéroport, avant l'heure, avec une promesse de rencontre. Une minuscule lueur d'espoir s'était allumée dans l'esprit de la jeune femme. Depuis le jour de sa naissance elle attendait ce moment là.


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  • - Sérieux aller à New York quand on est cuisto c'est aussi con que de s'enfermer chez les vieux quand on est pédo.

    - Pédo ?

    - Un baiseur de gosses. Pédophile.

    - J'avais oublié comme tu pouvais être con parfois Yohann.

    - Cool, je délire. Merde, j'ai pas tilté. Putain tu dois être dingue. Tu l'as vu le mec qui a violé ta fille ? Putain un mec ferait ça à Aline, je le tuais sur pied.

     

    Grâce à Yohann, dès entré en cuisine Bastien avait appris ce que Bernard avait raconté pour justifier son départ du jour au lendemain. Il aurait rejoint sa fille à New York qui venait de se faire violer. C'était une sorte de retour à l'envoyeur. Bastien l'avait souillé en l'accusant d'avoir abusé de Elvira, conclusion il avait déversé la même boue sur la fille de Bastien. C'était de bonne guerre. Cela faisait surtout : un partout, balle au centre. Le sujet était clos. Plus jamais ils n'auraient à y revenir. Ils allaient pouvoir reprendre leur conquête de l'étoile sans être parasiter par des pollutions mentales.

     

    D'ailleurs c'était exactement ce qui c'était passé.

     

    Bernard se tenait près de l’ilot central quand Bastien avait poussé la porte du restaurant. Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre et comme à l'ordinaire leur poignée de mains avait été suivi d'une accolade. Ce geste rare pour beaucoup, mais quotidien pour eux, leur permettait de tout se raconter sans mot dire. Un appui prolongé, un souffre irrégulier, un visage fuyant, les corps racontaient tous des états d'âme. Et Bernard ne s'était pas trompé, Bastien lui revenait heureux comme jamais, des verrous avaient sauté sur ses dix journées d'absence. Bernard en avait souri, presque ri, l'avait moqué d'un coup de poing amical dans l'épaule. Entre eux il n'y avait jamais aucune question, juste des certitudes que les confidences arriveraient à moments choisis. Ou jamais. Avec Bernard c'était souvent jamais, alors que Bastien ne taisait jamais rien.

     

    Oui, il revenait au travail heureux. Non, c'était bien plus que ça. Oui, bien plus que ça. Sa vue se perdait, retournait sur des scènes des jours passés, sa concentration allait être difficile à conserver. Heureusement que la passion de la cuisine l'habitait.

     

    Yohann furieux continuait sa liste des choses qu'il ferait subir au violeur de sa fille, et Bastien avait envie de faire l'amour. La journée s'annonçait très dure.

     

    - Tu l'as ramenée avec toi ? Questionna Arno après lui avoir serré la main deux heures plus tard, vu qu'ils n'embauchaient pas à la même heure.

    - Pardon ?

    - Ta fille ? Elle est restée à New York ou tu l'as ramenée avec toi ? Elle va comment ? Mal forcément mais, je veux dire, elle a ... Enfin on entend dire que certaines filles sont salement amochées, que... des taisons de bouteilles. Une horreur. Je ne comprendrai jamais comment on peut faire un truc pareil. Des pulsions sexuelles on en a tous, mais bon, cela ne donne pas tous les droits. En plus maintenant avec internet, si ta femme ne veut pas ou que tu n'en as pas, tu trouves une fille consentante en dix minutes, et gratuite, et puis il y a la masturbation. Vraiment rien ne peut justifier que l'on fasse mal à une femme.

     

    Pendant qu'Arno parlait, assurément en pensant bien plus à Elvira qu'à Camille qu'il n'avait jamais vu, Bastien lança un regard à Bernard. Il jubilait, avait sa vengeance. Assurément il était resté bloqué sur l'accusation, peut-être même qu'il aura besoin d'une seconde intrigue, d'un autre artifice pour s'en détacher pleinement. Pour Bastien par contre, la conversation dans le bureau lui semblait tellement loin, tellement loin.

     

    Son séjour à New York aussi d'ailleurs.

     

    Aucunement fâché, Bastien revint à Arno qui méritait une réponse. Arno. Ce fut plus fort que lui, il ne put s'empêcher de détailler son visage. Ses cheveux semblaient avoir blanchis. Certes ils étaient poivre et sel depuis qu'il le connaissait, mais là le sel semblait avoir envahir toute la chevelure. Et les montures larges de ses lunettes entouraient des yeux perdus dans des cernes profondes. Ses joues creusées le vieillissaient. Bastien, tout à coup fut happé par la peine. Il balbutia deux trois mots que chacun put interpréter à sa volonté, en se culpabilisant de recevoir de la compassion non méritée de la part d'un homme tellement plus en souffrance que lui. La présence de Bernard lui rendait impossible l'évocation d'Elvira, aussi il mentit, raconta n'importe quoi sur Camille en se jurant que dans la journée, il prendrait Arno à part, lui demanderait où en était l'enquête sur la disparition de la fille d'Igor. Dire qu'il ne s'en était jamais soucié jusqu'alors !

     

    Promesse qu'il se fit et ne tint pas. 

     

    New York. 

    Bernard savait l'amour que Bastien avait pour sa fille, comme son choix de vivre de l'autre côté de l'atlantique lui était douloureux. Camille était ce qu'il avait de plus précieux dans la vie. Mais ce savoir ne suffisait pas à expliquer son scénario mensongé. Pour Bastien cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, Bernard n'avait rien deviné, il avait discuté avec Clotilde et c'était elle, non lui, elle qui avait provoqué la rencontre.

     

    Le lundi 18 septembre, Bastien n'avait réussi à démarrer sa voiture qu'après avoir envoyé un message à sa fille. Il lui annonçait qu'elle devait appeler chez ses parents au plus vite, qu'elle devait affirmer à sa mère qu'elle l'avait contacté dans la journée pour qu'il prenne le premier avion pour New York. Et très très important : seul. Il ne voulait pas de Clotilde sur son dos. Le projet de revoir sa fille, la seule, l'unique avec qui il se sentait heureux, lui avait donné la force de redémarrer sa vie en même temps que sa voiture.

     

    En arrivant chez lui, le téléphone n'avait pas encore sonné mais il avait une pleine confiance en sa fille, aussi, il put annoncé à sa femme que Bernard lui avait donné dix jours pour aller aider Camille. Le mensonge s'était étalé sur leur couple, aussi facilement qu'un fil coupe une tranche de beurre. Le lendemain Clotilde l'avait conduit à l'aéroport de Nantes, plus charmante et docile qu'elle ne l'avait jamais été sur tout le temps de leur mariage. C'en était même trop beau. Dire qu'il avait cru la berner ! Oui vraiment, il avait cru qu'elle leur avait fait confiance, qu'elle ne remettait pas leur parole en doute. Pour une fois. C'était un Bastien presque heureux qui était monté dans l'avion. Sa femme lui faisait confiance, et sa fille... sa fille !!! Quel rayon de soleil, quel génie celle-là.

     

    Entre Camille et Bastien il avait toujours existé une profonde complicité. Quand elle avait reçu son texto, elle avait supposé son père aux abois face à une mère déchainée. De l'ordinaire en soit. Évidement qu'elle allait l'aider, il fallait juste trouvé une raison solide pour  justifier le besoin d'éloignement du père. La première idée qui lui vint à l'esprit était qu'elle était enceinte. Merveille de merveille. Talent quand tu nous inspires !!!

     

    Elle était donc enceinte, avait programmé un avortement, mais ne voulait pas l'affronter seule, désirait par conséquent son père à ses côtés. Idée perverse à souhait.  Très fière de son talon, elle se réjouissait des foudres qu'elle allait réveiller. Sa mère proute-proute-catho allait être verte, hurlée. Avec un peu de chance elle allait même se tailler les veines. Assez profondément pour légitimer le déplacement du curé à son chevet, mais en surface seulement pour ne pas perdre une goutte du précieux liquide, non rouge peuple, mais bleu roi. Un avortement dans sa famille ! Avortement - homosexualité  : le monstre à deux têtes interdit de séjour chez les De Montquefort et les Amyot D'Inville.

     

    Mais quand elle eu dans l'oreille la voix aigüe  de sa mère à la poigne de fer, elle retomba dans l’atmosphère glaciale de son enfance, de son adolescence, celle-là même qui l'avait fait fuir si loin.

     

    Charmante maman, prévenue par le mari qu'elle affrontait un problème terrible pour elle et encore inconnu d'eux, n'eut qu'une question, motif de l'appel : Qu'est-ce qui pouvait justifier une dépense si grande, dix journées sans salaire ? Un vent glacé traversa son corps, tuant jubilation et perversité. Camille était redevenue une toute petite fille qui souffrait de voir son père si faible, impuissant face à une femme de vingt centimètres et trente kilos de moins que lui. Elle était l'enfant immobile, en apnée qui l'avait vu recevoir une gifle d'une extrême violence pour un motif qui ne lui était pas resté en mémoire, qui l'avait vu baisser les yeux, se taire, probablement pleurer intérieurement. Il était resté là, statué par sa souffrance. C'était la mère qui avait quitté la pièce, pas lui, elle. Ils étaient tous réuni dans la salle à manger. Les parents, les enfants mais aussi d'autres adultes, beaucoup d'autres adultes. Elle était encore bien petite et pourtant ce fut elle qui reprit vie en premier. Timidement mais résolue, elle se faufila entre les gens silencieux attendant que l'action reprenne pour parler d'autres choses et pouvoir tout oublier, elle alla posé sa minuscule menotte dans la grande paluche sèche et malgré tout toujours chaude. Lentement les longs doigts se replièrent et Bastien son papa si malheureux, la souleva du sol, pour qu'ensemble ils sortent.

     

    Qu'ils sortent de rien du tout. Ils étaient juste passés d'une pièce à l'autre. Du ridicule, de l'illusion. 

     

    Ce jour, encore il avait besoin d'elle, et une fois encore, elle allait être là pour lui. Il n'était plus question de prétendre à un futur avortement. Son père allait  récolté les fruits de la haine de sa mère, peut-être même qu'il allait recevoir la seconde gifle de sa vie à cause d'elle. Seconde ? Il lui avait toujours affirmé qu'il n'y avait jamais eu d'autres violences. Elle ne parvenait pas à y croire.

     

    Pour Camille la situation se résumait seulement : si il voulait fuir à New York, la tension  dans le couple devait être à son comble, autant ne pas répandre plus d'huile sur le feu. Comment pourvoir justifier vouloir son père au près d'elle ? Camille ne disposait que de trois secondes pour monter un scénario crédible, sa mère attendant une réponse à l'autre bout de la ligne. Juste à ce moment là, sa colocataire entra dans l'appartement. Voilà, elle tenait une idée, la déversa à sa mère à la vitesse qu'elle se créait dans son esprit. Sa coloc était partie vivre avec un mec, et ils lui avaient piqué des meubles lors du déménagement. Elle avait besoin de l'aide de son père pour les récupérer. L'idée du père super héros fit doucement rire Clotilde qui n'avait jamais constaté une once de courage chez son mari. La balourdise était peut-être là, sa fille l'avait présenté trop beau. Mais alors pourquoi l'avoir laissé partir si facilement alors qu'elle savait qu'ils lui mentaient ?

     

    Tout en cuisinant ses écrevisses, Bastien stressait à cause de sa femme. Il n'y avait pas songé une seconde alors qu'il volait vers sa fille, et plus tard  alors qu'il était de retour sur le sol français. Et si Clotilde avait raconté à Bernard qu'il s'était rendu à leur ancien restaurant ? Comme pris de panique il se retourna précipitamment. Bernard dans son dos sortait des frites de la friture, les disposait sur l'assiette que Olivia tenait déjà.

     

    Qu'allait devenir sa vie après ce qu'il avait fait ?


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  • Un  nouveau week-end s'achevait sans nouvelles de Elvira. Au restaurant après la fille de Igor, puis Marie José, c'était Bastien qui s'était envolé. Lui, il aurait eu un problème de famille. Philippine ne le connaissant pas du tout, aurait pu y croire mais le texto de Arno annonçait son absence soudaine par une  formule telle, qu'elle comprit que ce ne devait pas  être plus vrai que les vacances prolongées de Elvira.

     

    Mensonge pour mensonge, Marie José non plus n'était pas réellement en arrêt maladie. Elle boudait. La seule maladie dont elle souffrait se nommait orgueil. Un orgueil bénéfique en fait, puisqu'il l'obligeait à soigner ses douleurs pour demeurer loin de son lieu de travail. Le dernière texto de Arno évoquant Marie José, lui apprenait qu'une opération devait être programmée. Arno avait utilisé le conditionnel. Hanche, genoux, épaule ? Le court message ne contenait aucune précision. Et elle ne chercha pas à en savoir plus. Marie José, celle qui détestait Helmut, celle qui avait fait un esclandre dans sa cuisine ne l'intéressait pas.

     

    Dix huit jours que Elvira avait disparu. Philippine et Arno ne savaient plus que faire pour la retrouver. Ils n'avaient pas le début d'une piste. C'en était à pleurer.

     

    Le transfère des données de l'ordinateur de Elvira dans celui de Arno avait permis de découvrir qui recevait l'équivalent d'un mois de salaire, chaque année. Il s'agissait d'une ONG internationale qui aidait les enfants.

     

    Elvira était marraine de Visvani une petite fille qui vivait avec ses parents au Sri Lanka. Ce parrainage avait débuté en janvier 2005. Dans l'album photos de Elvira, Philippine l'y avait vu grandir, passer de dix huit mois à treize ans. A la même époque une seconde petite fille avait été aussi parrainée. Elle se prénommait Ha, elle était vietnamienne, avait six ans et vivrait avec ses parents, la mère de son père et deux sœurs plus âgées. Pourquoi, comment, Elvira ne le précisait pas dans son album, mais en 2008, Ha et sa famille furent remplacées par Tâm, un petit homme de quatre ans également vietnamien. Tâm sur sa photo de 2017 avait donc treize ans comme Visvani.

     

    Sri Lanka, Vietnam - l'Asie. Mais l'Amérique du Sud aussi.

     

    En premier pays de parrainage, Elvira avait choisi la Bolivie. Pour Philippine et Arno, ce devait venir du fait qu'elle écrivait, lisait l'espagnol, chose qui devait facilité les échanges. Était-ce ça ? Ils n'osaient plus prétendre la connaître. En mai 2004, Elvira avait signé son premier chèque pour Plan International et  était devenue, ainsi, la marraine d'une adolescente bolivienne de seize ans,  Mayra. Tous les parrainages cessaient à la majorité de l'enfant. Des adolescentes boliviennes se  succédaient sur les  treize années. Dans ce pays, jamais un enfant jeune. Elvira devait avoir une logique dans ses choix. Actuellement la filleule se prénommait Maria Dayanna. Elle avait dix sept ans.

     

    Le garçon noir de la photographie encadrée, qu'ils avaient pris pour l'amoureux version jeune de Elvira, voir son fils ou son frère, était le quatrième filleul,  Alula, un éthiopien de huit ans.  Arno et Philippine en étaient arrivés à la conclusion que Elvira ne devait consacrer qu'un seul cadre, qu'un seul emplacement sur sa bibliothèque dans sa chambre, pour ses filleuls. Quand une nouvelle photographie arrivait, elle l'entrait dans le cadre, et l'ancienne était archivée dans l'album. Elvira recevait une photographe par année. Enfin deux. Ensemble lui parvenait une fois l'an, le portrait du filleul accompagné d'une seconde photographie de lui entouré de  toute sa famille. Les deux photos étaient assurément prises à la suite l'une de l'autre car c'était le même décor et le filleul portait les mêmes vêtements, quand il n'allait pas jusqu'à garder dans ses bras le même jouet. Ils avaient supposé que le jouet n'était pas choisi au hasard par l'enfant, que ce devait être l'un de ceux offerts par Elvira. Sur les dernières années, toujours les enfants avaient les mains vides. Arno et Philippine en avaient conclu que l'ONG avait du changer ses lois, que les parrains, marraines ne pouvaient plus poster de cadeaux. Absurdité en soit, avaient-ils conclu. Mais qu'y avait-il de cohérent dans la vie ?

     

    L'ordinateur n'avait pas permis de résoudre le mystère de la disparition, mais il avait fait découvrir l'ONG Plan international à Arno et Philippine. Sans se concerter ils avaient eu la même action, ils avaient passé des heures sur le site de l'association, comme si savoir tout de ses  missions, de ses réalisations sur les années passées, allait leur permettre de comprendre quelque chose sur la femme qu'ils pensaient connaître par cœur et qui ne leur racontait rien de sa vie.

     

    Les jumelles de Arno et Odile, découvrant une petite fille au visage bruni par le soleil sur le site, s'étaient excitées, avaient voulu lui écrire un mail comme la vidéo qu'ils venaient de visionner leur annonçait possible. Au final, d'un même élan, ils décidèrent de remplir un dossier de parrainage. Ils sélectionnèrent  fille - Pérou - moins de six ans pour que Léna et Molly qui allaient fêter leur sept ans en janvier soit comme des sœurs aînées. Il n'y avait pas de photographies pour choisir les enfants, comme on choisit une poupée sur le site de JouéClub. Un sexe, une tranche d'age, un pays, et la destinée faisait le reste.

     

    Quand il passa en coup de vent chez Philippine pour lui rendre l'ordinateur de Elvira, il prétendit qu'il ne l'avait décidé que sur demande de ses filles, que comme sa femme, il pensait que ce pouvait être bon pour elles de grandir en étant lié à une petite fille moins favorisée qu'elles. Il n'avoua pas qu'il avait surtout voulu suivre le même chemin que Elvira. Il se sentait tellement blessé d'avoir été tenu à l'écart de ses importances. Il voulait passer par les même étapes qu'elle pour comprendre ce qu'elle lui taisait depuis presque quatorze années.

     

    Philippine, un matin de colère, voulut aussi remplir un dossier de parrainage, mais n'alla pas jusqu'au bout.

     

    Après quatre appels qui l'avaient fait tomber sur un répondeur, au message annonçant juste qu'elle avait bien composé le numéro qu'elle souhaitait, elle avait trouvé le courage de rouler jusqu'à son ancien logement pour y rencontrer son ex mari. Elle voulait qu'il utilise les outils mis à la disposition de la police pour savoir qui se cachait derrière LINUS 06 41 04 02 11. Elle s'était armée de tout son courage, de son plus beau sourire, mais quand sa fille lui ouvrit la porte de chez son père, qu'elle tourna les talons en criant à Benoit que c'était sa mère, sans avoir une seconde songé à l'embrasser, la saluer, Philippine redevint haine pour ne pas reconnaître que son corps s'était muté en  un océan de larmes. Benoit, un torchon à la main, arriva à la porte, puis après l'avoir embrassée sur la joue, l'invita à entrer, à diner avec eux, lui précisa qu'il avait fait des lasagnes, et pas du surgelé, des lasagnes maison, mais c'était trop tard, Gracianne lui avait fait trop de mal.

     

    Elle sortit le livre de poche écrit par Hjalmar Söderberg  de son sac à main et sans politesse aucune, toujours sur le paillasson, elle le lui donna,  avant de fuir s’emmurer chez elle.

     

    Pour ne pas hurler toute la nuit que c'était dégueulasse, que sa fille était dégueulasse, dégueulasse qu'elle aille manger chez son père alors qu'à douze ans, elle l'avait vu avec une maitresse, dégueulasse qu'elle refusait de s'approcher de sa mère qui avait demandé le divorce pour infidélité, Philippine avait allumé son ordinateur. Elle avait ensuite tué une heure en passant d'une vlog à l'autre, sans parvenir à regarder une vidéo en entier, à s’intéresser à leur contenu. Finalement sans trop savoir pourquoi ou comment, elle était retombée sur le site de l'ONG.

     

    Parvenant un peu mieux à se concentrer, elle avait lu des dizaines de témoignages de parrains qui avaient rendu visite à leur filleul. Avec le sentiment que sa vie était foutue, elle releva la tête et posa les yeux sur Helmut qui la dévisageait. Un autre jour, elle aurait quitté l'ordinateur, l'aurait rejoint, l'aurait pris dans ses bras et lui aurait annoncé qu'il était l'amour de sa vie, mais là, elle songea qu'il avait passé dix ans, qu'il lui restait plus de mort que de vie. Elle avait perdu son mari, sa fille, elle allait perdre son chien. Son moral se noya un peu plus. Les larmes remontaient dans sa gorge. Elle se remit à passer d'une page à l'autre sur le site, sans même plus chercher à se mentir, à faire semblant de lire.

     

    Et puis ses yeux restèrent accrochés à deux mots Timor Leste qu'elle lut " t'y mort lente ". C'était comme si ce pays inconnu parlait d'elle. Elle finit sa soirée à se renseigner sur le Timor oriental.

     

    Le lendemain, elle assista à une scène ordinaire qui la mit hors d'elle. Son collègue déversa une cafetière entière de café froid dans l'évier, pour en faire du frais. Elle hurla qu'il aurait du le réchauffer au micro-onde, qu'il y avait des gosses de par le monde qui n'avait pas d'eau potable. Furieuse, elle retourna  à son poste, tapa plan international sur son clavier. Elle était bien décidée de remplir un dossier d'inscription pour devenir la marraine d'un petit garçon vivant au Timor oriental. Un garçon, pas une fille, les filles sont ingrates.

     

    Le formulaire d'adoption sous les yeux, elle cocha Asie pour le continent. Alors une liste de pays s'afficha. Bangladesh - Birmanie - Cambodge - Népal - Sri Lanka - Vietnam mais pas de Timor Leste. La vie s'acharnait contre elle. Philippine se prit le visage dans les mains. Elle détestait sa vie. Tout lui y semblait trop dur.

     

    Et puis quelques heures plus tard, son téléphone portable lui signala qu'un message était arrivé. En constatant qu'il venait de Benoit elle ne put retenir un "je t'aime" qui alourdit un peu plus ses paupières.

     

    Linus Powell

    33 rue des Abras - 16 000 Angoulême

    né le 5.12.66 à Lenhovda - Suède

    Professeur de Tango.

     

    Devant la fenêtre de sa cuisine, fenêtre qui donnait sur l'escalier que personne ne montait plus, Philippine regarda l'heure sur son téléphone portable. 22h05. Tout en se demandant si elle pouvait appeler si tard un dimanche soir, elle composait pour la cinquième fois en neuf jours, le numéro qu'elle connaissait par coeur de l'avoir tant et tant regarder. Elle allait entendre le message de SFR pré-enregistré habituel, ne laissera aucune phrase, et éteindra son téléphone. Le week-end allait finir par une absence. 

     

    Philippine ne possédait aucun don de voyance. Un " Allo " aussi grave que vif entra dans son oreille.


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