• 54

     

    Bonjour Mickaelle,

     

    Dans les années 1950, un rituel s'est installé au sein de la famille Welch de Jefferson City USA. Sur Mai ils vont se reposer en Grande-Bretagne, puis en Juin ils passent en Italie et ils finissent leur périple sur Juillet en Russie. Charles, sa femme Jessie et leurs enfants Susanne et Robert perpétuent toujours la tradition. Susanne est pourtant devenue Madame Hap Townes et est mère des jumeaux Jason et Ryan.

     

    En 1964, Alesh Sergueïevitch Tchigrenkov avait 27 ans. Celui qui devint mon père était employé dans un grand Hôtel à Saint Pétersbourg. J'ignore le poste qu'il y occupait, je sais juste qu'il n'en était ni le directeur ni son second, qu'il était du nombre du petit personnel utile et invisible.

     

    Au début des années soixante si les Welch possédaient une résidence en Grande-Bretagne et une seconde en Italie, ils n'avaient toujours pas investi en Russie, aussi ils  séjournaient chaque année dans l'hôtel où travaillait mon père.

     

    Juillet 1964 fut très délicat pour les entreprises Welch. William dut rentrer précipitamment à Jefferson City. Bertha sa femme l'y rejoint fin juillet comme à l'ordinaire. Ce qui ne le fut pas par contre, c'est qu'elle laissa  derrière elle sa fille Maude âgée de 19 ans et son fils Charles de 6 ans son aîné.

     

    En 1964 Maude et Alesh se connaissaient depuis des années. 5 ans à en croire les lettres de mon père. Mon père avait donc  être embauché dans cet hôtel en 59 alors qu'il avait 22 ans, car les Welch y descendaient déjà sur 55 voir 53. Maude n'avait encore que 14 années quand mon père posa les yeux sur elle pour la première fois.

     

    Pourquoi en 1964 Bertha laissa ses enfants dernière elle à Saint-Pétersbourg ? Rien n'est dit dans les lettres de mon père que je relis en guise de consolation. ( Pourquoi n'ai-je plus le droit de te lire Mickaelle ?) Charles que j'ai interrogé il y a quelques années déjà, n'en a pas souvenance. On ne peut donc qu'émettre des hypothèses. L'âge des enfants ? La confiance en eux ? Le désir de les garder éloignés des USA où William restructure l'affaire familiale ? Je ne le saurais jamais.

     

    Ce que je sais parle de moi.

     

    Libéré de sa mère, Charles ne joua pas les chaperons de sa soeur, aussi ce fut des plus librement que Maude prit Alesh pour amant. Aucun détail ne me manque. Je sais toutes leurs premières fois. Premiers mots échangés, premières rencontres d'un hasard bien trafiqué, premières mains unies, première joue caressée, embrassée, premier baiser d'elle, de lui, et bien sur première fois qu'il la déshabilla, qu'il lui fit l'amour. Sur les pages de mon père il y a plus d'amour que de mots.

     

    Quand William et Bertha Welch ont eu connaissance de la grossesse de leur fille, ils ont rapatrié Charles au USA mais n'ont pas séparé les amoureux.

     

    J'avais 29 ans soit 2 années de plus que mon père, quand j'ai eu pour la première fois ses lettres entre les mains. Il note que le départ précipité de Charles, et l'autorisation à Maude de demeurer à l'hôtel, ont été pour eux, preuve que  William Welch consentait à leur union, à ma conception.

     

    Mon père était amoureux, je suis riche de la connaissance de leur avenir, mais je n'arrive pas à croire que j'aurai réagi comme lui, comme eux. Si William et Bertha consentaient au choix amoureux de leur fille, pourquoi éloigné Charles ? Pourquoi ne pas au contraire rencontré Alesh ?  Pourquoi ne pas le faire entrer aux états unis avec Maude ?

     

    Maude et Alesh mes parents n'ont vu que de la liberté là où moi je sais qu'il n'y avait que danger. Sur les neuf mois de ma conception ils ont vécu comme vivre tous les amoureux libres de s'aimer.

     

    Je suis né le 11 avril 1965 à 2h32 du matin. Dans la matinée de ce même 11 avril 65, mon père coupable d'avoir couché avec une mineur américaine, a été arrêté à l’hôpital maternité  et a été conduit au goulag d'où il n'est ressorti que mort le 27 septembre 1979 soit 14 années, 5 mois et 16 jours plus tard, à l'âge de 42 ans.

     

    Durand ces 173 mois 1/2 il a écrit à ma mère 741 lettres. Il les a toutes postées à l'adresse de la demeure des Welch à Jefferson City où il nous croyait ma mère et moi.

     

    Certaines sont assez courtes, pas plus d'une demie-page mais la majeure partie dépasse les trois feuilles format A4. Elles sont rédigées en écriture cyrillique, ce qui fait qu'aucun Welch n'a pu les lire. Les premières, même pas une dizaine sont ouvertes, mais ensuite personne n'a eu la curiosité de les décacheter. Je suis le seul à avoir lu mon père.

     

    Il n'y parle jamais de lui. Je n'ai donc aucun détail sur ses activités au Goulag, sur sa santé, sur ses relations avec ses geôliers ou ses co-détenus. Les lettres ne sont jamais datées. Certaines ont la même date sur le cachet de poste comme si la personne qui les lui postait, attendait d'en avoir plusieurs ou ne pouvait se rendre à la poste que certains jours.

     

    Alesh mon père ne sut jamais que le jour même de ma naissance je fus enfant de l'orphelinat Spasibo de Saint Peterbourg et que six jours plus tard ma mère épousait sur l'ordre de son père, à Plooysburg en Afrique du sud un certain James Robinson, un homme de 48 ans.

     

    Si ma mère avait reçu les lettres elle aurait du faire appelle à un traducteur car elle ne parlait pas le russe et l'écrivait encore moins.

     

    Mon père connaissait les formules de politesse américaines et les mots les plus couramment entendu dans un hôtel, mais il n'était pas bilingue. En Russie les élèves apprennent l'anglais en première langue étrangère et le français en seconde, mais je doute que mon père est suivi de longues études. Il ne semble pas qu'il était à l'hôtel en tant que personnel à mis-temps pour payer ses études. La vérité est que je ne sais rien de lui. Il n'apparait pas dans les archives de l'hôtel alors qu'il écrit à plusieurs reprises qu'il avait vu ma mère dès 59, preuve qu'il y fut employé au minimum 5 années. Quant aux archives du goulag, autant vouloir retrouver trace d'une arête de poisson au fond de l'océan. J'ignore tout de ses parents, de sa possible fratrie. C'est même miraculeux que j'ai réussi à retrouver sa tombe, enfin ... son lien d'enfouissement.

     

    Monsieur William Welch, l'homme que Madame Fioux trouvait si humain quand elle le rencontrait dans les escaliers de l'immeuble avenue Foch a géré sa fille comme n'importe quel autre contrat. James Robinson pour mettre Maude dans son lit a lâché une mine de Diamants en Afrique du Sud. Elle est propriété de Charles aujourd'hui.

     

    Mon père a écrit 741 lettres à ma mère sans jamais recevoir de réponse. Il n'a jamais cessé d'affirmer que sa vie valait la peine d'être vécu car il avait l'amour d'elle en lui, de lui pour elle en lui.

     

    Mickaelle je ne suis pas mon père, répond moi. C'est toi qui a commencé cette correspondance, tu n'as pas le droit de me condamner au silence. Je suis sans nouvelle de toi depuis début Août, écris moi. Parle moi de l'amour que ton mari n'a pas su te donner.

     

     

    Paris- le 6 Octobre 15.

    C.A.T

     

     

    PS:

    J'ai trouvé le cadeau que tu m'avais laissé. Merci de l'attention.

     

    Madame Fioux m'a demandé si tu allais me rejoindre ici, je lui ai répondu que tu ne raterais le salon du livre 2016 pour rien au monde. Si je ne retourne pas au hameau avant le mois de mai, je te fais la promesse que je déserterai l'appartement pour te le laisser sur mars. Les affaires m'obligent à monter en Russie fréquemment, quand tu seras à Paris, j'y serai donc. 

     

     

    Réalise ton rêve même si tu as décidé de ne pas assouvir mon vœu de te lire encore. Tu te le dois.


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  • 53

    Mickaelle,

     

    Je n'ai pas souvenance précise du contenu de mon courrier mais il est impossible en toute bonne fois de le résumer tel que tu l'as fait.

     

    Il y avait une accusation de silence de ton fait. Précieuse insolente tu continues à taire l'unique raison de cette correspondance.

     

    Mickaelle,

    Pourquoi m'écris tu ?

    Que me caches-tu ?

    Tu te joues grande dame mais tu te dérobes encore. Ne fais pas diversion, cela ne marchera jamais avec moi.

     

    Pourquoi as-tu voulu cette correspondance ?

     

    J'exige la vérité. Maintenant. Ne crois-tu pas qu'il est temps d'assumer qui tu es ?

     

     

    Le hameau, le 19 Août.

    C.A.T


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  • 52

    Châteauneuf-du-Faou

    Le Jeudi 13 Août 2015.

     

     Monsieur Colerige Alesh Tchigrenkov,

     

    J'ai relus ta lettre plusieurs fois. J'avoue qu'elle me peine. Passé le choc, je pense qu'elle se résume en deux parties.

     

    1)  Tu m'envoies à la tête un gros bloc de glace . Je ne vois pas d'autre explication que l’hypothèse que je t'ai blessé. J'ai du faire ou écrire à Paris quelque chose de mal à tes yeux et tu me renvois ta colère. OK.

     

    Tu as le chic pour me faire passer par toutes les cases de la palette des émotions, toi.

     

    Qu'ai-je fait de mal ? Une femme de ton rang social ne parle pas à une concierge ? C'est ça ? Et bien la prochaine fois que tu la verras tu lui annonceras notre divorce et tout rentrera dans l'ordre.

     

    2)  Me répondre que je suis la propriétaire de l'appartement c'est vraiment ridicule. Dis moi que je n'ai pas à le savoir, ou ne reviens pas sur la question comme tu as su si bien le faire sur une demie douzaine de questions, écris"jocker" mais ne me prend pas pour une dinde, c'est ridicule. Je sais très bien ne pas être propriétaire de cet appartement. Et j'ajoute en être ravie, les taxes d'habitation et foncière vont bientôt tomber, celles de mon petit appartement me suffisent.

     

     

    Hier je me suis "engueulée" avec Stoyan à cause du bassin. Il dit que je ne sais pas ce que je veux. Aujourd'hui c'est toi qui a des choses à me reprocher. Et on dit que ce sont les femmes qui sont compliquées !

     

    Mickaelle.


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  • 51

    Mickaelle,

     

    A quoi  joues-tu TOI ?

     

    Welch est le nom de jeune fille de ma mère. Il  figure sur mon extrait de naissance mais pas sur mon passeport. Il est malheureusement bien utile parfois.

     

    Je ne mens jamais.

    Tu es bien mal placée pour me faire la moral, Sirène.

     

    Tu passes ton temps à me mentir. Tu me crois assez naïf pour gober ton histoire de midinette : Nos yeux dans les yeux blablablabla. J'ai vécu l'instant autant que toi. Jamais tu ne me feras croire que c'est ce qui a motivé cette correspondance. Alors commence par être honnête avant de m'accuser de mensonge.

     

    Tu peux peut-être duper Stoyan et faire ton patron répondre à tous tes caprices de petite fille, mais cela ne marchera pas avec moi. Si tu ne l'as pas encore réalisé c'est que tu es stupide, et ça vois-tu je n'y crois pas une seconde.

     

    Grandie Mickaelle, l'enfance est finie depuis longtemps.

     

    Le 30.07.15 -

    CAT.

     

    PS : Cet appartement est à toi, pas à moi, à toi.


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