• 21

    Je n'y comprends rien. Pourquoi cette violence ? Pourquoi ?

     

     - Tu peux revenir Geaidydy. Il est parti.

     

    Je vais vraiment finir par croire que cette famille n'est constituée que d'individus à double personnalité. Après Solange la mère, voici Samuel le fils. C'est terrible mais j'ai envie d'ajouter une tirade que je vois bien Halka articuler : " Dieu merci le père est mort, et il n'y a pas d'autres enfants. "

     

    La mère en personnalité première, c'est une amie merveilleuse, une femme super heureuse de me voir devenir sa voisine, mais en seconde personnalité, j'ai affaire à un bloc de glace, pire un iceberg qui migre à mille cinq cent kilomètres pour couper tout contact avec moi.

     

    Le fils, je  l'ai rencontré pour la première fois à l'enterrement de son père. Si mille fois j'en avais entendu parlé de façon bien moins élogieuse qu'il ne le mérite, je doute que Solange lui ait raconté quoique ce soit de mon existence. Pour lui, je ne suis personne. Néanmoins sans une once d'hésitation il m'offre des dizaines d'heures de sa vie pour venir poser ma clôture. Clôture qui, de surcroît,  a fait tourner la face de sa mère. Généreux, courageux, plein de joie de vivre, Samuel est un homme attachant, charmant. Quelque peu immature, pitre, tant grotesque que farceur, en un mot, farfelu. En résumé, jusqu'alors j'ai eu face à moi un être expert dans l'art des créations de fous rires chez autrui. Samuel c'est aussi  une crème avec le cœur sur la main. Enfin, en version un, car en version deux il a le poing serré qui cogne fort là où cela fait le plus mal. Et il cogne sans sommation.   

     

    Incompréhensible.

    Je suis abasourdie. Bien plus stupéfaite que consternée.

     

    Je devrais me lever, débarrasser la table, enlever son verre au moins. Je ne sais pas, je devrais faire quelque chose, reprendre le cours de ma vie, mais il m'a mise KO, je suis figée sur place. C'est impressionnant la violence, la force de percussion.

     

    Halka arrive. J'entends sa voiture se garer dans la cour. Je ne dois pas restée comme ça. Je dois me bouger. J'ai l'impression d'avoir mille kilos à soulever et zéro muscle à ma disposition. Effarant !

     

    Guénady aussi l'a entendue. Si je pouvais avoir son aisance, sa souplesse.

     

     

     

    H : - Salut je suis naze.

    KA : - Je traduis. Tu ne veux ni me voir, ni m'entendre.

    H : - Non cela veut dire : salut, j'suis naze. C'est quoi ce plateau, tu attends quelqu'un ?

    KA : - Toi.

    H : - Je ne picole pas au point d'avoir besoin de deux verres. C'est quoi tes mixtures ? Le rouge on dirait du sang de bovin et l'autre ... Sa diarrhée ? Mais elle sent bon.

    KA : -Tu es le critique gastronomique le plus lugubre que je connaisse.

    H : - Parce que tu ne connais que moi. Donc c'est quoi tes trucs là?

    KA : - Ta diarrhée est un velouté de bananes et fraises. L'autre c'est un tonique de légumes.

    H : - Carottes, poireaux, pommes de terre ! Comment ce peut être rouge sang alors ? Pourquoi tu veux que je bois ça ?

    KA : - Je ne t'oblige à rien, c'est le verre de Samuel que tu t’appropries. Il y a de la betterave rouge dedans. Du gingembre et du raisin aussi. Par contre, désolée mais il n'y a pas de poireaux.

    H : - Samuel est là !

    KA : - Etait.

    H : - Il est parti chez sa mère chercher la bouteille de martini blanc. Il est parfait ce mec. Un peu déjanté mais parfait. Il ramène les cacahouètes aussi car toi tu ne les as pas. Mais comment des fraises peuvent avoir la couleur du vomi ?

    KA : - Reste vendeuse de meubles, tu n'as aucun avenir en critique gastronomique.   Il y a des flocons d'avoine dedans, et un yaourt. Tu peux goûter si tu veux, mais je l'ai fait pour moi.

    H : - J'attends le martini.

    KA : - Et bien tu vas attendre longtemps.

     

     

    Le visage de Halka s’assombrit, ses sourcils s'abaissent, je le vois. Je me suis voulue heureuse, enthousiaste, mais je ne suis pas bonne comédienne. Elle a compris qu'il se passait quelque chose.   Si elle avait été la fille du repas de dimanche soir, la fille un peu sombre, un peu repliée sur elle-même, il m'aurait été facile de lui résumer ce qui vient de se passer, mais elle est si lumineuse, si énergique, si tout simplement elle , qu'il n'y a aucune chance qu'elle se taise ou qu'elle fasse preuve de compassion. Elle va rire à gorge déployée avant même que je n'ai fini de raconter. Et elle va en rajouter, une couche, deux couches, trois couches. Je n'ai nulle envie d'essuyer ses railleries.

     

    KA : - Tu as prévu quelque chose pour ce soir. Si on allait à Rennes. Je ne sais pas ? Au cinéma ?

    H : - Et pourquoi pas à la piscine puis à l'opéra ! Qu'est-ce qui se passe entre Samuel et toi ? Pourquoi tu ne veux pas me le dire ? Parce que c'est ça, tu ne veux pas me le dire.

    KA : - Tu vas en plaisanter. Je t'entends déjà rire. Toute La Mézière t'entend déjà rire.

    H : - Il t'a embrassée ! Sérieux ? Trop digue ! Enfin non, y'a Marie Pierre. Merde alors il t'a embrassée !

    KA : - J'aurai préféré.

    H : - Merde d'alors. Alors toi tu caches bien ton jeu. Tu lui as fait des avances et il t'a repoussée. Je n'avais pas capté que tu le voulais dans ton lit. Tu n'arrêtes pas de parler de Xavier, Xavier par si, Xavier par là, comme si il allait revenir d'un voyage d'affaire dans l'heure, comment j'aurai pu imaginer que tu fantasmais sur Samuel. Tu caches bien ton jeu toi. Purée ! Merde d'alors, mais c'est pour ça que tu étais si verte quand tu as cru qu'il me violait. Ah j'avais pas capté. Merde alors, il te plait. Il est pas moche, c'est vrai il n'est pas moche. Un peu trop , enfin pas assez, mais bon c'est que moi j'aime, enfin on se fout de moi là. C'est con y'a Marie Pierre. Et puis il y a Solange en belle-doche ! Purée ! Il t'a repoussée. Mais il t'a repoussée un peu parce que son orgueil de mâle n'aime pas les filles qui font le premier pas, ou il t'a repoussée style t'a aucune chance meuf ?

    KA : - Tu as bien plus de talent comme romancière que comme critique culinaire.

    H : - Bon, je te promets, sur les fesses de Guénady : Je ne ris pas, et cadeau immense, je me tais. Pas un mot. Pas même une onomatopée. Rien, que dalle, silence total, mais toi, parle. Que c'est-il passé entre vous ? Allez raconte. Tu vois je m'assieds, et même, docilité et soumission je vais boire ton rouge  de betteraves sans poireau. Allez déverse.

     

     

     Samuel !

    Mon téléphone portable m'annonce un SMS et je sursaute, je pense à Samuel. C'est plus fort que moi, pour l'heure lui seul occupe mes pensées. Bien sûr je n'occupe pas les siens aussi le SMS ne peut être de lui.

     

    Inutile de lever les yeux vers Halka dont le visage a plongé dans le verre. Elle a compris, je ne pense qu'à lui. Comme le verre n'est pas un rempart suffisant, elle se lève pour  filer vers le coin cuisine en emportant Guénady, afin de me laissait tout le loisir de lui répondre. Belle délicatesse. Je n'en attendais pas autant d'elle. Elle ordinairement si, rentre dedans si, percheron.

     

    Ce n'est qu'une pub de chez Orange.

    Qu'avais-je imaginé ! Il ne peut se repentir aussi rapidement. Impossible de le concevoir prendre son portable pour s'excuser. D'ailleurs comment pourrais-je l'envisager faisant quoi que ce soit, j'ai l'impression de ne plus le connaitre. Qui était le Samuel qui est entré dans le salon ? L'homme sur la terrasse était Samuel, le clown Samuel, le charmant Samuel. Mais ensuite, une fois la porte d'entrée franchit, qui fut-il ? Je ne sais pas.

     

    Pourquoi a-t-il réagi comme ça ?

    Quel mal  y a-t-il ?

    Ce n'est qu'un livre.

    Juste un livre !

     

    J'aurai compris que Halka le rejette. D'ailleurs c'est un peu ce qu'elle a fait. J'ai cru qu'il pouvait l'aider. Jocelyne aussi y a cru. Elle m'a encouragé à le sortir de sa bibliothèque pour le prêter à Halka.

    Elle ne peut pas passer toute sa vie à faire des cauchemars d'incendies, il faut qu'ils cessent.

    Tout à une raison d'être et surtout, tout a un point de départ.

     

    Qu'elle fasse des cauchemars d'incendies après avoir vu sa maison en flammes, il n'y a rien d'étonnant. Je ne suis pas psy mais il me semble qu'une personne qui voit sa maison en flammes au moment où son amoureux rompt avec elle et qui ensuite perd le sommeil pour cause de cauchemars d'incendies, est quelqu'un qui s'accroche au feu pour ne pas regarder  le coeur du problème, soit la cassure de son couple. Halka n'a abordé le sujet de sa rupture ni avec Jean Christophe, ni avec un tiers. Elle n'en parle jamais. Elle est passée d'une vie de couple, à une vie de célibataire en une fraction de seconde. Ce n'est pas normal. Elle est dans le déni. Et Jean Christophe aussi. Je le lui ai déjà dit, je suis sûre qu'elle bloque sur l'incendie pour ne pas aborder le sujet essentiel : sa rupture. Je n'affirme pas avoir raison à 100% mais je sais détenir une part de la réalité. J'en suis sûre. Les cauchemars masquent un déni.

    Un jour ou l'autre elle s'effondrera. C'est impossible autrement.Et les cauchemars disparaitront.

     

    Jocelyne pense que ma théorie est plausible, mais elle pense aussi qu'il y a fort à parier que si Jean Christophe et Halka n'ont pas cherché à se rencontrer depuis la rupture, c'est que leur amour  ne devait pas être vraiment fort.  Je n'ai jamais entendu une femme parler de son amoureux avec amour. Ni un homme d'ailleurs. Il n'y a que dans certains livres que j'arrive à relever des phrases qui touchent ma réalité. Le sujet n'est pas là. Même sans amour, une rupture aussi soudaine,  c'est un choc. Un jour Halka devra aborder le sujet.

     

    Mais il y a autre chose derrière les cauchemars, à n'en pas douter.

     

    Il y a l'enfant. L'enfant qui brûle et qu'elle nomme Samuel. Elle ne l'a pas inventé pour penser à une autre personne que Jean Christophe. Au moment où elle a hurlé son prénom pour la première fois, elle ne pouvait pas savoir que dix minutes plus tard, Jean Christophe allait l'abandonner sur le trottoir. Elle n'a donc pas inventé Samuel pour placer Jean Christophe au second plan.

     

    Quand j'ai vu ce livre dans la bibliothèque de ma belle-mère je me suis dit que peut-être, une phrase, un mot se transformerait en déclencheur et que Halka comprendrait quelle est la source de son cauchemar. Je n'ai ramené le récit que pour l'aider.

     

    Halka n'a pas été convaincue. Elle a laissé le livre sur la table de salon. Il y prend la poussière depuis lundi.

     

    H : - Tu as commencé à le lire ?

    KA : - Non.

    H : - Tu le regardes comme si il était la source de tous tes malheurs.

    KA : - Quand Samuel l'a vu, il a posé son verre pour le prendre dans ses mains. J'ai vu ses mâchoires se serrer. Et puis ensuite il a explosé. Il a articulé avec une colère froide que j'étais encore plus conne que sa mère prétendait, que je lisais vraiment n'importe quoi. Il a balancé le livre, j'ai cru que j'allais me le prendre en pleine tête, mais il a percuté le mur avant de retomber sur le canapé. Avant qu'il finisse sa course, Samuel avait quitté le salon en emportant sa colère noire.

     

    Halka ne rit pas. Halka ne répond pas. Elle reste interdite comme moi. Nous sommes là, face à face dans le salon, elle debout, moi assise. Sur la table entre nous une couverture qui ne nous aide pas à répondre à nos pourquoi.

     

    Souad  - Brûlée vive.


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  • 20

    Les mecs n'ont rien dit, en même temps les mecs ne disent jamais rien. Les mecs il leur faut un tremblement de terre de 10 minutes pour qu'ils commencent à dire qu'il y a un truc qui cloche.

     

    Les filles n'ont rien dit non plus. A croire qu'elles se foutent de tout, elles aussi. Elles ont agi comme deux gamines accompagnant leur père et ravies de se retrouver ensemble pour se raconter les secrets débiles qu'ont les ados attardés. Pathétique !

     

    Voilà une bonne heure que les travaux ont commencé. Aujourd'hui les mecs éventrent la pelouse. Ce soir quand Kara Ann rentrera elle verra concrètement où finit son terrain et où commence celui de Solange.

     

    C'est dingue. Aucune des deux n'est là. Et je suis la seule à trouver ça dingue. C'est encore plus dingue. Les deux personnes concernées sont absentes et je suis la seule à trouver que ça cloche. Bien plus que les i des oignons c'est le mot entier LOGIQUE que l'on va pouvoir enlever du dico. La logique n'a plus d'existence sur ce début de siècle.

     

    Solange est au Portugal pour un mois. Déjà une semaine et demi de passée. Le temps passe trop vite.

     

    Kara Ann déjeune chez ses beaux parents. Je suis conne, mais elle m'a choquée quand elle m'a dit ça. Ses beaux parents ! Pas une seconde je n'ai pensé aux miens depuis ma séparation d'avec Jean Christophe, pourtant j'avais de bons rapports avec eux. Pas une fois je n'ai songé à leur passer un coup de fil ou à débarquer chez eux. En même temps on ne peut pas dire qu'ils se soient manifestés beaucoup, eux non plus. On vit à une époque où on a 4500 amis sur la toile et O  en chair et en os. Parfois la lucidité donne envie de se flinguer !

     

     

    On se suffisait m'a expliquée Kara Ann pour justifier l'absence d'enfant dans leur couple. Je n'ai pas envie de me demander combien d'enfants sont nés juste parce que leurs parents ne se supportaient pas. Je veux seulement un instant, me demander combien d'heures dans ma vie, je me suis oubliée pour accorder de la valeur à Angélique et Aurore qui, aujourd'hui m'ont vomie dessus ? Si j'avais un gramme de spiritualité, j'aurai probablement une réponse, tout au moins un début.

    Là je ne sais pas pourquoi, là maintenant, je me souviens d'une réflexion d'un prof de science. Il avait dit : chez les champignons (pas ceux que l'on mange, mais les mini rikiki... Les grands aussi peut-être, je ne sais pas, lui parlait des champignons levures moisissures). Il disait que quand ils avaient tout ce dont ils avaient besoin, ils grandissaient, ils s’épanouissaient. Mais si le milieu leur devenait hostile,  alors ils songeaient à la reproduction, à la survie de l'espèce, et fabriquaient des spores.

    Là en y repensant, vient s'ajouter dans ma mémoire, une chose que mes parents m'ont apprise.

    Quand on achète des petites plantes au printemps style géraniums, fuchsias, et autres dahlias, nous avons des bébés plants mais déjà fleuris. Ce qui ne devrait pas. A ce niveau de leur croissance, ces bébés plantes ne devraient avoir que des tiges et des feuilles. Mais alors les gens ne les achèteraient pas puisqu'ils ne sauraient pas la couleur de leurs futures fleurs. Aussi les horticulteurs font souffrir les plantes en les assoiffant. Se sentant en danger de mort, comme les levures moisissures, les bébés plants cessent leur croissance et songent à la reproduction en produisant des fleurs.

     

    Les enfants sont-ils fait par les gens qui ne s'épanouissent pas ! Les parents sont-ils les êtres qui ne savent pas s'accorder de la valeur, qui ne se sentent pas en sécurité ? ... Questionnement dangereux. Toujours est-il que si on enlève le sujet des enfants et de la télé au peuple, un silence s'installerait sur la Terre. L'homme n'est-il qu'un champignon primitif ... Sujet dangereux !

    Toujours est-il que j'ai passé un temps fou à m'oublier pour des gosses, des adultes, qui m'ont oublier comme moi j'ai gommé de ma mémoire, sans même m'en apercevoir (ce qui rend la chose encore plus effrayante) mes beaux parents.

     

    Je n'arrive pas à comprendre comment j'ai pu avoir une vie, une belle famille pendant près de vingt ans et comme ça du jour au lendemain, en sortir sans créer une simple vague, un peu de remous ? Sommes nous si superficiels, futiles, aveugles et sourds ? Etais-je si transparente, insignifiante ? Comment est-ce possible que personne ne se soit révolté, ait voulu savoir ce que j'étais devenue ?  Je ne songe même pas à de l'intérêt, je pense à de la curiosité. Personne n'a même envie de me voir encore, au moins de m'entendre encore, même juste pour un futur ragot, un cancan, se foutre de ma gueule derrière mon dos. Personne n'a même un peu de haine à me jeter à la figure ? N'étais-je donc ni aimée ni haïe ? J'étais la souris qui vit et meurt dans les combles dans l'indifférence de tous. Personne n'a-t-il donc réalisé ma venue, personne n'a-t-il donc pris conscience de mon départ ?

    J'ai froid.

     

    Kara Ann est veuve mais a des beaux parents. Moi je ne suis personne pour une famille entière qui fut la mienne.  Pourquoi ? Des années de vie sans Xavier se sont additionnées. Avec le temps ils auraient pu apprendre à exister en s'éloignant. Mais moi, je ne suis plus d'eux que depuis quelques semaines.

    Mon dos se gèle à la vitesse où ma lucidité se fait lumière.

    Je suis Casper le fantôme. Je n'ai jamais été autre chose que Casper.

    J'ai froid en moi. Un froid glacial.

     

     

    Par la fenêtre je vois les mecs qui bossent. Lukasz a enlevé un pull, le voilà en t-shirt. Les filles jacassent sur la balancelle, indifférentes au chantier devant elles, à moi en cuisine.

    Zofia est ma belle soeur. Mais déjà elle me préfère Marie Pierre. Elles ne se voient que pour la seconde fois, et déjà elles sont indécollables. Je sais qu'elles se sont téléphonées, que les SMS fusent entre elles. Je suis contente pour elle, mais c'est plus fort que moi, je ne peux m'empêcher de me demander ce que j'ai qui a empêché Zofia de me considérer comme une amie, une soeur.

    Enfin si, elle me considère comme sa soeur puisqu'elle a coupé presque tout contact avec ses soeurs. Je suis donc bien une de ses soeurs pour son coeur, un coeur qu'elle a enfermé dans un tiroir qu'elle n'ouvre que très peu.

     

    Mon gâteau au noix n'avance pas.

     

    - Eh Guénady , tu ne vas pas manger mes trois jaunes d'oeufs tout de même ! Je t'en ai donné un, ceux-là sont à moi. Ok je ne m'en occupe pas. Mais ils sont à moi. Va sur ton arbre, laisse moi le plan de travail. Allé pousse tes fesses, c'est un gâteau au noix que je veux faire, pas aux poils de chat russe.

     

    A quoi bon  appeler mes beaux-parents aujourd'hui ? Le temps a passé. Il n'y aura aucune trace de mon passé dans mon avenir. Quel avenir j'ai ? Je vais me coller à des gens qui ne vont pas s'en apercevoir ? Et je vais me transformer en leur esclave pour qu'ils me gardent encore un peu ?

     

    Les mecs s'amusent bien avec leur mini-pelleteuse. Les filles sont décontractées au soleil sur la balancelle. Kara Ann est chez ses beaux parents et moi je passe mon dimanche après midi pour qu'ils aient tous les cinq, un bon repas ce soir. Mais  mon gâteau n'avance pas.

     

    Eh  Solange

    Mais, vieille rombière
    Pour ta mise en bière
    Préfères-tu qu'on creuse
    A la pelle…?

    Mais, vieille rombière
    Pour ta mise en bière
    Préfères-tu qu'on creuse
    A la pelleteuse ?! *

     

     

    Shiroishi.

    Sur le mur, au côté du prénom Shiroishi il y a ET???.

     

    Kara Ann ne voulait pas d'oie.

    Après avoir trouvé le prénom Shiroishi, elle m'a affirmée qu'il n'y aura chez elle ni oie ni poule. Les prénoms ont été trouvé pour rien. Mais voilà, depuis elle a eu au téléphone une limitante du Périgord noir qui va aux manifs de L214 comme elle, voilà que non seulement Kara Ann veut Shiroishi mais en plus, maintenant il faut une copine pour Shiroishi. "Pauvre  Shiroishi, elle va être malheureuse toute seule, il lui faut une copine". 

     

    SOS

    Recherche pour Halka une copine.

    Suis ok pour faire les 6 heures de route pour aller la chercher.

    Si le Périgord noir a une copine pour Shiroishi,

     Y existe-il une copine pour Halka ?

    Je la veux bien née dinde.

     

     

    Shiroishi ne doit pas être seule, elle ne doit pas être malheureuse.

    Et moi ? Qui songe à ma souffrance ?

     

     

    Est-ce que Kara Ann va dire à ses beaux-parents qu'elle va descendre dans le Périgord pour récupérer deux bébés oies. Des bébés échantillons.

    Des oies naissent pour qu'un jour les hommes puissent manger du foie gras. Elles naissent toutes en couveuses. Après leur naissance, un échantillon, soit un pourcentage des bébés doit mourir pour autopsie, pour savoir si le lot est sain, comme on tire sur les yeux d'un nounours en labo pour savoir si les nounours de la production du jour ne sont pas dangereux pour les enfants. Je ne savais pas que certains devaient juste naitre pour que d'autres puissent être dit apte à suivre la voie qu'on leur à tracer. Bref, Shiroishi et X vont être récupérées entre la sortie du couvoir et l'entrée au labo. Elles éviteront ainsi la mort par autopsie après avoir éviter une vie de gavage. Deux petites chanceuse sauvées d'un monde de brutes.

    Est-ce que Kara Ann va raconter son projet à ses beaux-parents ?

     

    Les poules Vézane et Eschéa aussi vont être récupérées par  une fille de l'équipe des militantes, mais elles, elles arriveront adultes , elles seront sauvées juste avant l'abattoir, après une "carrière" de poule pondeuse.

     

     

    Est-ce que Kara Ann va raconter l'histoire de ses oies et poules à ses beaux-parents ?

    Est-ce qu'ils vont la juger folle de vouloir faire des centaines de kilomètres pour deux oies ?

    Est-ce qu'ils vont lui faire comprendre que ce serait plus économique pour elle d'acheter ses 4 bestioles dans une ferme bio du département ?

     

    Kara Ann est mille fois plus excentrique que moi, mais elle a des beaux parents qui se soucient d'elle.

     

     

     

    Il faut que je monte mes blancs d'oeufs en neige.

    Il faut que je remonte mon moral. Il plonge.

     

     

    Lukasz n'a même plus son t-shirt. Samuel a toujours son petit pull à manches longues et col roulé. Le soleil est immense. Les filles rigolent entre elles. Guénady les a rejointe, il s'étale au soleil.

     

     

    J'ai froid.

     

     

     

    * extrait de la chanson  de Renan Luce


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  • 19

    Je suis lasse.

    Cela ne cessera donc jamais.

     

     

    Non seulement toutes ces images sont éprouvantes, mais les turbulences de mes nuits cassent mon sommeil. Chaque matin, je me lève un peu plus fatiguée. J'en suis réduite à faire des siestes avant le repas du soir, après celui du midi. Et pour aucun profit. Jamais de ma vie je ne me suis sentie aussi exténuée qu'aujourd'hui.

     

     

    Comme je fus naïve de croire que quelques nuits d'absence annonçaient la fin définitive des cauchemars. Comme je fus naïve !

     

     

    Aujourd'hui j'ai l'impression que ma tête, le fou qui y siège, a stoppé les émissions de cauchemars suite à la rencontre avec un vrai Samuel. A croire que j'ai réussi à le désarçonner. Je ne sais pas pourquoi je pense comme ça, mais c'est ce que je ressens.

    C'est comme si le fou là-haut se sentant tout puissant s'amusait à bombarder mes nuits d'appel de détresse sur fond de flammes. Comme si plus je perds pied, plus il se renforce. Alors quand  je lui offre un vrai Samuel, il en est perturbé. C'est un peu comme si j'avais changé de stratégie et qu'il ne s'y était pas attendu.

    Fini les implorations de paix.

    Cadeau d'une livraison de Samuel.

     

    Je sais, cela semble crétin ce que j'essaie d'exprimer mais c'est comme ça que je le ressens maintenant. Le fou de mon cerveau a cessé de me bombarder quand je lui ai offert l'exact opposé à ce qu'il attendait de moi.

     

    Mais il a repris ses esprits, il a repris la guerre.

     

    Je suis découragée.

     

    Quand on a un ennemi il ne faut pas l'éviter, le fuir, il faut l'analyser puis ensuite lui rentrer dedans en passant par son point faible, sa porte d'entrée.

    Quand on a une maladie, il faut confier son corps à la science, et s'empoisonner à coup de médocs pour la faire fuir.

    Mais là, quelle est la solution ?

    Contre qui je me bats ?

    Qui est ce fou logé dans mon cerveau ?

     Comment mener une guerre contre un créateur de cauchemars ?

     

     

    Il n'a pas aimé que je pactise avec un vrai Samuel. Il a été désarçonné d'abord, mais l'essentiel est qu'il n'ait pas aimé. J'en paie le prix aujourd'hui. Les attaques, les cauchemars sont plus violents. La danse des flammes ne faiblit pas. Au contraire.

     

    D'ailleurs, détail surprenant :

    Je ne l'ai réalisé que récemment, il y a quelque chose d'étrange. Les flammes n'ont aucune chaleur. C'est un peu comme si il y avait un écran entre elles et moi. Je me demande si il s'agit bien d'un écran de protection ou un fait me permettant de mesurer mon éloignement au brasier. Est-ce que cela n'annonce pas simplement la distance qui me sépare de ma chute finale ?

     

     

    C'est comique. C'est vraiment comique.

    Zofia, maman, papa, Lukasz, et même Kara Ann m'invitent à prendre rendez-vous chez un psy. Ils ont tous la même obsession. Mais il va m'interner d'office si je lui résume ma réalité.

     

    " Bonjour doc, alors voilà. Un soir mon mec m'a plantée dedans notre maison en flammes. Pourquoi ? Car c'est un con. Déjà.  Ensuite parce que je n'ai pas comme lui pensé "merde la TV, l'ordi, le canapé dont on n'a pas fini de payer le crédit ..." Non, voyez vous doc, moi quand j'ai vu la maison en flammes j'ai hurlé mille fois le prénom de Samuel.

    Qui est Samuel ?

    Je n'en sais rien.

    Non non doc, ce n'est pas là qu'il faut vous mettre à me prescrire des trucs pour tuer ma folie, attendez la suite, vous allez pouvoir tripler la dose.

     

    Donc là, face à ma maison qui brûle, je me fous de ma super paire de bottes que je viens de m'acheter 89€, de mes dizaines de jeans, et de mes robes super classes, moi j'appelle Samuel, un mec que je ne connais pas.

    Pourquoi ?

    Et bien voilà, on y arrive : parce que dans ma tête il y a un créateur de cauchemars qui n'aime pas les gens qui dorment. Je ne sais pas comment il est entré dans ma tête, mais je vous jure qu'il y est.

     

    Au début le créateur a été cool. Il a commencé en douceur. Des flammes, juste des flammes. Et puis il a donné un tour de vis. Les flammes cachaient Samuel, un Samuel qui brûle. Mais les flammes le cachent si bien que je ne le vois pas. Je sais juste qu'il brûle.

    Comment je le sais ?

    Le créateur est dans ma tête, il n'a donc pas de difficultés pour me passer une info. Bref voilà, la nuit je suis réveillée car il y a des flammes qui cachent un Samuel qui brûle, et moi, cloche, j'y crois chaque fois, et donc chaque fois, je hurle sur le pauvre Samuel qui brûle.

     

    J'ai fait un sale coup au créateur.

    Par mes yeux, je lui ai présenté un Samuel. Un vrai. Hasard de la vie. 

    Bon c'est comme sur la connerie de Jean Christophe, il y a beaucoup à dire, mais ce n'est pas le sujet, donc on ne va pas perdre de temps à savoir si le hasard bosse dans mon camp ou dans celui du créateur de cauchemars.

     

    Le Samuel qui s'est placé devant mes yeux, et mes oreilles, je ne vais pas vous dire que c'est un super beau mec, quoique j'en sais rien. De toute façon on s'en fout. Bref, revenons aux moutons que je ne peux pas compter puisqu'ils sont tous brûlés.

     

    Donc le créateur de cauchemars qui bosse pour mes insomnies, n'a pas aimé que je me moque de lui en lui offrant un Samuel. Et un Samuel bon vivant qui plus est. Après quelques nuits de trêve, il a donné un tour de vis de plus.

     

    Me voilà donc toujours face aux flammes qui ne me chauffent pas mais qui brûlent un Samuel que je ne vois pas, et comme si cela ne suffisait pas, un élément a été ajouté au scénario de mes insomnies :  une voix. Non pas une voix. Des pleures. J'entends Samuel qui pleure. Oui je l'entends qui pleure. Il ne crie pas au feu, il ne hurle pas je brûle, au secours, non il pleure. Il pleure comme en petit enfant pleure parce qu'il est tombé. Il n'y a pas de peur ou de rage dans ses larmes, il pleure de peine, juste de peine. J'ai presque envie de dire, il pleure en douceur.

     

    Alors doc, suis-je bonne pour une dose létale où dois-je encore attendre un tour de vis de plus ? "

     

     

    Je suis épuisée.

     

    Kara Ann est venue dans ma chambre, pour m'aider à sortir du brasier. Elle a eu la bonté de m'accompagner sur la terrasse pour que je prenne l'air, change d’atmosphère. Elle m'a posée la même question que Zofia : qui est Samuel ?

    Qui est Samuel ? Qui est Samuel ?

    Mille fois je me suis posée la question. Je n'en connais aucun. Maintenant il y a le fils de Solange, mais il ne compte pas puisque je l'ai connu après. Je n'en connais aucun, je n'en ai connu aucun.

     

     

    Je ne l'ai raconté à personne, je leur semble déjà assez dingue comme ça, mais je suis allée jusqu'à me dire que je ne devais peut-être pas voir samuel comme un prénom mais comme un message. Alors je suis allée sur internet lire ce que ce prénom voulait dire.

     

    Samuel prénom hébraïque qui signifie issu de Dieu.

    Les flammes viennent de l'enfer, samuel de Dieu. L'enfer détruit ce qui vient de Dieu. Cela n'a aucun sens pour moi. Je n'ai aucune religion. Mes parents ne nous ont rien enseigné et la vie ne m'a rien inspirée.

     

     

    Quel est le talon d’Achille d'un créateur de cauchemars ? 

     

     

    Et si j'allais voir un pompier ? Ils ont peut-être un truc pour ne plus voir de flammes la nuit après un incendie ? Je risque quoi ? Je devrais peut-être aller voir un pompier.

     

     

    J'ai froid sur la balancelle. Il doit être bientôt deux heures. Encore une nuit où je n'aurai pas mon compte de sommeil.

     

    Je suis épuisée. Epuisée.

    Quand cela cessera-t-il donc ?


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  • 18

    J'avais complétement oublié cette histoire.

    Oksana a eu raison de me la rappeler. Que la mémoire peut être sélective !

     

    Oksana et Solange ne se sont jamais vraiment bien entendues, aussi Oksana n'a archivé que les moments où Solange s'est comportée sans peu d’élégance. Moi j'ai toujours apprécié Solange, aussi comme si je n'avais pas voulu ternir son image, j'ai gommé ses imperfections.

    Samuel m'a appris le départ de Solange pour le Portugal. Elle songe, dit-il, a y demeurer tout mars.

     

    Elle a refusé le repas chez moi.

    Elle est partie pour un mois sans m'avertir.

    Je suis choquée. Peinée. Déçue. Je vais faire comme Lukasz l'a suggérer. En plus de poser des panneaux de grilles rigides de 2 m de haut, idée première de Samuel, pour l'opacité, nous allons, enfin ils vont récupérer les pieds de bambous des jardinières de bétons créées par Gérard pour planter devant le grillage. Et je suis aussi d'avis de mettre du grillage en WWW pour slalomer autour des jardinières pour qu'il n'y ait plus d'ouverture d'une propriété à l'autre.

     

    Solange en partant au Portugal me donne carte blanche, et bien c'est une frontière infranchissable qu'elle va gagner, qu'elle va payer pour moitié. Elle n'aurait pas du me faire pleurer.

     

     

    Maintenant qu'Oksana a réveillé ma mémoire, j'entends la voix de Solange affirmer "on ne va pas en faire toute une histoire". Nous étions toutes remuées, au bord des larmes, voir en révolte et Solange qui sort de la pièce pour retourner à son bureau et qui jette à l'assemblée : on ne va pas en faire toute une histoire. Je me souviens que le soir j'en avais pleuré dans les bras de Xavier, rien que d'y penser, le trouble me revient. Xavier si royal. Plus je fondais en larmes, plus il devenait un concentré de colère. Au final il m'a repoussé trop violemment pour faire le geste de l'adoption. Ses poings étaient si serrés qu'ils blanchissaient. Il l'a refait une seconde fois, avec encore plus de détermination. Et ensuite il a pris le téléphone, et m'a invitée à le dire à Gildas. Oh! il faudrait vraiment que je le rappelle, je deviens impardonnable. Il sera sorti de l'hôpital que je n'aurai toujours pas pris de ses nouvelles. D'ailleurs il doit déjà en être sorti.

    J'aimerai savoir comment il connait Lukasz aussi.

     

     

    J'ai eu Gildas au téléphone, il m'a annoncée qu'il n'y aurait pas d'adoption possible, qu'elle était morte. Alors j'ai pleuré à nouveau. Le lendemain j'ai annoncé la nouvelle à tout le monde, et tout le monde a été sous le choc. Solange est entrée dans la salle de réunion, a demandé ce qui se passait, pourquoi ce silence total, pourquoi nos têtes d'enterrement ? Oksana lui a annoncé la mort du petit bouchon. Elle nous a toute regardée tour à tour, comme si nous étions stupides, et elle a tournée les talons. Dans le couloir sa voix a laissé derrière elle un filet de mot monstrueux : On ne va pas en faire toute une histoire, on voit ça tous les jours.

     

    C'est vrai tous les jours des enfants meurent suite à la violence d'un de leur parent. Mais pour nous c'était la première. Pour moi. Je venais de commencer dans le métier quand j'avais du rejoindre la police à l’hôpital. Une petite fille muette venait d'y être amenée. Elle avait été trouvée en sang, dans un buisson au parc du thabor à Rennes. C'était ma première rencontre avec Gildas Monnier, pas la dernière mais ma première. C'était aussi la première fois que je devais communiquer avec une enfant battue. Elle avait cinq ans. Tout naturellement elle m'a racontée que sa maman était très fâchée parce qu'elle n'avait pas de mots dans sa bouche. Alors pour faire sortir les mots elle la battait, mais les mots ne sortaient pas. Elle m'a demandée où ils étaient cachés les mots en elle ? Pourquoi ils restaient cachés ? Est-ce qu'ils avaient beaucoup peur de sa maman et que c'étaient pour ça qu'ils ne sortaient pas ? Fany. Fany est morte dans la soirée. Un caillot de sang a bougé dans son cerveau. Elle est morte de n'avoir jamais su dire maman. 

     

    On ne va pas en faire toute une histoire.

     

    Comment ai-je pu oublié la réplique de Solange. Quand à midi Oksana et moi nous avons reparlé de cette histoire vieille de vingt ans, nous ne sommes pas parvenues à demeurer normales. Nos yeux piquaient, nos gorges se nouaient, comme nos estomacs.

     

    Fany.

     

    Que n'ai-je pas voulu voir chez Solange ?

    Qui est-elle ?

     

    Et Halka qui est elle ? Elle me fait rire. Voilà qu'elle veut que je pose mes vacances en même temps qu'elle pour que nous allions en camping-car en Serbie ensemble voir la mère de Guénady son chat.

     

    Bon, j'appelle Gildas.


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