• - Qui y a-t-il de mieux pour finir une soirée qu'un bon vin et un ami ? Commença-t-il en s'avançant vers le siège en face de Bernard qui se contenta de relever la tête, de poser son stylo.

     

    En silence Bastien les servit. Il eut tout le loisir de déguster le vin, d'en raconter les saveurs.

     

    Bernard bien adossé à son siège l'écoutait sans réagir.

     

    Il n'était pas facile de savoir si sa présence le dérangeait, par exemple parce qu'il le retardait dans ses comptes, ou si il appréciait cette pause non programmée. Bernard savait demeurer impassible en toute circonstance, c'était le genre d'homme qui devait être redoutable aux cartes. Ils n'avaient jamais jouer aux cartes ensemble. Ils auraient pu mélanger les couples, mettre Yvane avec lui, et les deux supérieurs ensemble. Il aurait bien aimé mieux connaitre Yvane, passer une soirée avec elle, mais en présence des deux dictateurs, à quoi bon .

     

    Bernard avait levé le bras pour saisir le verre tendu, mais il l'avait ensuite posé à sa droite, sans y avoir porté les lèvres. Un geste, juste un geste. Alors Bastien racontait le vin et deux trois bricoles futiles pour donner l'illusion d'une belle ambiance, d'une riche fin de soirée entre amis. Il se savait seul face à un mur de glace. Il était toujours seul face à un mur de glace quand il passait du temps avec Bernard, et pour une absolue sincérité, il adorait qu'il en soit ainsi. Un homme qui entre en communication est une personne qui annonce une possible opposition. Bernard ne s'opposait pas. Certes il ne soutenait pas plus, mais il ne réveillait jamais la susceptibilité. Bastien aimait cette présence absente aussi réconfortante qu'encourageante. Bernard était l'ami parfait pour Bastien. Et Bastien était l'exact besoin de Bernard. Il ne l'obligeait à rien, se suffisant à lui-même. Jamais une exigence de plus de mots, d'un jugement, d'un fond de pensée. Bastien était l'ami qui lui foutait la paix tout en le divertissant, l'obligeant à freiner, à  sortir de sa planète restaurant. Ils s'utilisaient.

     

    En public comme en tête à tête Bernard excellait en tout. Il passait pour ce qu'il se prétendait soit un amateur de vins, un grand connaisseur des crus, mais face à Bastien, il redevenait un homme qui n'y comprenait rien et n'y tirait aucun plaisir. Le sommelier de l'équipe était Bastien, il était depuis toujours responsable des achats, celui des deux qui visitait les producteurs. Officiellement parce que Monsieur Jolizec'h ne disposait pas d'assez de temps pour visiter les châteaux.

     

    Yvane vidait des litres de coca-cola. Une horreur. Lui ne vidait que des bouteilles d'eau gazeuse. Valait-il mieux ? Oui car lui ne se le permettait qu'en privé, juste qu'en privé, alors qu'elle avait l'indécence de commander du coca-cola dans un restaurant trois étoiles. Aucune éducation. Une désolante. En public il savait que toujours on se doit bien plus qu'on a le droit, aussi, en public il se jouait Bastien, il l'imitait si bien que le modèle faisait pâle effet face à la copie ... En public il doit tant être... Comme Yvane a pu le réduire ! Elvira se sera autre chose. Bastien n'était plus qu'objet animé longtemps, Bernard songeait aux deux femmes. L'avenir s'annonçait radieux. Un microscopique sourire se dessina à l'angle droit de sa bouche.

     

    Bernard baissa les yeux sur son doigt. L'emprunte de l'alliance marquait encore un peu la peau. Incroyable la mémoire des tissus. Yvane ne l'avait jamais épaulé, toujours elle l'obligeait à se justifier. Sur de nombreux points, elle était paraît à Bastien, sauf qu'elle était désolante et qu'il avait un incroyable talent en cuisine. Mais ils avaient la même incompétence à  construire une conversation. Mille fois ils tournaient autour du pot, incapable de dire d'entré ce qui les préoccupaient. Et il fallait toujours qu'ils fassent des tonnes, d'un rien du tout.

     

    Bernard n'était pas dupe, Bastien n'était pas monté le voir juste pour ne pas rentrer chez lui, il y avait autre chose, aussi quand il l'entendit lui dire qu'ils étaient amis depuis treize ans, il sut que le sujet allait être grave. Enfin grave !  Bastien devait être remonté au nom de tous les employés curieux de l'avenir de Marie José parmi eux. 

     

    Marie José ! 56 ans, quatre vingt kilo de jambons et de poitrine. Un serre-tête rose avec une grappe de fleurs toutes aussi roses, sur des boucles courtes d'un châtain beaucoup trop foncé pour les bajoues et le double mentons flasques qu'elle avait pour visage. Jamais satisfaite. Toujours à avoir mal quelque part. Une épicière des années vingt,  une commère à l'imagination débordante. Bien sûr qu'il avait baissé son salaire avant de l'embaucher. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il ne l'aurait même pas prise dans son équipe, il l'aurait dégagée comme il avait dégagé les dizaines de photographies en noir et blanc qui racontaient un Royan vieux d'un siècle. Mais Igor l'avait mise sur la balance. Si il ne la gardait pas, il ne vendait pas. Bernard avait horreur des chantages.

     

    Un jour, quand il était très petit, en compagnie de son grand-père Félix, il avait assisté à une scène qui avait marqué sa vie. Dans une forêt, un petit bois, aucune mémoire pour le futile, une petite équipe de cavaliers s'était avancé vers eux. Les chevaux devaient prendre à gauche pour lui, à droite pour eux. L'un d'eux le refusa. Il devint nerveux, tourna sur lui-même, s'éleva pour mettre au sol sa cavalière qui sut rester en selle. Au début les autres chevaux l'attendirent, les autres cavaliers donnaient de la voix, et puis, l'équipe continua sa route, le cheval qui refusait d'entrer sur le chemin, avança au pas vers Bernard et son grand-père. Mais au bout de quelques mètres, la femme sauta au sol, alla se placer à sa tête, et calmement, entre caresses et encouragement, elle le fit reculer. Le cheval n'avait alors plus rien d'une bête folle, agressive, c'était un gros gentil toutou qui reculait, les naseaux respirant les cheveux qui dépassaient du casque.  Il ne se rendit pas compte que ses sabots ne traçaient pas une ligne droite, il ne réalisa pas plus qu'il entrait sur le sentier dont l’entrée le paniquait.  La femme finit par remonter à cheval, d'un mouvement de bride, elle le fit faire un demi tour. Alors, dans son champs de vision, il découvrit l'équipe à des dizaines de mètres devant eux. Il partit au petit galop les rejoindre. De ce jour, son grand-père lui crut  une passion pour les chevaux, aussi, il lui en offrit en plastique, en fourrure, en céramique. Connerie. Il obligea même ses parents à l'inscrire à des cours d'équitation. Connerie aggravé. Si encore aujourd'hui, sur son bureau, il a un petit cheval en plomb c'est pour ne jamais oublier ce qu'il avait compris ce jour là : Même du plus terrible monstre, tu peux obtenir ce que tu veux. Il suffit de lui cacher où il va.

     

    Igor l'avait contraint à garder Marie José.  Alors oui il l'avait gardé mais il lui avait baissé son salaire, et il s'était promis qu'au premier problème, il serait intraitable et qu'en moins de temps qu'il faut pour s'adapter à la ville nouvelle, elle serait éjectée. Le plus fou est qu'il avait oublié. Les jours, les semaines, les mois s'étaient additionnées à une vitesse vertigineuse, il en avait oublié de s'occuper de Marie José. Et puis elle avait débarqué en sueur et colère dans sa cuisine. Une lapine qui se fait prendre dans un piège à collet posé par elle-même. Grasse et sotte. De la pure jubilation. Bastien avait raison, il fallait lever les verres.  Enfin il avait eu une occasion de lui asséner un avertissement. Bonheur. Et en réaction elle s'était posée en arrêt maladie. Que du bonheur. Elle se tuait toute seule. Bernard baissa les yeux sur son verre. Bastien avait vraiment raison, une belle journée finissait. Il leva son verre, et y trempa les lèvres.

     

    - Raconte. Ils disent quoi ? Qu'on ne la reverra jamais.

     

    Bastien ne s'attendait pas qu'il aborde le sujet, il en fut soulagé, lui qui ne savait comment venir au fait.

     

    - On se connait depuis treize ans maintenant, je t'ai toujours soutenu, prouver ma loyauté. Nous sommes amis. Tu sais que tu peux compter sur moi en toutes circonstances. Tu sais que je sais tenir un secret. Parle moi Bernard.

     

    En réponse Bastien vit un corps se redresser dans son siège, des yeux devenir étincelants. Il le connaissait ce regard, c'était celui des grandes victoires, d'un homme qui se sentait invincible. Ordinairement, il l'appréciait, y puisait même une certaine force, mais  cette fois, il le jugea tellement déplacé, indécent, qu'il en éprouva un réel mal-aise physique, tant et si fort qu'il s'en leva de sa chaise, qu'il alla se blottir dans l'angle opposé de la pièce.

     

    - Je vous ai vu, reprit Bastien en fixant les pieds de la chaise qu'il venait de quitter. Tu le sais que je vous ai vu. Tu peux me faire confiance. Dis moi où elle est.

     - Tu as vu quoi ? Qu'y avait-il à voir ?

     

    Salaud. Il pensa Salaud. Jamais, non jamais il n'avait eu une violence à l'encontre de Bernard. En treize ans, non jamais, pas une fois, pourtant bien d'autres que lui auraient eu des envies de meurtre quand il s'attribuait le mérite d'une réussite qui n'était pas sienne, quand il posait son nom sur toutes les gloires, comme par exemple pour le vin. C'était lui Bastien qui avait un palais, lui qui savait reconnaître les vins les yeux fermés, lui qui composait la cave du restaurant. Bernard parlait équipe, mais il n'était que pieuvre qui attachait les gens à ses tentacules. Beaucoup ne supportait pas, Bastien acceptait tout, il était sans ambition, sans orgueil.

     

    Mais il avait de la dignité et il ne fallait pas y toucher.

     

    Quand était-ce ? Une semaine, deux semaines avant sa disparition ? Elvira et Bernard étaient à l'étage, dans les appartements de Bernard, anciennement ceux de Igor. Monsieur Patrick Marengo, le tout nouveau maire de Royan, au téléphone désirait parler à Bernard, et ne semblait pas avoir de patience. Le téléphone était déjà passé par toutes les mains, il fallait au plus vite que la voix de Bernard se fasse entendre, aussi, sans hésiter, Bastien quitta ses casseroles, monta l'escalier. Il allait vite, faisait donc du bruit.

     

    On ne peut qu'imaginer ce qu'il y a avant, et l'imagination est rarement comparable à ce qui était vraiment, aussi, Bastien évitait le plus souvent possible de vouloir savoir l'invisible, il se contentait de vivre de ce que ses sens lui offraient. Il avait vu Elvira bloquée entre mur et patron, une Elvira au visage rougi, aux pupilles dilatées, une Elvira qui profita de son arrivée pour fuir un homme rayonnant, un homme triomphant. Un homme qui avait le même regard que quelques instants avant.

     

    - Où est Elvira, Bernard ? Que lui as-tu fait ?

     

    Bernard éclata de rire. Dire qu'il croyait que le sujet était la veille lapine à bajoue. Elvira !  Tout en riant, il fit tourner son siège pour poser les pieds sur son bureau.

     

    - Tu vas me trouver grand seigneur Bastien. J'ai décidé de ne pas lui enlever un seul jour. Fin septembre, elle touchera un salaire plein. Va savoir, j'y ajouterai même peut-être une prime. Je suis royal, tu ne trouves pas  ?

     

    Bastien perdit dix degrés en une fraction de seconde. Il était plus glacé que si il venait de passer les trois dernières heures dans le congélateur.

     

    - Tu l'as violée. Tu l'as violée.

     

    Le sourire de Bernard se brisa. Très lourdement ses pieds retombèrent au sol, s’avancèrent vers un Bastien statufié.

     

    - Tu as une sale mine Chevalier. Très sale mine.

     

    Les deux hommes se toisèrent. Et puis Bernard se dirigea vers la porte, derrière laquelle il s'enferma. Mais sur le chemin, le temps de la traversée de la pièce il annonça que le restaurant n'avait pas besoin de ses services sur les dix prochains jours au vu de la présence quotidienne de Igor. Et en le dévisageant, la poignée de la porte en main, il ajouta que lui aussi aurait un salaire plein mais pas de prime puisque dix jours de vacances en plus des cinq semaines réglementaires.

     

    - Oui vraiment je suis un grand seigneur. Tâches de t'en souvenir Bastien Chevalier.

     

    Bastien dans sa voiture ne se réchauffait pas. Glacé il était, glacé il demeurait.

     

    Il l'avait violée. Bernard l'avait violée.

     

    Comment et surtout pourquoi trouver la force de rentrer chez lui où Clotilde n'allait pas admettre les dix jours sans explications. Depuis que sa fille Camille s'était exilée à New York, il lui était de plus en plus difficile de respirer dans sa maison entre sa dictatrice de femme et Alice qui ressemblait de plus en plus à sa mère, sa grand-mère.

     

    Il l'avait violée.

     

    Comment Yvane pouvait l'avoir aimer autant ?

     

    Il l'avait violée.

     

    Son téléphone sonna. Inutile de regarder l'écran. Il aurait déjà du être chez lui. Clotilde voulait une explication.

     

    Bastien tourna sa clé de contact en suppliant les Dieux de le tuer sur la route.

     

    Il l'avait violée. Et il en était fier.


    6 commentaires
  • Il l'a violée.

     

    Il était assis dans sa voiture depuis de longues minutes et ne parvenait toujours pas à réagir. Il était sous le choc, toujours sous le choc.

     

    Il l'avait violée.

     

    Quand il était arrivé au restaurant le midi d'avant, qu'il avait salué tout le monde, il avait tout de suite senti le mal-aise. Une fois monté dans le petit appartement qui servait de vestiaire, il avait compris en lisant la note de Bernard. Qu'avait donc pu faire Marie José de si grave pour mériter un avertissement ? Elle était une femme fatiguée par la vie, qui gardait le sourire en public malgré tout. Il la connaissait bien peu en fait, ils ne se rencontraient presque jamais. Il ne sortait pas de sa cuisine, elle passait son temps en salle.

     

    Le soir, tout le monde trainait autour d'une tasse de café, un verre de vin, une pâtisserie. Yohann distribuait ses boites à emporter. C'était à ce moment là qu'il découvrait le plus les gens qui travaillaient au restaurant avec lui, seulement Marie José prenait sa boite et disparaissait. Alors elle était celle qu'il ignorait le plus. 

     

    Mais ce n'était pas tout. Un autre que lui, n'aurait pas eu besoin de plus de temps pour cerner le personnage, seulement lui, il s'indifférait complètement de qui était ses collègues.

     

    Quand il était arrivé avec Bernard, les employés l'avaient assimilé au patron. Un jour Yohann le lui avait exprimé dans sa langue : les bretons kif-kif bourricot. Les bretons ! Pour tous Bernard et lui étaient des bretons puisque venant d'un restaurant situé à Rennes, la capitale bretonne. Des bretons, juste des envahisseurs bretons. Étiquette vite faite.

     

    A leur arrivée une certaine hostilité était palpable.

     

    Pour beaucoup le restaurant devait revenir à Elvira. Chacun avait du s'inventer un avenir sous la nouvelle direction. Une augmentation, un changement d'horaire, de nouvelles responsabilités. Tous avaient du s'inventer une réorganisation qui leur serait favorable sous la direction de Elvira. Que Igor vend, que Bernard achète, ils n'avaient pas compris. Sans rien savoir de lui, Bernard était déjà lourdement coupable, il avait tué leur rêve.

     

    L'accueil avait été froid, glacial. Et ni Bernard, ni lui, n'avait œuvré pour un réchauffement. Probablement même qu'ils avaient amplifié la froidure. Bernard est un ours qui n'accorde de la valeur qu'à la cuisine. Les clients, les employés, si il pouvait s'en passé, il vivrait mieux. Il n'avait même pas vu l'utilité de se présenter le premier jour. Pas plus il n'avait jugé bon de saluer chacun ne serait-ce que pour connaître le visage des gens qu'il s'était engagé à payer contre travail fourni.

     

    Yohann avait raison en soit : kif-kif bourricot. Ils étaient deux obsédés de la perfection, deux coureurs après une étoile.

     

    Non Bernard et lui ce n'était pas kif-kif bourricot. Déjà parce que seul Bernard était breton, un breton du Morbihan. Lui, il était normand, un normand de Avranches. Et puis il suffisait de comparer leur vie de couple pour constater le gouffre qui les séparait. Clotilde était une bourgeoise qui ne se souciait que de son image, qui n'avait aucune ouverture d'esprit. " Le Pape a dit : tel se doit la vie ". Elle se jugeait moderne car elle avait laissé les téléphones portables et internet entrer dans les chambres d'enfants, mais elle était l'exacte réplique de sa mère Marie-Paule De Montquefort, elle-même exacte réplique de la sienne Paule-Yvonne Amyot D'inville épouse De Montquefort, descendante de Amédor Amyot D'inville le noble du 17ème siècle, celui-là même qui créa tant et tant de dettes de jeux que la famille fut contrainte de vendre leur château du Perche. Grand-mère, mère, fille, des femmes froides, aigries d'avoir perdu le château. Et dire que Alice leur dernière fille à dix huit ans était déjà le clone des trois femmes. Heureusement qu'il y avait Camille, la rebelle, sa fierté. Mais autant dire qu'il l'avait perdue puisqu'elle vivait à New-York et n'avait aucune envie de revenir un jour en France.  Yvane était belle, diplômée. Elle allait travailler chaque matin, elle vivait dans la vie, non dans un siècle passé. Elle était surtout  folle amoureuse de son mari. Comment Bernard  avait pu divorcer d'une telle perle? La douce Yvane, la charmante Yvane.  Kif-kif bourricot pour kif-kif bourricot il était Yvane non Bernard. Deux obsédés à satisfaire un conjoint qui trouve toujours à redire, qui ne voit jamais tous les effets fournis.

     

    Au début quand il avait été question d'acheter à Royan, il ne lui avait rien demandé puisqu'il lui semblait évident qu'ils devaient affronter les même obstacles. Certes Yvane n'allait pas pouvoir faire 4h30 de route matin et soir, elle n'allait pas pouvoir non plus garder son logement sur Rennes puisqu'il était intégré au restaurant, mais elle pouvait prendre un deux pièces le temps de trouver sur la Charante-Maritime, un poste qui lui conviendrait. L'annonce qu'elle ne rejoindrait pas Bernard sur Royan, qu'ils allaient divorcer, fut un immense choc pour lui. Comme ce viol. 

     

    Il l'a violée.

     

    La journée d'hier lui avait paru longue, dense, indigeste. Yohann et ses blagues à la con, Thomas incapable de réussir une sauce de base, Bernard exigeant comme jamais et Igor qui donnait des ordres à tous et qui ajoutait du poivre vert dans sa sauce au fénugrec. Arno s’asséchait, Marie José se gavait de médoc et Igor se prenait pour un cuisinier de l'équipe. Mais pourquoi Bernard ne le foutait-il pas à la porte ? Il encombrait bien plus qu'il n'aidait.

     

    Le soir il avait trainé à aider Sergio. Il avait envie de faire un point avec Bernard, il avait besoin de retrouver la force de leur duo qui l'avait conduit à affronter sa femme, sa belle famille pour descendre à Royan. Mais il était parti. En lâche.

     

    Ce jour nouvelle ambiance. Marie José s'était portée malade, Arno continuait sa transformation en pruneau, alors que Olivia n'était pas loin de toucher la perfection pour un rôle de prostituée. Même Yohann l'avait remarqué. " cette fille parle avec ses nichons ". Est-ce qu'un jour Yohann sera capable de s'exprimer dans un français correct ? Il fallait toujours qu'il sorte une formule digne d'un one-man-show. Igor n'était pas resté longtemps. Arrivé tard, parti tôt et entre les deux, plus de cinquante pour cent du temps, il était resté en salle. Il s'était même attablé avec un couple et s'était fait servir un menu du jour pour les accompagner. Menu non facturé semble-t-il. Comment Bernard pouvait-il s'être enflammé contre Marie José et rester zen face aux extravagances d'un intrus ?  Pourquoi ne lui rappelait-il pas qu'il avait vendu, qu'il n'était plus rien au restaurant ? Bernard s'avérait être une énigme parfois pour Bastien. Il s'acharnait à observer des détails à la loupe et demeurait aveugle face à des montagnes. Un trait de caractère bien connu et jamais compris.

     

    La soirée avait été morne. Seul Bernard avait semblé bien. Il avait parlé d'embaucher un pâtissier. Il avait même prétendu avoir contacté Gaylor, le pâtissier resté à La  Succulente. Pas une lumière au niveau esprit, mais un super créateur. Bernard jubilait d'avoir appris que son ancien restaurant perdait de la clientèle, que Emma et Bruno étaient partis travailler ailleurs. Il était heureux que son remplaçant n'arrive pas à sa cheville, mais, lui arrivait-il à la cheville de Igor ? Marie José s'était mise en arrêt maladie, Elvira avait disparu, il régnait une tension dans la cuisine comme en salle. Ce restaurant ne ressemblait plus à rien.

     

     Alors le soir, après le service, alors que Sergio passait la serpillière dans la véranda, il était monté voir Bernard. Il avait pris la bouteille d'un château Combel-la-serre de 2014, entamée, un pur fruit du causse, une gourmandise pour le palais.

     

    Comme il s'y attendait, il découvrit Bernard dans sa paperasse, au bureau.

     

    - Qui y a-t-il de mieux pour finir une soirée qu'un bon vin et un ami ? Commença-t-il en s'avançant vers le siège en face de Bernard qui se contenta de relever la tête, de poser son stylo.

     

    Il l'avait violée. Il n'aurait jamais du monter.


    4 commentaires
  • Samedi 16 septembre 2017.

     

    Note de la direction pour l'ensemble du personnel.

     

    En réponse à une insolence  inacceptable, une indélicatesse outrancière, Marie José Rastocle  a reçu un avertissement.

     

    J'invite tous les employés de  ce restaurant à réfléchir à son propre  comportement.

     

    Je rappelle que tout le monde à signer la note indiquant que madame Elvira Malacorne est en vacances. Nulle autre information n'a à être transmise à la clientèle. Merci de respecter votre engagement.

     

    J'ajoute que le restaurant n'est pas une prison, vous pouvez en partir le jour où vous le voulez. Offrez moi votre lettre de licenciement, je vous l'accepterai dans l'heure. Je ne retiens personne. Il existe des  individus de très grandes qualités morales et professionnelles qui seraient heureux d'avoir la chance que vous ne semblez  plus savoir avoir.

     

    Bonne méditation.

    La direction.

    Bernard Julizec'h.


    6 commentaires
  • Helmut était redescendu avec eux, il avait rejoint Arno toujours à la même place sur le banc, ou plus exactement il avait rejoint le socle du gâteau d'Antoinette à la table. Philippine qui balayait les morceaux d'assiettes au sol, sourit en constatant que Arno venait de trancher un petit bout du gâteau pour l'offrir au dalmatien. Puis un second, un troisième.

     

    Elle tourna la tête vers le crabe et le poisson. Les fesses de la sirène avaient embarqué avec elle une partie du rocher d'algues, du bleu  qui recouvrait le gâteau.  Helmut avait défiguré le gâteau des filles de Arno, le bien sympathique Arno qui rassasiait la gourmandise canine. Comment réparer ? Le tour du socle possédait aussi de la pâte d'amande couleur carré de chasse d'eau. Une petite greffe devait être possible.

     

    - Franchement tu crois que l'on a merdé en téléphonant ?

     

    Arno avait posé la question sans regarder Philippine, en tranchant la huitième bouchée d'un Helmut en pleine rééducation. Les hommes n'allait bientôt plus lui semblait tous des sources de stress. Ne plus entendre le balai frotter le sol dans son dos fit croire à Arno qu'elle réfléchissait. En réalité, elle avait lâché le balai pour venir lui mettre le gâteau sous le nez afin qu'il réalise l’œuvre chirurgicale.  En découvrant l'absence de la sirène, il ouvrit de grands yeux.

     

    - Où est Elvira je ne sais pas, mais où est la sirène je le sais. Helmut.

    - J'avais deviné. Mais tu crois que je n'aurai pas du composer le numéro de Linus ? Tu crois qu'elles disent vrai ?

    - Je pense que tu peux sauver le gâteau de tes filles, pour sauver Elvira il nous faudra plus de temps.

     

    Contrairement à son habitude elle offrit une réponse 100% hors sujet. Suite à la grosse dispute qui venait de réduire l'équipe de recherche de moitié, elle ne voulait pas repartir sur le problème soulevé par les deux femmes. Pouvait-elle confier à Arno qu'elle détestait les personnes comme Antoinette, Marie José et 95% de la population, des gens qui hurlent à l'inacceptable, qui répètent à l'infini leur contrariété mais qui en plus de ne jamais agir pour faire évoluer les choses, se permettent de critiquer ceux qui prennent des initiatives, sans le braquer à son tour ?

     

    Philippine observa Arno très concentré à sauver le gâteau de ses filles. Les cheveux gris lui allait bien, la barbe de trois jours aussi. Il formerait un beau couple avec Elvira. Pourquoi tout à coup cette idée lui traversa l'esprit ? Parce qu'il avait des gestes aussi calmes, méticuleux qu'elle ? Parce qu'il avait les mêmes montures de lunettes qu'elle ?

     

    Alors qu'il leva les yeux sur elle, elle assemblait deux informations qui la firent sortir d'une obscurité. Elle en rougit. Il y avait bien des années qu'elle n'avait pas senti son visage s'enflammer ainsi.

     

    - Toi tu viens de réaliser quelque chose d'important. Partage.

    - Je suis une conne, une énorme conne.

    - Tu sais où elle est ?

    - C'est toi.

    - Moi quoi ?

    - Oh quelle conne, c'est toi.

    - Moi qui quoi ?

     

    Un soir  Philippine était montée chez Elvira, comme beaucoup d'autres soirs, avec un plateau contenant de quoi grignoter à plaisir, et un DVD. Ce qui différenciait ce soir là de tous les autres, et qui l'avait donc inscrit dans les mémoires, était que dès la première seconde, Philippine avait posé l'image de Benoit sur l'acteur. Il lui ressemblait autant que Julien Lepers est le sosie de Philippe Candeloro. Facéties de neurones. Si le film avait été un policier, une comédie, tout aurait pu aller, sauf que, fait rare dans les choix de la divorcée, cette fois, il s'agissait d'un film romantique.

     

    A un moment donné, l'acteur articula une phrase que Benoit lui avait dite à diverses reprises. Son cœur chavira. Une toute autre femme qu'elle, aurait fondu en larmes sous le trop plein d'émotions, elle, elle stoppa le DVD rageuse et condamna à mort tous les hommes. En additionnant des allers retours  à grandes enjambées, devant l'écran, elle déclama sa plaidoirie. Ce fut même étrange que des "Monsieur le juge, Mesdames et Messieurs les jurés" ne ponctuait pas le texte zélé. Tous coupables de jouer avec les femmes. Tous coupables de manipulations mentales.

     

    Elvira ne chercha ni à défendre la gente masculine, ni à apaiser sa voisine, elle écoutait, prenait pour elle, revivait des bribes de sa vie sentimentale passée. Ses joues en gagnèrent les larmes qui firent taire Philippine quand elle finit par les voir. Ce ne fut plus alors qu'un long monologue. Elvira raconta tout ce qui faisait qu'elle l'aimait encore. Elle offrit des arrêts sur images, de minuscules scènes de vie, toutes ces pépites d'instants qui diffusent l'amour sur les jours.

     

    Bien sûr quand elle racontait qu'il avait la manie de porter un pull sur ses épaules, pour en avoir un sous la main au moment où il aurait froid, Philippine voyait Benoit enlever sa tenue de service pour enfiler un pull noir à coll rouler, ou le rouge, le rouge avec une ligne de rênes au niveau de la poitrine que sa mère avait tricoté pour son gendre préféré comme elle disait, un pull qu'un môme de 2 ans n'aurait voulu mettre que le matin de noël mais que lui exhibait de novembre à mars. La main de l'amoureux sur l'épaule devenait celle du mari autour des hanches. Les images réveillaient l'amour de l'une, la colère de l'autre.

     

    - Philippine moi qui quoi ? Insista Arno.

    - Le grand amour de Elvira. Le mec qu'elle attend encore et toujours. L'amour de sa vie c'est toi.

     

    Arno qui avait réussi à demeurer assis tout le temps de la dispute, au moment où les deux femmes étaient parties, se leva. Il ne prit pas le chemin du salon pour se rapprocher de la maitresse de maison, il alla se réfugier devant la fenêtre de la cuisine pour tourner le dos au présent, se souvenir du passé. 

     

    Il avait toujours trouvé Elvira jolie commença-t-il à raconter. Quand ils avaient seize ans, elle portait ses cheveux très courts et n'avait pas de lunettes contrairement à lui qui en possédait depuis ses premières années. Philippe son frère n'était pas fan d'elle. Une fille à papa disait-il pour résumer sa jalousie. Leur père était maçon, leur mère ne faisait rien de ses journées. Ce n'était pas qu'elle était mère au foyer comme on disait à l'époque, c'est qu'elle ne faisait vraiment rien. Elle n'était ni alcoolique ni dépressive, elle était pareil à un paresseux, l'animal, elle vivait à 1km/h, il ne fallait donc jamais compter sur elle pour quoique ce soit. Vider une machine à laver lui prenait la matinée, faire la vaisselle du soir, l'après-midi. Alors oui pour Arno pas de doute son frère aurait voulu avoir la vie de Elvira, vivre chaque heure de sa vie au près d'un homme passionné de cuisine. Il n'en était pas fan car il ne comprenait pas la chance qu'elle avait. Elvira aurait du, pour lui, vouloir apprendre tout ce que son père savait, alors qu'elle se contentait de manger ce qu'il faisait. Arno qui comme elle n'avait aucune ambition gastronomique, ne voyait pas une gamine qui gâche son avenir, mais une jeune personne sans mère, comme lui. Oui comme lui. Certes il avait la sienne mais jamais pour le réconfort, le soutient voir le plaisir. Sa mère n'était qu'une cause à corvées et à disputes. Combien de fois avait-il entendu son père lui demander d'aider sa mère ce qui revenait à devoir faire seul, sous le regard éteint d'une femme, une corvée à la maison. Sa mère lui avait toujours fait honte. En une séance une psy  aurait compris que le désir d'Australie exprimait juste le désir de la fuir.

     

    Arno trouva en Elvira une mère et une sœur à la fois. Elle lui affirmait qu'il pouvait quand il doutait, et elle le comprenait puisque passait par les mêmes détresses. Elle était sa mère et sa soeur.

     

    Quand ils se retrouvaient seuls ensemble au moment où elle lui apprenait l'anglais, oui parfois, leurs corps se touchaient, parfois, ils se blottissaient l'un contre l'autre, mais jamais entre eux la sexualité n'est venue s'immiscer. Jamais. Ils avaient été plus d'une fois à la place tard le soir ensemble. Pour rire, dans l'eau il la soulevait de ses bras pour la faire retomber plus long, elle grimpait sur ses épaules pour le faire couler. Leurs peaux se connaissaient très bien, mais la sexualité n'intervenait jamais.

     

    Pour Philippe ils couchaient ensemble. Igor l'a cru aussi, longtemps. Ils laissaient dire. Aucune fille, aucun garçon ne venait casser la si parfaite harmonie. Bien plus tard, il avait lu ou entendu que l'amitié gars /fille ne pouvait exister que si il y avait une répugnance physique. Il n'était pas d'accord. Il avait toujours trouvé Elvira des plus agréables à regarder. Il en avait ensuite désiré de plus grosses, de plus laides, de bien moins gentilles, attentionnées. Elvira était sa soeur, dans son coeur elle était sa soeur, et il adorait sa soeur.

     

    Si il était chez Philippine là, à l'instant, c'est qu'il devenait fou de ne pas savoir où elle était, comment elle allait.

     

    Quand il était parti vivre en Angleterre, sur la volonté du côté mère de Elvira, puis quand il avait rejoint Philippe en Australie, ils avaient continué à communiquer. Comment pouvait-il ignorer qui était PLAN ? Il croyait pourtant tout se dire ? Elle lui avait dit apprendre le suédois, mais pourquoi ne jamais lui avoir parler de Linus ? Qu'avait-il fait de mal pour ne plus mériter sa confiance ?

     

    Le grand amour de Elvira, elle l'avait rencontré alors qu'il venait juste d'arrivé en Australie. Il se nommait Frédéric. Arno ne se souvenait pas de son nom de famille. Il étudiait, voulait devenir avocat. Ce qu'il est devenu d'ailleurs. Il était sur Bordeaux. Les Lettres de Elvira ne parlait que de lui, de son bonheur d'être avec lui. Elle voulait être mère. Elle avait même subi des examens médicaux pour avoir la confirmation qu'elle n'allait pas mourir jeune comme sa mère. Elle voulait des enfants. Quatre était le nombre parfait pour elle.  Elle voulait surtout voir grandir ses enfants. Et aimer leur père.

     

    Igor avait Sergio et Antoinette, le restaurant survivrait sans elle. Frédéric finissait ses études, ouvrirait son cabinet sur la région parisienne ou lyonnaise, il n'avait pas encore pleinement arrêté son choix, ce fut Paris en fait, puis là-bas dans leur ville d'avenir ils se marieraient et elle arrêterait la pilule, aurait ses quatre enfants.

     

    Ses lettres ne parlaient que de ça et de son bonheur de se sentir si vivante, si belle, si importante dans les yeux de Frédéric qui passaient ses jours et ses nuits à travailler. Il ne voulait pas seulement réussir ses examens, il s'imposait d'être le meilleur, le premier en tout. En évoquant Frédéric, ce que Elvira lui en racontait, il avait l'impression de dépeindre Bernard, leur actuel patron.

     

    Un jour il n'y eu plus de lettre, alors Arno écrit, réécrit, téléphona, retéléphona. Elle avait comme disparu de la face de la Terre. Au téléphone qu'elle raccrochait très vite, quand il réussissait à l'avoir. Mais souvent on lui répondait qu'elle était bien au restaurant ou dans l'un des appartements, mais qu'elle ne voulait pas parler.

     

    Un jour, bien plus tard, Arno reçut une lettre qui l'informa de ce qu'il savait au fond de lui déjà : Frédéric avait rompu avec Elle.

     

    - Ce mec est un sale con, continua Arno à demi furieux, en se retournant vers Philippine qu'il découvrit dans le canapé avec Helmut. Elle le blottissait contre elle comme elle aurait fait d'une grosse peluche, d'un oreiller. Le dalmatien semblait prendre son mal en patience.

     

    Frédéric n'avait pas annoncé avec le plus de diplomatie possible, qu'il avait rencontré une autre femme, qu'il la préférait à Elvira et que par conséquence leur histoire recevait son point final. Non il l'avait poussé à se divertir avec un camarade d'étude, son meilleur ami. Encore et encore. Un soir, elle accepta d'aller au cinéma avec l'ami de l'amour de sa vie. Ils sont entrés ensemble dans une salle de cinéma, après que chacun ait payé sa place. Ils se sont assis côte à côte et dans un silence total, sans jamais se toucher, ils ont regardé le même écran. Ensuite, le film finit, ils se sont fait la bise sur le trottoir, comme quinze, trente, cent fois ils l'avaient fait pour se saluer en présence de Frédéric, et chacun avait rejoint sa voiture. Quand elle avait téléphoné à Frédéric de retour chez elle, il l'avait traitée de traînée, ou de pute carrément, Arno ne se souvenait plus du mot, mais toujours était-il que Frédéric lui avait annoncé qu'il ne pouvait plus lui faire confiance, que puisqu'elle ne pouvait pas se passer d'hommes quand il n'était pas libre, c'était fini être eux, il ne voulait pas pour mère de ses enfants, une femme qui couchait avec le premier venu, il ne voulait pas devoir subir un test de paternité à la naissance de chacun de ses enfants, il ne voulait pas élever des bâtards. Entre eux c'était fini car vraiment elle ne le méritait pas.

     

     - Un sale con, conclut Arno dans une grimace pleine de mépris.

     

    La peine marqua le visage de Arno redevenu figé. Assurément il l'aimait bien plus que ce Frédéric n'avait su le faire.

     

    Le récit mit Philippine K.O. Elle entendait encore Elvira le soir où elle s'était souvenue à haute voix de lui. Elle n'avait gardé en elle que l'amour. La peine, la rancœur, la colère, il n'y en avait pas en elle. Elvira n'avait conservé que l'amour. Elle l'aimait encore. Frédéric aurait débarqué chez Elvira en début d'année, elle lui aurait dit dans son plus beau sourire "soit le bienvenu, tu es ici chez toi", alors que elle, elle... Elle n'était que rage et fureur à la pensée de son ex mari. Comment sa voisine pouvait être si différente d'elle ? Comment avait-elle réussi à taire en elle toutes les violences ?

     

    Sans s'en rendre compte Philippine avait desserré son étreinte. Helmut en avait profité pour se libérer, avait rejoint son fauteuil.

     

    Arno alla s'assoir sur le canapé au côté de Philippine. Ils restèrent silencieux, immobile un long moment, comme si ils venaient de traverser une épreuve particulièrement éprouvante.

     

    - Tu crois que Linus est amoureux d'elle ? finit par demander Arno à lui-même bien plus qu'à elle.

    - Et toi, tu es amoureux d'elle ? ... Excuse moi. ( Pourquoi vouloir le provoquer ? Il était parfait ce garçon.) Je ne sais pas qui est Linus, je sais juste qu'il y a un mec à lunettes et à la peau noire qui a passé du temps dans le lit de Elvira. Non, je retire, je n'ai pas la preuve de ça. Je reformule. Elvira passe du temps chez elle avec un black à lunettes beau mec. ça c'est un fait. Une fois je les ai vu monter ensemble  chez elle, et ils avaient l'air amoureux. Enfin c'est crétin ce que je dis.

    - Non.

    - Il faut diviser le truc. A la question : le black et Linus ne font-ils que un ? Aucune idée. Mais à la question :  est-ce que Linus et le suédois ne font qu'un ? là c'est yes.

     

    Tout en parlant Philippine, s'était relevé, s'était dirigée vers la table de cuisine, y avait récupéré le livre au numéro de téléphone. Elle s'était également emparée du smatphone de Elvira.

     

    - Si seulement on pouvait l'ouvrir, conclut elle en offrant l'appareil et le livre à Arno pour se libérer les mains avant de se rassoir à sa gauche.

     

    Benoit l'avait prévenu, elle ne disposait que de trois essais, puis trois autres une heure plus tard, trois nouveaux un jour plus tard et si elle n'avait pas fourni le bon code d'accès, l'appareil devenait inaccessible pendant un mois. Arno le savait aussi : une heure, un jour, un mois. Sans code impossible de savoir les textos échangés, les messages en mémoire. Même loi de protection pour les courriels sur l'ordinateur. Par compte en ouvrant l'ordinateur, en basculant ses entrailles dans le ventre d'un autre ordinateur, il était possible de savoir où naviguait Elvira quand elle allait sur internet. Sauf si elle avait effacé l'historique de son ordinateur juste avant... Avant quoi ?

     

    - Bon réfléchissons. Je te rencontre, tu me plais, je te plais, on couche ensemble, commença Arno qui voulait avancer malgré tout.

    - Avec un tel romantisme, je ne pouvais que succomber. Donc on couche ensemble cool. Tu es poilu ?

     

    Il eut un sourire qui déborda dans le rire mais il ne voulait pas se laisser entrainer, aussi il continua sans la regarder.

     

    Jamais Elvira ne lui aurait répondu de la sorte. Comment pouvaient-elles être amies ? Elles l'étaient, Elvira lui parlait souvent de Philippine et du dalmatien qu'elle prenait parfois pour des balades à la campagne ou au bord de l'eau. Une délicieuse folle exaspérante et revivifiante était l'exact portrait qu'elle en avait fait. Arno en avait oublié les mots, se souvenait de la substance. La présence de Philippine était une bonne chose dans la vie de Elvira. L'essentiel était là.

     

    - Pourquoi je te donne une photo de moi enfant, et pourquoi tu l'encadres pour la placer sur un meuble chez toi ?

     

    Philippine venait de comprendre où il voulait en venir. Marcher dans les pas de l'autre. Elle s'installa bien confortablement dans le canapé, posa les pieds sur la table du salon, ferma les yeux, croisa les bras sous sa poitrine et commença à se mettre dans la peau du personne.

     

    Je t'aime, tu m'offres une photo de toi enfant, songea-t-elle. C'est con. Je t'aime et je te demande une photo de toi enfant. Con, totalement con. Je t'aime, tu viens chez moi avec un livre qui contient une photo de toi enfant. C'est ton marque page. Je te la pique, l'encadre. Con. très con. Pourquoi tu te promènerais avec une photo de toi version gosse ?

     

    - Tu sais quoi ? On est con. En fait c'est pas con, mais raciste, que nous sommes. On est raciste, des vieux cons de racistes, finit-elle par presque crier en se redressant.

    - Parle pour toi.

    - Réfléchis. Ok on couche ensemble. Si tu me donnes une photo de toi gosse, je te trouve débile. Si je t'en demande une, tu me trouves débile. Jamais je ne mets la photo de mon mec en culottes courtes sur mon meuble.

    - Et tu en conclus que je suis raciste.

    - Si son mec était blanc, qu'il y avait un gosse blanc en photo chez elle, jamais on aurait pensé que c'est le même personnage avec vingt ou trente ans d'écart, mais parce que c'est un noir, on dit que c'est le même. Pourquoi ? Racisme.

    - Tu marques un point. Mais ce n'est pas du raciste.

    - Bien sûr que si. On réduit son mec à sa couleur. Tiens, je continue dans le racisme. Je me disais : le  type qui parle le suédois, le Linus, ce  n'est pas son mec. Tu en connais des suédois black toi ? Il y a un black avec qui elle couche et un Linus avec qui elle parle suédois. Peut-être que c'est ce Linus qui lui a présenté le black. Merde je suis raciste.

     

    Philippine s'empara du livre portant le numéro de téléphone.

     

    - Il faut absolument parler à ce Linus.


    6 commentaires



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires