• Quelque chose m'échappe chez Solène. Elle ne me dit pas tout. Elle cache quelque chose, c'est impossible autrement. Quelque chose m'échappe.

     

    Reprenons. Réfléchissons. C'est comme pour les lunettes. On les cherche partout quand elles sont sous notre nez. Ce qu'elle me cache doit être sous mon nez, tellement visible que je ne lui accorde aucune valeur. Reprenons méthodiquement sa vie. Et trouvons.

     

    Petites, comme plus grandes, Solène et Maxime étaient inséparables. Solène additionnait les caprices et Maxime se pliait en quatre pour la contenter. Leur amitié m'a toujours semblé bancale, néanmoins elle s'est prolongée dans le temps à croire que les deux filles y trouvaient satisfaction.

     

    Ensuite Solène a emménagé avec Yves. Il a donc remplacé Maxime comme larbin, aussi elle a licencié son amie. Enfin voilà ma façon de résumer ce qui c'est passé et je ne doit pas être bien loin de la vérité. Je ne sais donc pas vraiment quand, comment, pourquoi les deux filles se sont éloignées l'une de l'autre, Solène n'étant plus sous mon toit,  Maxime n'y passant plus, très logiquement.

     

    J'ai su que Maxime n'était plus du paysage  au moment du mariage, de la naissance de Titouan. Claudine fut la témoin de Solène. J'avais été étonnée que ce soit cette soeur là. Je me souviens très bien en avoir fait la remarque à Solène, et n'avoir pas obtenu une réponse cohérente. Aurais-je dû pousser plus la réflexion, enquêter ? A l'époque les ami(e)s de ma fille n'était pas du nombre de mes préoccupations premières. 

     

    Maxime  ne réapparue pas au moment de la naissance de Titouan, n'en fut donc pas la marraine. Je n'en fus pas surprise et déjà, autant le reconnaitre, je l'oubliais. Enfin non je ne l'oubliais pas, Claudine était en plein militantisme anti sa fille, il aurait été donc difficile de l'oublier. Pour être honnête je n'aurai pas aimé que Solène la choisisse pour marraine. Donc je ne l'oubliais pas, je m'en étais déjà coupée affectivement.

     

    C'est étrange comme on peut sans vraiment s'en apercevoir laisser sortir une personne de sa vie. Elle venait à la maison, elle ne venait plus. Et rien. Aucun regret, aucun envie d'encore, pire quand Claudine a raconté à qui voulait l'entendre et même aux autres, que sa monstrueuse fille venait d'assassiner son petit-fils, même si l'image était au antipode de ce que j'aurai imaginé Maxime capable, rien en moi ne m'a poussé à m'interroger, mieux à la rencontrer. Oui comme Solène, j'ai abandonné Maxime. Solène devait avoir une raison, mais moi ?

    Passons le sujet n'est pas là.

     

    Chacune de son côté, elles ont eu leur fils.

     

    Maxime, habitée de je ne sais quel Démon, a tué son fils. Pauvre bébé. Dire que je ne l'ai même jamais vu. Je ne suis pas allée le voir à la maternité. Je ne crois pas que j'ai été mise au courant du moment où elle y était. Qui des deux a accouché la première, d'ailleurs, Solène ou Maxime ? J'ai su Maxime enceinte. Elle a quitté Saint-Méen-le-Grand et mon centre d'intérêt. Titouan est né le 5 janvier 1990. Le petit de Maxime est peut-être bien né entre noël et la fin 89, je ne le sais même pas. Je ne sais pas plus qui fut son père. Qui fréquentait Maxime à l'époque ? Aucun souvenir. Il faudrait que je le demande à Claudine où à Maxime elle même. Claude n'a jamais lâché un nom. C'est bien étrange ça aussi. Mais là je m'écarte de mon sujet : Que me cache Solène.

    Passons le sujet n'est pas là.

     

    Je ne suis pas allée à son enterrement. J'aurai dû... Aurais-je dû ... Non... Oui... Pas pour Maxime mais pour lui. Il ne méritait pas une vie si courte. De toute façon, Claude a caché sa mort aussi longtemps qu'elle l'a pu. Donc même si je l'avais voulu, je ne l'aurais pu.  Comme ce fut bien pratique !

     

    A bien y réfléchir, elle non plus n'a pas eu un comportement bien net. Claude, je parle de Claude. Elle a caché la grossesse de sa fille, l'identité de son gendre, la mort de son petit fils, et ensuite, si elle avait pu louer tous les panneaux 4 par 3 de la commune, pour annoncer à la face du monde son grand deuil, elle l'aurait fait. Maxime est devenue celle qui avait brisé le cou de son fils et le coeur de sa mère d'un même geste.

    Grand étalage d'ordures. Étrange technique publicitaire pour la boulangerie.

    Passons le sujet n'est pas là non plus.

     

    Revenons aux filles. Les voilà donc séparées géographiquement. Histoire classique de la vie qui passe.

     

    Mais mieux que de se faire un nouvel ami, tous, nous rêvons en secret, de retrouver un ancien ami. Le mien s'appelle Sylvie. Je doute qu'une seule personne sur Terre, ayant dépassé cinquante ans, vive sans porter en elle l'absence d'une amitié.

     

    Ce qui arrive à Solène et Maxime est tout simplement merveilleux. Pourquoi donc Solène refuse-t-elle autant sa chance ? Même deux vieux chiens sont heureux quand ils se retrouvent.

    Pourquoi Solène veut si fortement l'éloignement de Maxime ?

     

    Retrouver une personne perdue c'est miraculeux. Ensuite il est possible que l'on réalise que nous n'avons plus rien à nous dire, mais au moins une semaine, un jour, on est heureux. Solène ne fut pas comblée trente secondes. Dès qu'elle a eu vent du retour de Maxime elle est entrée dans une colère froide. Vraiment pas normale comme réaction au vu de tout ce qu'elles avaient partagé.

     

    Solène cache quelque chose, c'est impossible autrement. Quelque chose que Maxime doit savoir.

     

    Quand j'ai rencontré Maxime, elle a eu un comportement prévisible. Elle m'a dit qu'elle serait heureuse de passer un dimanche à la maison. Mais ensuite son visage s'est fermé. Triste, elle a ajouté que Solène ne saura assurément pas du même avis. Maxime est donc au courant que Solène n'apprécie pas son retour.

    Ce sont-elles vues ? Oui, évidemment, sinon comment Maxime connaitrait les sentiments de ma fille ?

    Où alors elle en a peur. Non elle n'en a pas peur. Quoique.

     

    Si elles avaient fait quelque chose de mal, de vraiment mal, elles devraient restées unies.

     

    Maxime n'a pas de peur, elle est triste. Solène est furieuse, c'est donc elle qui est habitée par la peur.

    Elle seule à mal agi.

     

    Maxime risque de la faire chanter.

     

    Mais c'est ça. J'y suis. J'y suis, c'est exactement ça. Andrée, tu es un génie. Maxime sait une faute que Solène a accompli et l'a faite chanter.

     

    Quand Maxime est partie, elle n'avait pas d'argent. Nous avons toujours payé Solène pour son aide à la boucherie, au même titre qu'un apprenti. Ses parents ne leur versaient jamais un franc pour les heures qu'elles passaient à la boulangerie à servir les clients. Mille fois elle m'a avouée sa stupéfaction. Elle ne criait pas à l'injustice. En petite fille bien docile, papa maman avaient raison et nous, et bien nous, nous étions trop généreux. Claudine elle rageait, elle voulait que ses parents la récompense pour travail fourni.

     

    Maxime n'avait pas d'argent. Solène lui en a donné.

    Solène ne donne jamais rien. La générosité pour Solène existe, mais elle ne va que dans un sens : tout pour elle. Solène ne lui aurait jamais donner de l'argent pour l'aider, même si Maxime l'avait suppliée à genoux, lui avait promis de la rembourser au plus vite. Si Solène a payé, c'est qu'elle était acculée.

    Maxime a fait chanté ma fille.

     

    Maxime a fait chanter Solène et Solène a payé. C'est que cela devait être grave, vraiment grave pour que Solène paie. Qu'a-t-elle bien pu faire comme honneur ?

     

    Maintenant Solène doit avoir peur de devoir payer à nouveau pour prolonger le silence de Maxime.

     

    Mais que sait Maxime que Solène tient tant à cacher ?

    Que cache Solène ?

     

    Titouan.

     

    Évidemment, Titouan. Je savais que c'était sous mon nez, bien visible.

    Yves n'est pas le père de Titouan.

     

    Les frères Truitens sont la réplique de leur père, des courtes pattes et des torses longs sans épaules. Ils sont gras, lourdauds. Titouan présente une merveilleuse aisance dans sa démarche, il est grand, fin. Il est bâti comme un lévrier. Les bassets hound  ne font pas des galgos. Titouan a un nez aquilin. Les Truitens n'ont pas des becs d'aigle pour nez, ils ont des narines de bulldog, des nez de boxeurs en fin de carrière. Chez les Brahics nous avons tous le nez droit, plus ou moins long, mais toujours très droit. Et le menton pointu de Titouan, il vient d'où celui-là ? Les Truitens comme les Brahics ont des mâchoires carrées. Charlotte n'y a pas échappé.

     

    Titouan n'est pas le fils de son père, je l'ai toujours su,  et je suis sûre que Yves aussi. C'est probablement pour cela qu'il a toujours été très dur avec lui. Son homosexualité, son végétarisme ne sont venus qu'après. Yves n'est pas aussi idiot que Solène aime à le croire. Comme moi il doit savoir depuis le début qu'il n'est pas le père de son fils, et comme moi depuis toujours, il vit sans jamais creuser plus le sujet. Où alors il le sait. Oui, lui doit le savoir. Solène s'est mariée enceinte. Mais pas enceinte de Yves.

     

    Les trois filles Solène et les deux soeurs, Maxime et Claudine ont passé toute leur jeunesse avec les frères Truiten, soit Yves, Loïc, Raoul et Yannick. Il y avait aussi Luc et Paul. Claudine et Paul ont formé un couple un moment, mais jamais Solène ne fut la petite amie de l'un des frères. Comme Maxime, les garçons ne semblaient pas vraiment l'intéressée. Et puis un jour , la voilà qui nous annonce, comme elle nous aurait dit que nous allons acheter de la peinture pour repeintre sa chambre, qu'elle allait épouser Yves et que ce serait bien qu'il travaille avec nous. A table Élie n'a rien dit, mais une fois au lit, il a bougonné. Qu'allait-il faire dans son laboratoire d'un garçon qui avait un CAP de mécanique auto ?

     

    Yves doit savoir l'identité du père de Titouan. Il n'a épousé ma fille enceinte que pour entrer dans la famille, avoir une situation. Il n'y a jamais eu d'amour entre eux. Voilà bien une chose que j'ai toujours su.

     

    Qui est le vrai père de mon petit fils, alors ?

    Solène ne l'avouera jamais.

    Yves a tout à perdre si il parle.

     

    Il ne me reste que Maxime. Maxime parlera. Cette petite me le dira.

    Solène, ma fille, ton secret ne va plus vivre longtemps.

    Maxime me parlera.

     

    Et cela ne me coûtera pas un sou.


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  • A - Si je résume ta pensée, tu veux prostituer ta mère.

    S - Maman mais que dis-tu là ? Ai-je utilisé ce mot ? Non. J'ai juste parlé de te rapprocher de Max Léonard. Papa l'a toujours apprécié. Toi aussi que je sache. Il est bel homme, bien conservé. Peu d'hommes de son age ont encore autant de cheveux que lui. Et sa vitalité. Il a de l'humour aussi, ce qui n'est pas donné à tout le monde.

    A - Il est gros et taiseux.

    S - Au fil des années vous vous êtes perdus de vu alors que vous êtes voisins. C'est dommage. Tu connais les hommes, ils se jouent superhéros mais ils sont perdus sans une femme. Ce sont tous des forts en gueule, mais de gros lâches dans la vie. Tu te souviens ce que disait Claude : les hommes ont des couilles en décoration et les femmes en ont dans les tripes. Elle avait raison. Le monde est dirigé par les femmes, tu le sais aussi bien que moi. Les hommes signent au bas des pages mais tout le boulot est fait par les femmes. Je te disais juste de lui passer un petit coup de fil, de l'inviter à dîner. Je ne vois pas où est le mal, maman.

    A - Et tu veux surtout que je le fasse mettre sa fille à la porte.

    S - Maman tu sais comme moi qu'un commerçant est une personne exposée. Elle ne peut ni faire de la politique, ni se mettre quelqu'un à dos. Le moindre faux pas et c'est le chiffre d'affaire qui coule.

    A -  Je ne te comprends pas Solène. Maxime et toi vous avez passé toute votre enfance ensemble. Avec Claudine aussi, mais tu as toujours été plus proche de Maxime que de sa soeur. Toutes vos premières fois vous les avez vécues ensemble. Ce n'est pas rien ça, cela marque une vie. Maxime a été comme ta soeur sur des années. Pourquoi l'accabler aujourd'hui ? Je vais te dire ma fille. Si j'invitais Max à manger, ce qui n'est pas une mauvaise idée en soit, je lui dirais que je suis heureuse qu'il ait accueilli sa fille. Car c'est vrai, son retour me fait plaisir. Et puis c'est le rôle d'un père d'être là quand son enfant est dans le besoin. Quelque soit l'âge de l'enfant. J'ai toujours apprécié Maxime. Tu le sais très bien. Je me souviens d'elle comme d'une petite fille timide, polie, suiveuse, manquant certes de force de caractère mais bien gentille et très bien élevée. Elle t'adorait pour ne pas dire te vénérait. Pour ne rien te cacher, Solène, pas plus tard que ce matin je l'ai prise dans mes bras.

    S - Tu as pris Maxime dans tes bras !

    A - Oh Solène ne me regarde pas comme ça, ce n'est pas une criminelle, une terroriste. Elle n'est pas porteuse d'une maladie contagieuse. J'ai été heureuse de la revoir au bout de toutes ces années. Oui heureuse. Et je crois qu'elle aussi fut contente de pouvoir m'embrasser. Elle me l'a dit : elle a de très bons souvenirs à la maison.

    S - Tu es folle Maman de t'exposer avec elle ainsi.

    A- Solène, que de grands mots ! Je ne me suis pas exposée. Ne te trompe pas, je suis bien consciente que tu as raison. Elle fait du tord au commerce de son père. Les gens ici n'aiment pas les personnes comme elle. La famille c'est sacré, on ne tue pas ses enfants. Mais je vais te dire ma fille : tu es sotte. Max ne mettra jamais sa fille à la porte. Si il l'a reprise chez lui, ce n'est pas pour la rejeter ensuite. Tu sais comme moi qu'il ne vit pas en dehors de son fournil, ce qui se passe dans la rue, il l'ignore, donc si son chiffre d'affaire coule il ne saura pas en dire la raison. Et comme maintenant les comptes sont entre les mains de Maxime, elle seule devra en tirer les conclusions qui conviennent.

    S - C'est pour ça Maman que je te dis qu'il faut que tu te rapproches de Max, pour lui ouvrir les yeux. Il va perdre ses boulangeries sans rien voir venir.

    A - Solène, je te connais. Ne me fait pas croire que cela te désolerait que les Léonards ferment boutiques. Je me souviens très bien quand ils ont repris le local des Cossons. Tu pensais qu'ils fermeraient leur boulangerie collée à la boucherie et tu t'es réfugiée chez eux, sans attendre, pour leur faire une offre. Tu es revenue malheureuse comme les pierres quand tu as compris qu'ils ouvraient un second commerce, que nous ne pourrions pas agrandir. Alors aujourd'hui n’essaies pas de me faire croire que cela te ferais mal au coeur d'apprendre qu'ils enclenchent une procédure de dépôt de bilan. Oublis Maxime et songe à la librairie qui va fermer.

    S - tu changes de sujet là.

    A - Mais non ma fille, je ne pense toujours qu'à ton bonheur. La librairie. Songe à son emplacement, c'est le meilleur de la commune. Tu crois que le fond de commerce va rester libre combien de temps ? Solène, réfléchis. Tu vois où je veux en venir ?

    S - Au " Déjeuner sur le pouce". 

    A - Vas voir la mère Maündec'h. Tu ne voudrais pas que Maxime soit plus rapide que toi.

     


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  • Pourquoi offre le à Titouan ?

    Pourquoi à Titouan ?

     

    Oh la pourriture !

     

    Parce que j'ai dit qu'il avait un beau corps.

    Quelle pourriture elle fait. Elle m'imagine désirant coucher avec lui. Pire elle pense peut-être que je le mets dans mon lit avant de le rendre à mon fils. Et pourquoi ne pas aussi le mettre dans mon lit en même temps que mon fils.

    Mais ce que j'ai été conne !!!

    Maxime ne vaut pas mieux que Solène. Pas étonnant  qu'elles soient restées si longtemps amies.

    Dire que j'avais cru que Maxime avait évolué !

     

    Elle fait plus propre sur elle, mais elle est une bouseuse comme sa sœur.

    Solène - Maxime - Claudine ne sont pas des truites mais des grosses truies.

     

    Comment ai-je pu penser que nous étions pareille elle et moi ?

     

    Cette femme n'est pas une mère, c'est un monstre. Elle aurait dû relever quand j'ai dit que c'est au cimetière que j'ai appris le prénom de son fils. Comment aurai-je pu l'apprendre au cimetière ? Si le petit corps a bien été placé dans le caveau familiale, son prénom n'a même pas été gravé dans le marbre. Il n'y aucune trace de cet enfant au cimetière. Pas de prénom. Pas de plaque funéraire. Rien. Pour moins de cent euros, on peut avoir une petite plaque.

    A mon bébé parti trop vite.

    Rodolphe Léonard

    02.01.90 - 12.01.90

     

    Pour moins de cent euros Maxime pouvait faire une plaque en souvenir de son fils. C'était le moindre respect qu'elle lui devait.

    En vingt cinq ans elle a eu le temps de la lui  faire.

    Et Claude, Max, comment ont-ils pu enterrer leur petit-fils sans songer un instant à graver son prénom sur l'un des murs du caveau? Mais ils sont fait de quoi ces gens là ? Ils ont de la crotte de pain à la place du cœur ? Les chimpanzés sont plus civilisés qu'eux.

     

    Maxime n'a même pas assisté à l'enterrement de son fils. La boulangerie n'a même pas été fermée ce  jour là. Il n'y a eu aucun service religion. Il est mort, il a été enterré comme un chien. Non il y a des chiens qui sont pleurés. Les tombes dans les cimetières des chiens sont entretenues, fleuries.

     

    M'excuser !

    Comment ai-je pu me sentir devoir lui faire des excuses.

    Cette pourrie n'est pas prête de remettre les pieds chez moi.

    C'est fini, je n'achèterais plus jamais de pains chez les Léonards.

    Saloperie de famille !

    Mais quelle conne je suis.


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  • Cela va trop loin, beaucoup trop loin.

    Pourquoi personne ne peut me voir telle que je suis aujourd'hui ? Pourquoi faut-il que je reprenne ma vie là où je l'ai laissée, il y a vingt cinq ans ? C'est le monde à l'envers. Dans les fictions le personnage se réveille d'un coma et il se retrouve avec des gens qui ont évolué, un décor transformé. Il ne reconnait rien. Moi j'ai vieilli de vingt cinq ans, j'ai muri de vingt cinq ans et je me retrouve au même point que le jour où je suis partie. Seuls les papiers peints parlent des pages du calendrier tombées. Pourquoi tout le monde ici est resté figé sur un jour, un événement, qui ne les concerne même pas ? C'est un cauchemar.

     

    Cela va trop trop loin.

    Il y a vingt cinq ans j'ai tout subi, j'ai tout accepté, je n'ai rien dit, et j'ai déserté. Pourquoi d'ailleurs ? Pour me protéger ? Oh non ! J'ai marché vers le pire : SDF. Je suis partie comme on sort de scène quand le rôle n'a plus rien à jouer. Je n'ai pas déserté, non. J'ai été éjectée de ma propre vie par  Maman, interdite d'avenir par Solène.

     

    Cette fois je ne peux pas. Je ne le peux pas, non je ne le peux pas. Mieux, je le refuse.

     

    Si seulement Solène acceptait de me parler.

    Mais cela changerait quoi ? Ce qui est fait est fait. Que pourrait-elle dire d'autre ? Nous suivons la loi de causalité. Je dois vivre en assumant les conséquences, que cela me plaise ou non. A quoi bon vouloir déterrer les morts ? Les âmes s'envolent. Il ne reste que les os additionnés.

     

    N'importe quoi ! Voilà que je suis en train de penser que c'est moi qui aurait du aimer le russe de Mickaelle. A Saint Pétersbourg personne ne viendrait  me chercher. Non vraiment je n'ai pas changé, je veux encore fuir. Pas assumer, affronter l'adversité, garder la tête haute. Non. Aller ailleurs. Aller là où l'ignorance cache l'aberrance de mon comportement passé.

     

    Couper tout contact avec Marie Nelly, c'est facile. J'étais heureuse, flattée de cette amitié naissante. Faire marche arrière ; Ne plus la revoir : Facile. J'ai mené des combats plus compliqués même si je suis très loin d'être un chevalier Bayard. Je me suis habituée à ne plus me tourner vers Mickaelle à chaque nouvelle émotion dans ma vie. Vivre sans Marie Nelly sera encore plus aisé.

     

    Perdre mes filles, par contre, relève de l'inacceptable. La séparation est pourtant déjà enclenchée. Il est grand temps que je réagisse. Le chronomètre travaille contre moi. Je ne veux pas devenir comme Marie Nelly, une femme qui s'accroche à l'enfant d'une autre pour se donner l'illusion d'avoir le sien encore. 

     

    Dans deux semaines je dois me rendre chez le juge. Je sais que les filles veulent rester avec leur père. Je sais qu'elles ne veulent plus me voir. Je sais qu'elles s'en sont ouvertes au juge.

     

    J'ai tué leur frère. Action rédhibitoire.

     

    Elles ne réclament aucune explication. Sa mort le rend digne d'amour éternel. Sa mort me rend abominable à perpétuité.

    Je le suis, je le sais.

    Mais comme Elephant Man acculé dans la bouche de métro, j'ai juste envie de hurler : Je suis un être humain.

     

    Errare humanum est. Qui s'en souvient ?

     

     

    Je ne peux tout de même pas mentir au juge. Je me connais, je ne mentirais pas au juge, je ne suis pas une menteuse. Je sais taire. Pas mentir.

    Taire.

    Le juge ne se suffira pas de mon silence.

     

    Comment vais-je m'en sortir ?

     

    Et si j'en parlais au tueur de tchétchènes ?

    Sauf erreur Colerige Alesh est directeur d'un orphelinat, il doit donc connaitre les lois de la famille. D'accord les lois russes ne sont pas en tous points identiques à celles qui sévissent en France, mais peut-être a-t-il des contacts en France ? D'ailleurs que fait-il de tous ses orphelins ? Il ne les garde pas tous avec lui. Il a des bureaux à Paris. Il doit en faire adopter quelques-uns en France. Donc il a des avocats français qui travaillent avec lui. Il connait les lois françaises, ou d'autres les connaissent pour lui, ce qui pour mon problème, revient au même.

     

    Et si j'en parlais au tueur de tchétchènes ?

    Il est l'homme qu'il me faut. Je dois trouver le courage de lui parler. Colerige est obligatoirement quelqu'un de sérieux. Ce qu'il dira sera vérité. J'ai besoin de lui. Il est l'être parfait. Surtout que je me fous de lui. Son regard, son mépris, son dégoût, ne me toucheront pas. Il peut me juger, me condamner, je n'ai pas d'affection pour lui. Et cette histoire ne le concerne en rien. Aussi fort qu'il puisse me maudire, ensuite, il ne me poursuivra pas, il n'ouvrira aucune procédure contre moi.

    L'utiliser et ne plus jamais le revoir.

    Ce qu'il emportera de moi, sera sans valeur. Bien sûr il racontera à Mickaelle la calamité que je suis. Et alors ? Ne l'ai-je pas déjà perdue ? Un peu plus, un moins moins. Qu'est-ce que cela change ? Mickaelle  va partir vivre entre Paris et la Russie. Si mon passé la révolte, qu'est-ce que cela changera ? Une légère accélération de son départ de Bretagne ? Merveilleuse source de motivation pour  Colerige. Il m'aidera pour mieux la posséder.

     

    Même si je sais notre amitié à bout de souffle, cela me peinerait que Mickaelle ne garde de moi, qu'une image d'horreur. Je ne peux pas demander à une enfant qui a perdu ses parents très jeune, d'entendre que moi, mère, j'ai ... mon propre fils.

     

    Il y a une différence entre s'être perdues de vue et être source d'aversion. Je ne peux pas parler à Cole. Je tiens encore trop à Mickaelle. Elle est mon amie. Je n'ai probablement pas toujours été très classe avec elle, mais lui faire entendre cette histoire, non, je ne le peux pas. Utiliser un inconnu : oui. Faire pleurer Mickaelle : non. Peut-être ne pleurera-t-elle pas. Mais alors ce sera encore plus grave, car toute sa douleur s'imprégnera en elle. Non je ne le peux pas.

     

    Mais je ne peux pas perdre mes filles non plus.

     

    Comment vais-je m'en sortir ?

     

    Et si j'allais  voir Romain. Il est le père de Rodolphe tout de même. Aujourd'hui il doit être marié, avoir des enfants. Je peux le faire venir à la boulangerie pendant que Papa dort, en prétextant vouloir un devis. Face à lui, je déballe tout. Facile.

    Facile mais ridicule, absurde.

    Il va me dire que cela ne le concerne plus.

    Il n'a pas été sans entendre parler de ma grossesse, de ma mise à l'écart de la famille. A cette époque là, il s'est terré. La mort de Rodolphe a du l'arranger d'ailleurs. Ainsi il a été assuré qu'à l'avenir je n'allais lui réclamer de l'argent pour élever notre enfant.

    Si il sait la véritable histoire, il fuira en Australie. Comme les chiens : en creusant un trou dans la terre. Enfouissement verticale.

     

    Mais comment vais-je m'en sortir ? Comment ?

     

    Peser le pour et le contre. On dit toujours qu'il faut peser le pour et le contre. Prendre une feuille. A gauche le pour, à droite le contre.

     Ridicule et surtout inutile.

    Il n'y a que des contres.

     

    Alors parler à Roger. Il refuse de décrocher le téléphone depuis qu'il me croit tueuse. Dire qu'au début il voulait que je revienne, qu'il refusait notre séparation. Aujourd'hui il milite pour. Il doit avoir quelqu'un d'autre déjà.

     

    Mais lui parler dans quel but ? Pour avoir une chance de récupérer mes filles. La réalité n'est-elle pas pire que la version officielle ? Dire pour reconstruire, oui. Dire pour m'enliser plus profond, à quoi bon ? 

     

    Aujourd'hui nous ne sommes que deux à connaitre la vérité : Solène et moi. Solène ne parlera jamais, ça je le sais, c'est même pour ça qu'elle n'apprécie pas mon retour. Elle a trop à perdre si je parle.

     

    Si je relate l'exacte vérité au juge, Roger en sera avisé. D'ailleurs il a dû recevoir la même convocation que moi. Dire au juge reviendra à me confesser devant Roger. De retour à la maison, il offrira un résumé à charges aux filles. Il ne faut pas attendre de lui la moindre clémence, surtout si il a déjà une maitresse. Ensuite, inévitablement, Anastasia le répètera à sa tante, en version amplifiée. Claudine, furieuse que j'implique Maman,  m'accusera de ... mensonges, le temps que ses neurones nauséabonds trouvent  un élément imparable qui activera la colère de mes filles contre moi. Ensuite sur Saint-Méen-le-grand elle diffusera à tous vents sa belle création. En moins de dix minutes, Solène sera mise dans la confidence, et là nous sommes sur un vent mauvais.

     

    Je ne sais que deux choses : Je me sens dans un labyrinthe à l'issu introuvable, et je refuse de perdre mes filles. J'ai déjà perdu mon fils. Pas elles.

     

    Marie Nelly est peut-être la solution. Elle a traversé tant et tant d'épreuves, qu'elle aura probablement la sagesse qu'il faut pour affronter ma situation. Elle me traite en véritable amie aujourd'hui.

     

    Je peux peut-être commencer par parler au russe, à Mickaelle, juste à Mickaelle et ensuite, en fonction de son degré de dégoût, je m'ouvrirai à Marie Nelly ou pas. Non pas Mickaelle. Alors Marie Nelly.

     

    Seule je ne m'en sortirai pas.

     

    Mais pourquoi me battre contre des moulins à vent ? Je dois fuir à nouveau Saint- Méen. Mais pour aller où ? Certes j'ai Mickaelle encore un peu. Je peux lui demander la permission de m'installer à Paris chez eux, le temps de trouver un poste.

    Paris, quel horreur !

    Je ne veux pas vivre en territoire pollué. Je ne suis pas faites pour les grandes villes. Je ne veux pas vivre là-bas. Mais si je n'ai que cela comme solution ? Où alors à la montagne. Oui dans le taudis que Cole a comme refuge près de Beaufort. Mais bien sûr Beaufort. La neige vaut mieux que la ville. Je peux peut-être ouvrir un cabinet d'expert comptable à Beaufort ? Avec internet les distances s'indiffèrent de la neige. Moi six mois sous trois mètres de neige ! Et pourquoi pas vivre avec des chèvres aussi ! Suis-je si désespérée que cela ?

     

    Et si, simplement, je laissais la juge opérer. Répondre à ses questions. Juste raconter ce qu'elle veut entendre, juste répondre à ses questions. Ensuite constater l’ampleur des dégâts.  Définir si je vois les zéros de près, ou si je suis au delà, très profond dans la négativité.

     

    Je vais perdre mes filles. Si je mens au juge, je vais les perdre. Si je dis la vérité, je n'en serais pas moins haïs. Pile comme face : Coupable.

     

    J'ai promis à papa que j'allais l'aider à redresser la comptabilité de ses boulangerie. Je voulais juste l'aider, pas être projetée en janvier 1990. Comment les gens peuvent acheter des journaux datés de janvier 2016 et vivre comme si nous étions vingt six ans plus tôt ? Mais qu'ils regardent ma tête, je suis vieille, le 4 mai j'aurai quarante sept ans. Mes rides le disent, je ne suis plus la fille du 30 mars 89 juchée sur le meuble de la cuisine. Pourquoi personne n'a dépassé janvier 90, ici ?

     

     

    12 Janvier 1990.

    Quand maman est entrée dans l'appartement, qu'elle a vu l'enfant mort, elle m'a giflée, griffée, frappée, mise au sol. Elle a hurlé toute sa haine accumulée sur des années. Pour fuir ses coups, en rampant, je me suis retrouvée devant la porte de l'appartement. Tel un rap,  j'ai saisi mon sac à main, le sien aussi (étrange présence d'esprit) et j'ai ouvert la porte. Je ne suis pas sortie pour fuir. Je me suis réfugiée sur le palier pour me protéger d'elle. C'est elle qui a fermé la porte à clé pour ne plus me voir. J'ai essayé de re-rentrer.

    D'accord je n'ai pas insisté.

    D'accord je ne me suis pas laisser choir sur le carrelage pour attendre qu'elle se calme, qu'elle déverrouille.

     

    J'ai tourné les talons est mon avenir s'est transformé. 

    Bienvenue en Enfer Maxime.

     

    J'ai marché telle une automate dans les rues de Rennes. Le hasard m'a conduite à la gare routière. Un car partait pour Quimper. J'ai pris un ticket et je suis montée.

     

    Automate, juste une automate. Ni la mère, ni la fille, encore moins une femme adulte. Un automate, un corps errant, pareil au canard qui traverse la cour après avoir été décapité.

     

    Je me suis retrouvée  dans une ville inconnue à la tombée de la nuit. Quimper. Une tête avait repris place au sommet de mon corps à la descente du car, une tête avec une force décuplée : SDF. Ne pas devenir SDF. Tout mais pas SDF. Parce que SDF annonce le suicide à court terme. Je ne suis pas bâtie pour vivre dans la rue. Subir l'enfer du froid, de la faim, des coups, des viols.  NON. Ne pas devenir SDF. M'en sortir vite ou mourir. Ne pas devenir SDF.

     

    Je suis entrée dans le premier bar que j'ai vu. J'y ai demandé l'adresse et le chemin de l'association pour femmes la plus proche. Au rythme de l'impératif de ma force " Ne pas devenir SDF " j'y suis allée. Il faisait horriblement froid en cette nuit de janvier. J'étais SDF. Une petite voix , en parasite du message de ma force m'affirmait l'évidence. J'étais SDF.

     

    J'ai attendu l'ouverture des portes.

    " Ne pas devenir SDF. M'en sortir vite ou me suicider " pour compagnon de nuit blanche.

    " Je suis SDF " pour tumeur cérébrale.

    Oh ! la belle nuit, comme dit la chanson.

     

    Nuit si terrible qu'elle m'a éloignée de mon enfant. L'obsession de ma propre survie m'a fait oublier mon fils. Cette nuit là m'a prouvée combien je n'étais qu'une mauvaise mère.

     

    C'est une fille frigorifiée mais super motivée qu'ils ont découvert devant leur porte, au matin. J'avais profité de la nuit pour préparer mon discours. Le  secret de ma vie a débuté là. J'ai prétendu avoir fui les coups de ma mère. En soit ce n'était pas un mensonge, je n'ai jamais su mentir, c'était juste une vérité amputée.

     

     

    Et si j'avais moi, MOI, moi aussi, moi surtout, moi, si j'avais besoin que la vérité sorte ? Et si je n'avais pas su aimer mes filles, juste parce qu'on ne m'a pas laissée aimer mon fils ? Et si je m'étais interdite de leur offrir plus qu'à lui ?

     

    Mais comment aller lui dire : Bonjour, je t'aime ?


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