• 25

    Je ne sais pas quoi en penser.

     

    Me voilà face à la page blanche de mon mail pour Bénédicte.

     

    Je lui avais promis de lui résumer par mail, mon repas au resto avec Solange, seulement aucun mot ne me vient. Il y a comme un grand vide en moi.

    En moi et dans cette maison. C'est fou comme je ressens l'absence d'Halka.

     

     

    Je ne suis même pas capable de dire si je suis fière de moi ou si je me dégoûte. Il y a comme un immense silence en moi. Une paix aussi. Un vide peut-être.

     

    J'avais monté tout un scénario. Ce n'est tellement pas moi ! Bénédicte me l'a bien dit : je ne te reconnais pas. Elle a raison, je ne suis pas de celle qui passe par X pour obtenir Y. Et pourtant c'est exactement ce que j'ai fait. J'ai invité Solange au restaurant prétendument pour célébrer mon arrivée dans sa commune (il est temps) comme nous avions dit que nous l'aurions fait. Je lui ai rappelé ce que je lui avais promis : que je l'inviterai dans la crêperie de La Mézière pour que nous levions nos verres à ma nouvelle vie.

     

    J'ai aligné ma tirade apprise par coeur, dès qu'elle a décroché son téléphone. J'y ai mis tous les sourires que j'ai pu. Elle n'a rien relevé de suspect à moins qu'elle ait été aussi fausse que moi.

     

    Elle a accepté. Nous avons raccroché. J'ai soupiré : Première épreuve passée.  Je déteste la manipulation. Ce n'est tellement pas moi. Je déteste les mensonges.

     

    Je ne désirais plus un tête à tête dans un restaurant avec elle, je voulais des explications.

     

    Je suis sûre que si j'avais tenu le même discours à Halka elle m'aurait demandé ce qui ne va pas chez moi, elle aurait tout de suite senti que j'étais mal à l'aise. Solange n'a rien capté, elle a pris mes mots pour paroles d'évangile et elle a répondu toute enjouée.

     

    J'ai eu au  téléphone la femme que j'ai toujours connue, la femme que j'aime avoir comme amie et qui m'a donnée la force de mettre mon appartement en vente. Je crois que cela m'a dérangée. J'aurais préféré avoir le sentiment d'être face à une étrangère. Manipuler une amie c'est vraiment moche.

     

    Je n'aurai pas pu soutenir le regard de Halka. C'est bien qu'elle soit partie une semaine chez ses parents. Je n'ai pas à affronter son regard. Il y a de quoi rire. Quand on fait quelque chose on aime être soutenu ordinairement, mais là, son soutient n'aurait fait qu'appuyer sur le peu glorieux de la manœuvre. J'aime mieux son absence.

     

    Même si je n'ai pas compris son départ. Elle monte dans sa chambre en éclatant de rire suite aux révélations de Marie Pierre et le lendemain soir, je trouve un post-it annonçant qu'elle dormira chez ses parents quelques nuits et qu'elle compte sur moi pour prendre soin de Guénady.

     

    Samedi Zofia et Lukasz viennent achever la clôture. Si je n'ai toujours pas de nouvelle d'elle, je leur demanderai ce qui se passe. 

     

    Marie Pierre et Samuel viendront ils mettre la dernière touche à l'édifice ? 

     

     

    Je dérive.

     

     

    L'ordinateur va finir par s'éteindre, il va croire que je l'ai oublié, que je ne veux écrire aucun mail.

     

    Bon, il faut que je fasse une phrase. Comment résumer le repas ?

     

     

     

    " Bénédicte,

    Voilà je reviens du resto de La Mézière où Solange m'attendait. Je suis arrivée en avance, tu me connais, mais elle était encore plus en avance que moi.

    Dans mon assiette il y avait un petit cadeau qu'elle m'a rapporté du Portugal. C'est une jolie céramique dans les tons bleu ciel et jaune. Pour moi c'est une coupelle pour mettre des olives mais pour toi c'est une gamelle de chat. Jolie intention. Je ne m'y attendais pas. Preuve que je ne sais plus qui est Solange, car avant je n'aurais pas été étonnée qu'elle me ramène un cadeau.

     

    Est-ce elle qui n'est plus mon amie, où moi qui suis de moins en moins la sienne ?

     

    La conversation a donc tout logiquement commencé ( Geaidydy s'installe sur mes genoux et la musique du ronron s’enclenche) sur son séjour au Portugal. Je l'ai laissée  me raconter mille anecdotes.

     

    J'ai aimé retrouver notre complicité.

    Je me sens vraiment bien avec elle.

     

    Ensuite c'est elle qui est venue au sujet de la clôture. Elle n'a eu que des mots positifs. Elle la trouve belle, elle dit que l'idée d'avoir slalomé entre les lourdes jardinières sur l'espace goudronné fait du plus bel effet.

     

    L'idée venant de Samuel, c'était le moment où jamais.

    J'ai suivi le scénario que je m'étais fixé :

    1- Il a fait beau

    2- Lukasz en t-shirt et Samuel en col roulé, manche longue

    3- cela m'a rappelé que tu m'avais dit qu'il avait eu des problèmes dans l'enfance, qu'il avait du subir des greffes de peau

    4- il avait eu quoi déjà ?

     

    Tu me connais, j'ai beaucoup de mémoire pour les histoires humaines. Aussi je peux t'affirmer qu'elle m'a racontée exactement la version des autres fois.

    Soit :

    Samuel est né avec une maladie de peau,

    maladie rare.

    Sur son dos et ses jambes sa peau était mauvaise,

    aussi il fallait la changer.

    Il a donc du se faire greffer

    de la peau saine venant de ses bras, son ventre

    sur les parties malades.

     

     

    Une maladie qui fait la peau mauvaise.

    Elle n'a pas varié dans ses explications malgré les années.

    C'est sa version, c'est LA version officielle.

     

    Alors, comme je ne m'attendais, à aucune variation dans son discours, j'avais prévu la suite du questionnement "l'air de rien".

     

    5- j'ai lu un livre. Une femme y témoigne d'avoir été brûlée. Elle a du subir comme Samuel des greffe de peau.

     

    Je n'avais pas encore lu le livre quand je t'ai téléphoné mardi, mais je l'ai commencé. Il m'en reste une cinquantaine de pages.

     

    Solange n'a pas semblé mal à l'aise que je parle de peau brûlée, de feu. Non vraiment je n'ai pas observé sur son visage un quelqu'un signe de fermeture. Elle a répondu de façon générale, comme si le sujet ne la concernait pas.

     

    J'ai même été jusqu'à dire : Souad et Samuel même souffrance, même opérations à répétition. Tu comprends, je voulais la pousser à me dire : ok samuel a été brûlé, il n'a jamais eu de maladie de peau. Mais elle a dit JE NE SAIS PAS. tu te rends compte, elle a dit je ne sais pas. Elle ne sait pas si on peu comparer une peau brûlée à une peau mauvaise.

     

    J'avoue qu'à ce moment là, je te jure, je me suis dit que Solange disait la vérité et que Samuel avait menti à Marie Pierre.

     

    Je te jure, à ce moment là, je me suis dit : Samuel doit avoir une peau qu'il juge moche, qu'il n'aime pas, pour la cacher tout le temps. Quand il a voulu faire l'amour avec Marie Pierre la première fois, il a bien fallu qu'il se déshabille, donc qu'il exhibe ce qu'il exècre au moment où il se voulait le plus séduisant. L'instant devait être terrible pour lui. Je ne sais pas ce qu'a vu alors Marie Pierre, des cicatrices, des boursouflures,  une peau épaisse, granuleuse, enfin ce qui est évident, elle ne fut pas face à un dos commun, elle a vu quelque chose qui demandait des explications. Samuel a dit feu. Peut-être que feu passe mieux que maladie. Une maladie pour lui cela veut peut-être induite coupable, alors que incendie annonce victime.

     

    Marie Pierre a gobé son histoire, comme j'ai gobé l'histoire de Xavier. Dans sa famille on dit qu'il est né aveugle, donc jamais je n'ai creusé plus. Peut-être qu'il voyait tout bébé mais qu'il a pris un médicament qui lui a fait perdre la vue, peut-être qu'il est tombé et que quelque chose s'est cassé dans son cerveau. Je n'ai jamais mis en doute la version officielle. Et je l'aurai défendu si quelqu'un m'avait dit "mensonge".

     

    Alors oui, à ce moment de la conversation je me suis demandée si Samuel n'avait pas menti à Marie Pierre pour passer à ses yeux pour un "moins moche" et que Solange me disait la vérité. Non, c'est plus fort que cela. Je ne me suis pas du tout questionnée, j'ai cru que Samuel avait romancé son enfance pour mieux plaire à sa belle.

     

    J'ai tout de même continué mon scénario en bon petit soldat.

    6 - Tu n'as jamais voulu avoir un autre enfant ? Tu as eu peur qu'il présente la même maladie ?

     Car c'est vraiment ça qui m'obsède : Comment une mère peut abandonner sa fille ?

     

    Réponse de Solange .

    La maladie de peau de Samuel a débuté alors qu'il n'avait pas encore trois ans. Nous avons du quitter la Bretagne, partir vivre sur la région parisienne pour pouvoir nous occuper de lui, être proche de l'hôpital. Avoir un second enfant aura rendu notre quotidien encore plus compliqué, nous n'aurions pas eu de temps pour lui. Samuel était un enfant gentil et docile mais ses hospitalisations à répétition était infernale émotionnellement, financièrement et pour la gestion du temps. Gérard et moi travaillons tout les deux. Nous n'avons jamais eu un mi-temps l'un ou l'autre. Je te jure que les nuits de trois heures et les siestes de vingt minutes dans les transports en commun, on connait. L'enfer. Des années que je ne souhaite à personne. Si nous avions eu un autre enfant avant lui, nous nous serions débrouillés, il aurait bien fallu. Probablement que nous l'aurions négligé, qu'adulte il nous l'aurait reproché. Samuel n'avait pas de frère ou soeur quand il est né, et nous n'en avons pas eu entre sa naissance et la déclaration de sa maladie. Ensuite c'était trop tard.

     

    Mickaelle n'existe pas.

     

    J'ai passé un agréable moment avec Solange.

     

    Je te jure qu'entre la crêperie et la maison, sur le trottoir, j'étais certaine que Samuel avait inventé Mickaelle pour rendre sa réalité plus supportable. Mickaelle n'existe pas. Si j'avais du témoigner devant un juge au beau milieu de la rue, j'aurai dit "je jure que Mickaelle n'existe pas. Je crois Solange sur parole."

     

    Maintenant dans le silence de la maison, ( Geaidydy est toujours sur mes genoux mais il ne ronronne plus ) je me dis que ... je ne sais pas quoi penser.

     

    Non je ne sais pas quoi penser. Ma certitude s'émiette mais je ne sais pas pourquoi. Quand Marie Pierre nous a parlé de l'incendie allumé par Mickaelle, dans ma chair j'ai su qu'elle ne mentait pas. Comme à la crêperie j'ai su que Solange ne me mentait pas. Pourtant l'une des deux ment. Alors tu vois Béné, il n'y a qu'une possibilité : aucune des deux ne ment. Solange raconte ce qu'a vécu Samuel et Marie Pierre ce que Samuel raconte. Elle ne mentent pas plus l'une que l'autre, c'est Samuel qui s'est inventé une ennemie pour mieux supporter son enfer.

     

     

    Voilà Bénédicte le résumé de mon tête à tête avec Solange, puis de ma réflexion. Malgré tout, il reste en moi un "je ne sais pas" et je ne sais pas pourquoi il s'enracine.

     

    Il se fait très tard, je file au lit.

    Bonne nuit à moi et bon je ne sais quoi à toi, ne sachant à quelle heure tu me liras.

     

    PS : tu en penses quoi ? "

     

    Envoyé.

     

    22H47. Guénady le bien heureux dort sur mes genoux. Aucune envie de le bouger. Je devrais me mettre au lit , mais il ne mérite pas. Je vais me balader un peu sur internet, mais à 23H30 j’éteins.


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  • 24

    Halka est montée en disant qu'elle allait prendre une douche avant de se mettre au lit. Cela ne m'aurait pas étonnée si elle avait pris ses clés de voiture et annonçant qu'elle partait en boite de nuit avant de se mettre au lit.

     

    Elle jubilait.

    Indécence totale. Décalage radicale avec ma désolation.

    Elle jubilait !

     

    Elle ne retient de l'histoire que vient de nous raconter Marie Pierre que le fait que Solange a une fille monstrueuse. Mais où est son coeur ? Enfin c'est comme si elle marche sur un trottoir en ville quand sous ses yeux un homme tire mille balles sur la foule, que les vitrines explosent, que des chalands meurent, que les gens hurlent, courent en tous sens et qu'elle revient en me disant : " sale matinée, il crachine ". Mais comment peut-elle vivre le coeur aussi fermé ? Marie Pierre n'a pas une seule fois évoqué Solange. Elle n'a raconté que l'enfance de Samuel. Pourquoi Halka fait une fixation haineuse contre Solange qu'elle ne connaît presque pas ? Pourquoi ? Cette obsession me dépasse. Surtout face à une révélation si terrible.

     

    3 ans. 3ans. Pauvre petit bout de chou. Même pas 3 ans.

     

    Chaque fois que j'ai l'impression qu'entre elle et moi tout va bien, il faut qu'elle agisse aux antipodes du raisonnable. Cette fille a l'art de me désorienter. Elle passe en une fraction de seconde d'un être humanisé à un extraterrestre monstrueux. Et chaque fois j'en suis déboussolée. Cette fois c'est bien plus que cela. Je crois que j'aurai aimée être une femme ayant eu la présence d'esprit et le réflexe de la gifler. Oui je crois que j'aurai aimé la gifler. Certes c'est un peu théâtrale mais Dieu qu'elle la méritait cette gifle.

     

    Moi je suis là, dans ma chambre, assise derrière mon bureau, face à un ordinateur éteint, avec sur les genoux Geaidydy qui ronronne sous mes caresses sans motivation, et je ne pense qu'à Samuel. Le bébé, l'enfant, l'ado, l'homme d'aujourd'hui.

     

    Les mots de Marie Pierre tournent en boucle dans ma peine.

    " Vingt quatre opérations.

    Des greffes de peau.

    Opérer.

    Prendre des bras, du ventre,pour greffer  le dos, les jambes.

    Attendre que la cicatrisation se fasse.

    Recommencer.

    Prendre et greffer.

    Blesser un endroit pour en sauver un autre.

    Vingt-quatre opérations.

    Autant que le corps avait de peau à donner.

    Vingt quatre opérations.

    Il n'avait pas encore fêté ses trois ans. "

    Les mots de Marie Pierre tournent en boucle dans mon coeur qui pleure. 

     

    Je ne pense qu'à Samuel.

     

    Je ne vois rien de plaisant dans cette découverte. Je souffre pour Samuel. Je m'en veux de l'avoir rejeté en mon cœur le jour où il a balancé le livre contre le mur et qu'il a eu des mots agressifs. Je m'en veux de n'avoir pas saisi il y avait en lui tant de souffrances.

     

    3 ans. C'est si petit 3 ans. Il ne les avait même pas.

     

    J'entends en arrière plan de ma pensée l'éclat de rire de Halka. Je crois qu'il a glacé d'effroi Marie Pierre. Et je la comprends. Elle raconte l'enfer qu'a traversé Samuel sur plus d'une dizaine d'année et entre ses mots souffrances, désespérances, chirurgie, greffes, vient exploser un rire aussi soudain que sonore. Marie Pierre n'oubliera jamais. Le rire d'Halka est encore plus violent que le cri et le geste qu'avait eu Samuel. Marie Pierre ne le lui pardonnera jamais. Le rire restera injustifiable, inacceptable pour elle.

     

    Nous ne méritions rien. Marie Pierre était passée par pur désir d'harmonie entre nous. Nous nous étions tous uni autour de ce projet de clôture, elle ne voulait pas continuer à en être exclue. Elle savait que Samuel aussi avait envie de poursuivre les travaux mais il était incapable d'affronter les questions. Marie Pierre était passée pour tuer notre ignorance et donc nous aider à oublier l'épisode du livre.

     

    Maintenant c'est elle qui va mettre un véto à cause de la réaction insensée d'Halka. On ne s'en sortira jamais.

     

    Le plus fou c'est que je n'ai jamais voulu de cette clôture. Jamais aucune clôture n'aura aussi divisé les gens. Pourquoi me suis-je laissée entrainer ?

     

    Pour Halka dans tout le récit de Marie Pierre, il n'y qu'une information d'importance : Solange a une fille monstrueuse. Une fille qui a enfermé son petit frère de même pas trois ans dans une cabane de jardin en bois pour ensuite elle y mettre le feu en vu de s'en débarrasser. Elle ne l'aimait pas, elle voulait qu'il meurt. Simplicité de logique d'enfant.

     

    Les montres font des monstres. Halka jubile de sa découverte.

     

    Comme Marie Pierre l'éclat de rire m'a figé sur place, et j'ai haït Halka. Pour la seconde fois j'ai voulu la mettre à la porte, mais maintenant, avec du recul je vois les choses autrement.

     

    Et plus je m'y arrête... Plus je crois qu'elle a la trouille.

     

    Elle a crié un rire pour sortir d'elle ce qu'elle porte depuis des mois.

     

    Halka fait des rêves prémonitoires. Elle ne voit pas l'avenir mais le passé. Ce ne sont donc peut-être pas des rêves prémonitoires, mais je ne connais pas le mot exact.

     

    Quand la vie l'a fait se retrouver dedans les flammes de sa maison, elle a vu à l'intérieur d'elle le passé d'un homme que l'avenir allait lui faire rencontrer. C'est incroyable. Incroyable. C'est le genre de chose auquel je n'ai jamais cru. Mais là je dois me faire à l'évidence : Halka vit la nuit, le passé de Samuel. Incroyable !

     

    Elle refuse énergiquement  une cabane en bois pour l'oie car c'est le lieu de l'enfermement.

    Elle entend un bébé pleurer. Trois ans, c'est si jeune. C'est encore un bébé.

    Elle sent l'enfant qui brûle. Samuel a eu le dos et les jambes brûlés.

    L'enfant se nomme Samuel.

     

    Halka fait des rêves prémonitoires du passé des gens. Et elle est vraiment forte car elle rêvait de Samuel avant de l'avoir rencontré.

     

    Je me souviens avoir lu dans je ne sais plus quel livre, à moins que je l'ai entendu à la radio, ou à la télévision, enfin peu importe, je ne vais pas me mettre à faire comme Halka à accorder de la valeur au détail futile, donc je me souviens avoir lu ou entendu que les choses s'avançaient dans l'astral à nous avant qu'ils deviennent visibles pour nos sens humains. Pour moi ce charabia ne voulait rien dire.

     

    Oui quand Xavier est mort, je me suis accrochée à l'idée que l'on ne meurt pas quand le corps s'éteint. J'avais besoin d'y croire. J'en ai encore besoin. Alors j'y crois, mais je ne vais pas jusqu'à me mentir et affirmer que l'immortalité de l'âme, que l'âme elle-même existent vraiment. Croire ce n'est pas savoir. Il y a de l'hypothétique dans une croyance, il n'y a aucune certitude absolue.

     

    Halka capte des choses. Elle me réveille assez souvent la nuit pour savoir qu'elle m’invente rien. L'astral existe bien.

     

    L'astral existe bien ... Xavier... Xavier... Mon Dieu Xavier tu vis vraiment encore.

     

     

     

     

    Halka incapable d'affronter son savoir, a implosé de rire. Je suis certaine que si j'allais dans sa chambre maintenant, je ne découvrirai pas une fille en train de fomenter des séditions pour sa prochaine rencontre avec Solange, non je suis sûre que j'aurai face à moi, un visage grave, qui m'avouerait que ce n'est pas la première fois qu'elle sait des choses qu'elle ne devrait pas savoir et que ça l'effraie. 

     

    Est-ce plus effrayant pour moi spectatrice que pour elle à qui les informations privées arrivent ?  Je suis sûre que ce n'est pas la première fois qu'elle capte des morceaux de vie d'inconnus.

     

    Que sait-elle sur moi ?

    Est-ce qu'elle a vu Xavier ?

     

    Marie Pierre est furieuse contre Halka. On le serait à moins. Je l'ai été, je ne le suis plus.

     

    Je pense à Samuel, je comprends sa réaction face au livre. C'est terrible qu'après toutes ces années, il ne parvient toujours pas à aborder le sujet de son corps. Je comprends maintenant ses cols roulés, ses manches longues.

     

    Je savais qu'il avait eu une enfance difficile. Solange m'a racontée qu'il avait une maladie de peau qui l'obligeait à subir des greffes. Une maladie de peau ! Jamais elle ne m'a parlé d'incendie. Elle disait maladie de peau. Pourquoi mentir. Taire ou dire, mais pas mentir. Je ne comprends pas sa logique.

     

    Et Mickaelle. Où est Mickaelle ?

     

    Jamais Solange ne m'a dit avoir eu un second enfant. Quel age avait elle le jour de l'incendie ? Si Samuel en avait 3, peut-être en avait elle 4, ou 5 voir 6. Même 10. Est-ce qu'une gamine de dix ans peut vraiment réaliser qu'elle peut tuer son frère ?

     

    Je n'ose imaginer l'enfer de mon enfance si j'avais brûlée ma soeur. Comme j'aurai souffert de la voir à l'hôpital ! Vingt quatre opérations.

     

    Marie Pierre a dit sur des années. Des années. Vingt quatre opérations. C'est terrible. Vingt quatre.

     

    Je me souviens  parfaitement que Solange m'ait dit avoir passée des années en région parisienne pour son fils, sa santé, cette prétendue maladie de peau. Mais jamais elle ne m'a parlée de Mickaelle.

     

    A l'enterrement de son père Mickaelle n'était pas là. Il n'a jamais été fait mention qu'il avait une fille. Je n'ai pas entendu de toute la journée, une personne regrettant voir reprochant son absence. C'était comme si pour la famille, les proches, Samuel était fils unique. Et j'ai trouvé ça normal, je le croyais fils unique. Où est Mickaelle ? Sait-elle seulement la mort de son père ? Est-elle morte ?

     

    Halka fait des rêves prémonitoires. Que sait-elle sur moi ?

     

    Pourquoi quand elle a rencontré Samuel ne m'a t-elle pas dit qu'il s'agissait de lui ? Elle m'a toujours affirmée qu'il n'y avait aucune corrélation entre le Samuel de ses nuits et le Samuel en chair et en os.

     

    Quand je lui ai raconté qu'il m'avait insultée et qu'il était parti en claquant la porte après avoir vu le livre, elle aurait pu m'expliquer qu'il n'aimait pas aborder le sujet des brûlures, qu'il refusait toute évocation de son passé. Non ce soir là, elle m'a jouée la fille qui ne comprenait pas plus que moi. Est-elle hypocrite ? Ce ne tient pas la route. Elle a toujours su que le Samuel de ses nuits est aussi le Samuel de la clôture. Quand on capte des prémonitions depuis des années, on ne se raconte pas d'histoires, on sait faire la part des choses. Pourquoi Halka a insisté dans la voie du mensonge. Pourquoi refuser de me dire que les deux Samuels ne sont qu'un ?

     

    En vérité je me fous de Halka. Elle n'est que de passage dans ma vie. Ce qui n'est pas le cas de Solange. Elle est mon amie depuis un quart de siècle. Ce n'est pas son comportement désolant des derniers temps qui va me faire oublier la réalité : elle est mon amie.

     

    Et je ne comprends pas qu'une amie puisse taire l'existence d'un enfant.

     

    Admettons que Mickaelle ait treize ans quand un jour, son frère l'exaspère. Admettons qu'en colère, elle l'enferme dans la cabane du jardin, puis qu'elle siphonne l'essence de la voiture de son père pour avoir un combustible afin de tuer son frère par le feu. Disons qu'elle vient de voir ça dans un film. Disons qu'ensuite, le frère n'étant pas mort mais hospitalisé, elle réalise l'énormité de son acte, et désespérée elle se suicide. L'histoire est terrible mais avouable. Solange n'a aucune raison de me la taire. Micheline qui élève ses cinq enfants, n'a jamais caché qu'elle a six en réalité. En troisième enfant elle a un fils mort dans son lit sur le premier mois de sa vie. Tout le monde sait qu'elle est la mère de six enfants. Comment Solange a pu l'écouter dire que son fils aurait X années ce jour, et ne pas ajouté : ma fille est morte à treize ans. Où à un autre âge.

     

    Maintenant qu'il n'y a plus de secret, maintenant que Halka a horrifié Marie Pierre, elle ne va plus faire de cauchemar. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai comme le pré-sentiment qu'elle va bientôt partir. Je crois que c'est bien. Je crois qu'il est temps. Elle a assez fait de dégâts comme ça.

     

    - Mon geaidydy tu vas me manquer. Tu crois que si je demande à Halka que tu restes avec moi, elle va accepter ? Il ne faut pas rêver.


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  • 23

    Je confonds tout. Je ne sais plus faire la part des choses. Là oui je commence à penser qu'il me faudrait aller voir un psy. Mais que pourra-t-il pour moi ? Rien. Je ne sais plus faire la part des choses.

     

    Je suis recroquevillée dans la douche depuis combien de temps ? Je voudrais pourvoir me lever, je n'arrive pas. Mon corps a coulé, il a coulé le long de la cloison, et il est là, chu, dans un coin de la douche. J'ai froid, je suis transie de froid et pourtant je ne parviens à aucun mouvement. Je voudrais que Kara Ann entre, qu'elle m'aide à me relever, seule, je l'ai compris, je n'y parviendrai pas.

     

    J'ai froid.

     

    J'ai entendu parler d'un homme qui, sur des années, avait été considéré dans le coma, alors qu'il était un emmuré. Sur toutes les années il a hurlé sans qu'aucun mot ne sort, sans qu'aucun muscle de son visage ne bouge. Je sais sa vie, là, je suis lui.

     

    J'ai coulé.

     

    Mes muscles sont liquides comme mon sang. Je suis une masse d'os jetée là contre la cloison et recouverte d'une peau.

     

    Je glace.

     

    Je glace.

     

     

    Je ne peux rien. Je glace dans mon corps masse de marbre contre cette cloison qui me glace.

     

    Il faut. Je ne peux rien.

    Aidez moi, levez moi. J'ai besoin de quelqu'un.

     

     

    Kara Ann est dans son lit, de l'autre côté de la mezzanine. Où est mon smartphone ? Où est Guénady ? On dit que les animaux savent tout, comprennent tout. Pourquoi ne vient-il pas voir l'ampleur de la catastrophe, de la déchéance ? Pourquoi ne va-t-il pas réveiller Kara Ann ?

     

    Parce que j'ai fermé la porte de la salle de bain, voilà tout. Kara Ann a la sienne, jamais elle n'aurait l'idée de pénétrer dans la mienne, et pourtant je me suis enfermée à clé comme si il y avait danger d'être vue nue.

     

    Je vais mourir là, en masse chue le long d'une paroi de douche. Les types des pompes funèbres vont être obligés de me sauter dessus à pieds joints, pour me casser les rotules, sinon mon cercueil sera carré. On doit être enterré allongé. Ils vont devoir me casser les articulations. Je suis coulée le long du mur qui me glace le dos.

     

    J'ai coulé là. En trois secondes ma vie s'est échouée.

     

    Je suis entrée dans la salle de bain, limite le rire aux lèvres. Elle me plaisait l'idée que Solange ait pour fille l'enfant du maître des Enfers. Je me suis déshabillée sous l'envie d'une douche avant de passer au lit. Je pensais à cette Mickaelle. Pas banal une fille qui porte le prénom d'un mec. Mickaelle. J'étais heureuse. Oui heureuse. Je rigolais de posséder encore un élément pour clouer le bec de Solange. Son retour du Portugal est annoncé, il est normal que je collecte mes munitions. J'étais heureuse.

     

    J'ai mis un pied dans le bac de douche, puis le second et en changeant  de sol, j'ai changé de corps. Je n'étais plus Halka l'ennemie de Solange, j'étais Mickaelle et je suis tombée. Le corps de Halka ne me veut pas. Où est celui de Mickaelle ?

     

    Mickaelle c'est moi. C'est moi. Le corps d'Halka m'a abandonnée. Comme un costume retiré il est en boule contre un mur. Mais je suis dedans, encore dedans. Il ne me répond plus, il ne me reconnait plus. Je suis juste Mickaelle pour lui, lui qui obéit seulement à Halka.

     

    J'ai froid. Je vais mourir de froid. Je n'arrive pas à bouger, pas même à remuer un doigt, pas même à pleurer. Je suis emmurée en moi, c'est très grave.

     

    Demain Kara Ann comme d'habitude partira travailler avant moi. Elle ne me verra pas à la cuisine, elle en conclura que je prolonge ma nuit, nuit qu'elle va imaginer agitée. Elle se dira "encore ses cauchemars. Avec ce qui est arrivé à Samuel, rien d'étonnant à cela". Elle partira sans s'inquiéter.

     

    Combien d'heures avant que mon corps retrouve sa mobilité ? Et si je ne la retrouvais pas. Et si ma mort s'annonçait. Est-ce que l'on peut mourir parce qu'un corps ne veut plus de l'être l'habitant ?

     

    Si je pouvais au moins ramper, je sortirai de la douche, je passerai sous la couette. Ramper, juste ramper comme le jour de ma super intoxication. J'avais perdu conscience. Je ne m'en étais pas aperçue. J'ai juste réalisé que mon corps n'était que frissons, que je claquais des dents, que mon ventre hurlait de douleur, que j'étais au sol. J'ai rampé juste un peu, assez pour atteindre de la main un bout du plaid étalé sur le canapé. J'ai tiré, tiré. Je suis parvenue à m'en recouvrir. Il m'a aidé à attendre l'arrivée de Jean Christophe.

     

    Jean Christophe pourquoi tu ne me donnes plus signe de vie. Pourquoi tu n'es pas en manque de moi ?

     

    Je vais mourir de froid. Si je pouvais lever un bras, juste un bras pour tourner le bouton d'eau chaude. J'ai si froid.

     

    J'ai rien fait.

    Je confonds tout, j'ai rien fait.

     

    Je ne suis pas Mickaelle. Samuel je ne le connaissais même pas.

     

    Je n'aurai pas du lire le livre.

    Je n'aurai pas du écouter Marie Pierre.

     

    Pourquoi mon corps s'est échoué ? Il est pareil à un tas de vêtements sales balancés contre un mur. Mon corps a balancé ses os contre la cloison, mes veines se sont ouvertes, mon fluide de vie l'a fuit. Je gèle.

     

    Je vais mourir gelée.

     

    Kara Ann a raison. Quand on est mort on vit encore. Mon corps n'est plus mais je demeure pleinement vivante. Nous avons donc vraiment une âme.

     

    Le froid. Si froid. Mon âme a froid.

     

    Je ne bougerai plus jamais.

     

    Mickaelle c'est moi, je ne mélange rien, Mickaelle c'est moi.

     

    Maman. Maman ta fille va mal. Maman.

     

    Mon corps ne bougera plus jamais.

    C'est très bien.

     

    Guénady, Kara Ann s'occupera très bien de toi. Elle le fait déjà. Tu l'aimes bien. Je ne te manquerai pas. Je ne manquerai à personne. A  personne. Jean Christophe ne se souvient même plus de moi déjà.

     

    Jean Christophe je t'aime toujours.

     

     Papa pourquoi t'es pas là ? Mon papa.

     

     

    Ils vont me sauter dessus pour me casser les rotules pour m’allonger dans mon cercueil. Ils ne se souviendront que de ça.

    Personne ne saura que je suis Mickaelle. Personne.

     

    Pourquoi  Marie Pierre m'appelle Mickaelle ? Pourquoi dit-elle que je suis la soeur de Samuel. Je suis Halka, Halka Lubomski, fille de Pawel et Alusia Lubomski, soeur de Janko et Lukasz. Ils ne m'ont pas adoptée. Je suis une polonaise, je suis le sosie de la mère de papa, tout le monde le dit. Ils ne m'ont pas adoptée.

     

    Je suis terrassée par la vérité. Je ne me relèverai pas. Et c'est très bien. C'est fini la vie pour moi. Fini.

     

    Guénady ne réveille pas Kara Ann. C'est bien le froid. Il réduit le chemin qui mène à  ma fin.


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  • 22

    Il y a des années que je n'avais pas travaillé avec mon frère.

     

    Il n'y a pas à dire, Zofia, Kara Ann et moi, nous avons super bosser. Lukasz fait un patron cool.

     

    Kara Ann avec sa jupe longue et son chemisier à  larges manches faisant du mortier cela vaut son pesant d'or. Où a t-elle été élevée pour ne même pas savoir se servir d'une pelle? 10% dans la bétonnière et 90% par terre. Enfin bon ok, 20 /80, 30/70. Oui elle a vidé la brouette de sable et les sacs de ciment mais elle les a étalés au sol. Quand Lukasz a vu ça, il était vert. Mais il est resté zen, il s'est contenté de lui retirer la pelle des mains, et de tout nettoyer. Elle a eu le diplôme du plus mauvais apprenti de France. La bonne volonté parfois ne mène qu'à ça. Mais comme dit Kara Ann, un diplôme c'est un diplôme. Elle a plus d'humour que je ne le lui imaginais. Un peu trop intello pour moi, mais, elle a de l'humour. Quand je comprends, j'aime bien.

     

    Ce que je trouve le plus fou, c'est qu'elle n'a pas un seul pantalon dans sa garde-robe. Quand Lukasz lui a conseillé d'aller se changer et qu'elle a avoué n'avoir que des jupes longues, on a tous ouvert de grands yeux, avant d'éclater de rire. Je ne pouvais pas lui prêter l'un des miens, elle est grosse. Enfin pas obèse, il y a pire, mais bon elle est ... grosse. Finalement elle a bossé en pyjama. Alors Miss Arlequin est devenue Mademoiselle Snoopy. Eclat de rire général quand elle est revenue en snoopy. Et que Lukasz, tout calme, qui lui dit dans le plus grand sérieux qu'elle a oublié le bonnet de nuit, casque sécurité oblige. Quel fou rire.

    Il est chouette mon frère.

     

    On ne pouvait pas croire qu'elle n'en possédait même pas un, aussi quand elle a fini par dire "ah si, j'en ai bien un, mais ..." et qu'elle est partie se changer, nous nous sommes mis à imaginer le modèle : fuseau à fleurs, caleçon à petits pois, jean's avec des broderies, des paillettes et des boutons. Nous n'avons pas songé au pyjama. Quel éclat de rire quand on l'a vu sortir de la maison. Kara Ann a joué la star sur un podium. Elle est chouette cette fille au final. Étrange mais chouette.

     

    Guénady l'adore. Le jour où je partirai, je ne lui demanderai pas avec qui il veut vivre son avenir, j'ai trop peur qu'il me jette. D'ailleurs je crois que je devrai lui trouver un chaton. Pas à Guénady mais à Kara Ann. Parce que le jour où on va partir, cela va lui faire drôle. Elle m'a encore dit que les 2 arbres étaient à Guénady, mais il est hors de question que je les embarque. Il faudrait que je lui trouve un chaton. Mais Guénady ne va pas aimer. A moins que ! Et si ils devenaient supers potes ? On ne pourrait plus les séparer. Cela ne résoudra rien. Il ne faut pas que je lui trouve un chaton. Peut-être que Guénady aimerait ne plus être seul. Mais pourquoi sa soeur est morte aussi ? Enfin ce n'est pas le sujet.

     

    Nous avons super bien bossé en taquinant non stop Kara Ann. Pas un mot a filtré, nous sommes restés concentrer sur les poteaux, et l'apprenti Snoopy, mais je sais qu'ils étaient tous comme moi. Nous avons parlé, travaillé pour oublier Samuel, son absence. Et cela n'a pas marcher. Je suis sûr que comme moi, Zofia, Lukasz et Kara Ann ont passé l'après-midi à ne penser qu'à lui.

     

    Au début nous l'avons attendu. Nous les avons attendus.

    Kara Ann était la seule à affirmer qu'il ne viendrait pas.

    Nous l'avons attendu.

     

    Ensuite Lukasz a commencé seul. Il voyait le temps défilé et sans son associé, il allait avoir double boulot. Il était venu poser les poteaux, aussi, il voulait le faire et pouvoir finir avant que la nuit ne soit tombée.

     

    Zofia est restée avec nous. On s'est servie une troisième tasse de thé , café, mixture épouvantable.

     

    Je voyais Lukasz par la fenêtre s'affairer. Comment allait-il faire tenir un poteau droit tout en  déposant du mortier à son pied ? J'y suis allée. Il avait besoin d'aide. 

     

    Quand elles se sont retrouvées seules, Kara Ann a raconté à Zofia les cris de Samuel, sa colère, le jour où il était venu déposer les poteaux, quand il avait vu le livre. Bien sûr elle non plus n'a pas compris pourquoi une telle violence pour une première page de couverture. Pourquoi un visage dissimulé derrière un masque blanc, le prénom Souad et un titre"Brûlée vive" peuvent déclencher en lui une fureur ?

     

    Zofia n'a pas tourné autour du sujet dix ans ni même dix heures, elle a sorti son téléphone portable de son sac à main pour contacter Marie Pierre par SMS. Elle prétendait vouloir savoir ce qui les retardait. En soit c'était vrai, mais elle voulait aussi récolter une once d'explication. Marie Pierre lui a répondu dans la seconde. Une réponse pleine de questions. Elle n'a pas compris qu'on les attendait. Pour elle, la pose des poteaux avaient été reculée, Samuel lui avait dit que la journée était annulée, d'ailleurs il était parti, il avait accepté un autre programme. Et donc elle aussi avait revu le sien. Ils n'étaient plus libre ni l'un ni l'autre.

    (Est-ce vrai ?)

     

    Zofia n'a su que lui répondre. Avec Kara Ann, elles ont décidé de tout mettre sur le dos de Lukasz. Elles ont prétendu que le report avait été annulé, que Lukasz avait du oublier de prévenir Samuel.

    Charmantes les filles !

     

    Lukasz n'a pas bronché quand elles sont venues bosser et qu'elles nous ont raconté l'échange de SMS. Je ne suis pas sûre que j'aurai aimé que l'on me colle tout sur la tête.

    Pour pas de scène au sein du couple a argumenté Zofia.

    Tu parles d'une logique mesquine.

    Enfin.

     

     

    Ce soir Kara Ann déambule dans le jardin avec Guénady. Elle admire la ligne de démarcation. Elle doit penser à Solange. A Samuel aussi.

     

    Moi le livre m’obsède. Samuel aussi, les Samuels aussi devrais-je dire, mais c'est devenu du temps plein. J'ai l'impression de les porter en moi jours et nuits. C'est dingue mais ils sont autant dans mon ventre que dans ma tête. C'est impossible à expliquer, encore plus à comprendre. C'est aussi, ils sont en moi tout le temps. Dur à admettre.

     

    Il est là devant moi, sur la table basse comme au premier jour. Ce masque blanc, le mot brûlée. Ce livre me fait peur.

     

    Quand j'ai vu des flammes j'ai hurlé "SAMUEL".

     

    Eh! c'est digne, je viens juste de réaliser que dans le mot samuel il y a samu. Est-ce qu'il y avait une équipe du samu sur place ? Est-ce que j'ai lu ce mot au moment de crier? Non non non c'est ridicule. Le samu ne viendra que dans dix ans quand je serai digue à taux plein. Quoique le jour où ils viendront me chercher, ils embarqueront Arlequin.

    Enfin je dérive.

     

    Je pensais : quand j'ai vu les flammes, j'ai hurlé SAMUEL et Samuel quand il a vu le livre, il a hurlé aussi. Alors ce livre qui me semblait sans intérêt quand Kara Ann me l'a ramenée de chez ses beaux-parents, aujourd'hui me semble dangereux.

     

    Je devrais le lire.

    C'est con, il me fait peur.

     

    Pourquoi Samuel a hurlé ?

    Pourquoi je suis si préoccupée par ce type ?

    Ordinairement je me connais, j'aurai dit "quel con" et j'aurai classé l'affaire. En plus vu sa mère, j'aurai du m'en foutre de ce type. Mais il m’obsède. Je crois que j'ai de plus en plus de mal à individualiser l'enfant Samuel qui brûle dans mes nuits en flammes et le Samuel de Marie Pierre.

    Je n'aurai jamais du rencontrer un vrai Samuel. C'est peut-être très bien qu'il ne réapparaisse jamais.

     

    Le livre m'envoute.

    Samuel enfant, le livre, Samuel ... C'est quoi son nom de famille à celui-là ?

    Je vais finir par imploser.


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