• 169 - Partie 1 - Jour 9. (1)

    Après le choc, un énorme silence envahit l'espace.

     

    Comment en étaient-ils arrivés à se disputer si violemment ? Plus personne n'osa ajouter de la souffrance à la souffrance.

     

    Quand Marie José s'était levée furieusement pour fuir cette atmosphère malsaine, le banc jusqu'alors sous elle, avait basculé au sol. Le bruit du bois rencontrant le carrelage réveilla les esprits. Ils se disputaient. Seulement à cet instant ils réalisèrent le ridicule de la situation. Ils en étaient arrivés à se disputer, à se reprocher du grand n'importe quoi. Marie José n'était pas venue pour ça. Personne n'était venu pour ça. Ce choc les fit constater l'absolue absurdité de la situation. Tous, d'agressifs, ils passèrent à penauds, n'osant même plus relever les yeux, respirer pleinement. La honte s'additionna au silence. Marie José debout, stoppée dans son élan par la chute du banc, ne savait plus que faire. Partir ou rester ? Les mots les avaient tous conduits dans une autre dimension. De retour à la réalité, comment se comporter ? Comprendre comment et surtout pourquoi, ils en étaient arrivés là ? Ou reprendre plus avant comme si jamais ils n'avaient dérapé?

     

    A l'étage Helmut changea de couche. Il était le seul dans cette maison à avoir constaté le recul des nuages, l'entrée du soleil par la fenêtre. Soucieux de son bien être, il alla s'éteindre au plus haut du lit, sous la chaleur naturelle.  En bas Philippine seule s'ouvrit à son petit manège : sauter pour descendre de son lit double, quitter la mezzanine, traverser la chambre, monter dans le lit de Philippine qu'il jugeait sien aussi. Elle n'entendit pas les oreillers tomber sur le tapis, mais elle les imaginait expulsés par une patte rapide, efficace. A son tour elle constata le soleil dans la maison. Les feuilles et cahiers étalés sur la table de la cuisine en étaient inondés.

     

    - Un thé, un café, des chocolats, un verre de vin, n'importe quoi ? Quelqu'un veut quelque chose ? demanda Philippine pour que cesse la diffusion du vide qui les isolaient les uns des autres, pour repartir sur de nouvelles bases. Marie José tu prends quoi ?

    - La porte.

    - Je te suis.

     

    Le résultat obtenu ne fut pas le souhaité. Marie José sortie de sa torpeur, récupéra hâtivement son sac à main  dont la lanière était écrasée par le banc échoué. Elle tira, s'énerva. Philippine voulut l'aider mais son mouvement énerva encore plus Marie José. Rien ne se passait comme espéré.

     

    Antoinette fut la première arrivée à la porte.

     

    Les deux femmes sorties, Arno et Philippine échangèrent une grimace.

     

    - Ton n'importe quoi englobe quoi ?

    - Ecoute Arno, franchement  je ne sais même pas ce que j'ai.

    - Tu as des barres Kinder ?

    - C'est pour les gosses, ces trucs là.

    - Je suis un gosse.

    - L'homme est enfance éternelle !

     

    Du tiroir gauche de son vieux meuble en bois, elle extirpa des emballages vides. L'un deux, lourd, contenait encore deux petits sachets rouges.

     

    - Kitkat ?

    - Va comme lot de consolation. Je peux aller fumer sur ta terrasse ?

    - Helmut on va dehors, tu viens ?

     

    Pourquoi Philippine criait pour l'inviter à se joindre à eux ? Il était interdit de chocolat et le nommé Arno était un homme. Vraiment pas de quoi abandonné l'ami Soleil. Helmut ne comprenait pas comment Philippine pouvait encore le connaître si mal ? Depuis le temps qu'il l'éduquait !

     

    A l'origine tout était si simple pourtant.

     

    L'idée était venue d'Arno.

     

    Suite au passage de la police au restaurant, les employés s'étaient interrogés. Que leurs avaient-ils demandé ? Que leurs avaient-ils appris ? De quels  éléments disposaient-ils ? L'échange n'avait rien révéler à Arno. Il y avait ceux qui ne pensaient qu'à eux, ceux qui voyaient dans l'absence de Elvira, une chance d'être remarqué plus fortement et ceux qui étaient déjà passés à autre chose. Aussi affreux que cela puisse-t-être seule Marie José le rejoignait, et encore non, elle, elle l'avait déjà tuée. Comme il le résuma ensuite à sa femme Odile, il y a d'un côté ceux qui rêvent de prendre du galon additionnés de ceux qui ont déjà oublié qui fut Elvira et de l'autre Marie José qui voudrait retrouver son corps pour comprendre comment elle est morte, et puis moi qui voudrait savoir ce qui l'a pousser à aller respirer un autre air que le notre.

     

    Le sur-lendemain, il ajouta Antoinette à sa liste. Celui-ci jugeait Marie José trop expéditive et Arno par assez lucide. Selon elle, Elvira vivait toujours mais ne pouvait qu'être séquestrée. Antoinette rejoignait Igor sur ce point, Elvira n'avait pas décidé seule de les abandonner tous. D'abandonner surtout le restaurant. Les jours qui s'additionnaient sans faire sonner le téléphone lui faisait délasser l'idée de rançon. Mais alors quoi ? Antoinette voulait aider, elle voulait retrouver Elvira. Elle  se pardonnait de moins en moins son indifférence des dernières années. Elle avait besoin de s'activer pour Elvira, à moins que ce ne fut pour la tranquillité d'esprit.

     

    Riche des deux femmes, Arno pensa qu'il fallait commencer par rencontrer la voisine de Elvira, même si  Marie José l'avait dépeinte comme une personne déplaisante. En réalité Marie José n'avait aucun réel souvenir de Philippine. Le dalmatien collant, la table de cuisine tout droit sortie d'un vieux cliché des années mille neuf cent et la clé volée suffisait à étiqueter Philippine  "non fiable". 

     

    Helmut était seul dans la maison lorsque Arno sonna. Ne supportant pas les hommes il lui aboya de reculer. Il s'entendit répondre "bon chien" preuve que les hommes sont sots. Il renforça son message mais l'odeur masculine ne s'éloignait pas. Et pour cause, Arno venait de s'appuyer contre le mur qui encadrait la porte pour rédiger un mot à destination de Philippine. Il commença par Madame, ignorant ses prénom et nom, Marie José n'ayant su les lui donner. Sans se soucier des aboiements rageurs il retourna vers la voiture de Elvira, la petite coccinelle rouge qu'elle s'était offerte d'occasion, crédit à l’appui, à l'époque où Igor commençait à songer à sa retraite sans envisager encore la vente du restaurant. Il ne l'avait pas souvent vue cette voiture. En repensant au jour où Elvira était passée chez eux prendre ses filleules pour la journée, il déposa la paume sur le capot. Pourquoi les jumelles ne passaient-elles pas plus de temps avec leur marraine ? Pourquoi passe-t-on chaque jour autant à côté des vraies importances  de l’existence ? Arno se sentant de plus en plus mal à l'aise, chercha des yeux, la boite aux lettres. L'une sur l'autre, parfaitement identiques, elles avaient été placées devant les places de parking, au plus près du portail de Elvira. Elvira Malacorne - Philippine Rozamin. Plus qu'il ne le déposa, il jeta le mot dans la boite du dessus et s'en alla comme un voleur. Helmut put enfin se taire. Satisfait, il se rendit à la cuisine. Aboyer après l'odeur désagréable lui avait donné soif.

     

    Madame,

    Marie José m'a dit que comme nous

    vous vous inquiétiez pour Elvira.

    Unissons nos forces, si vous le voulez bien.

     

    Arno Coursel

    serveur au resto d'Elvira

    arno.coursel.@hotmail.fr

    06 95 20 81 48.

     

    Philippine connaissait Arno d'en avoir mille fois entendu parlé par Elvira, ce fut donc sans hésitation qu'elle lui envoya un mail résumant la situation, dès assise sur son canapé, Helmut et elle revenus de la plage.

     

    " Bonjour Arno,

    Je fus heureuse de découvrir votre mot.

    Les flics sont aussi passé ici.

    Marie José a du vous le dire,

    j'ai les clés de chez Elvira.

    Avec eux, nous avons étudié sa comptabilité

    et inspecté ses placards.

    Il en résulte deux choses :

    * Depuis mai 2004 elle donne de l'argent à PLAN.

    Les sommes sont toujours les mêmes.

    Mais nous n'avons aucun indice

    sur ce qui se cache derrière les quatre lettres.

    * * A daté de juin de cette année,

    elle a sérieusement augmenté 

    sa collection de sous vêtements.

    Le neuf est bien plus sexy que l'ancien

    (avis de fille).

    Elle ne m'a rien dit,

    mais je sais qu'elle a un mec depuis cette période.

    Je voudrai le retrouver.

    Je suis en RTT vendredi toute la journée,

    je vais donc remonter chez Elvira

    fouiller dans ses albums photos, ses papiers.

    Objectif :

    trouvez qui elle nomme PLAN + les coordonnées du mec.

    Est-ce lui P Lan.... soit Plan.

    Ravie si tu viens te joindre à moi.

    Philippine".

     

    Tout le temps qu'elle écrivait le mail pour Arno, Helmut l'observait de son fauteuil. Elle ne voulait pas le regarder mais toujours son attention revenait sur lui. Il était calme, n'émettait aucun son, la contemplait simplement. D'autre aurait pu penser qu'il attendait qu'elle se lève, passe à la cuisine, qu'elle commence à préparer le repas du soir, mais pour Philippine le message était autre. Philippine était de celles, non qui croyaient, mais de celles qui savaient que les chiens étaient télépathes, aussi, elle savait que Helmut lui soulignait que commencer une relation par un mensonge manquant de valeur morale.

     

    Oui elle mentait à Arno. Les flics ne s'étaient pas déplacés chez elle, ce n'était pas eux qui avaient passé l'appartement de Elvira au peigne fin. Benoit n'avait même pas voulu monter chez la disparue.

     

    Le repas comme la soirée achevée, une fois au lit, la lumière éteinte, elle le prit contre elle un peu trop brutalement, ce qui le fit se retrouver le dos contre la couette, les quatre pattes en l'air et le cou tordu. Il comprit ce qui l'attendait. Résigné, il bougea difficilement pour libérer sa tête coincée et  ce fut parti pour une longue séance de massage, un cours de philosophie encore plus long.

     

    Philippine lui expliqua que dans le monde des chiens seule la vérité compte, or dans la race humaine elle a bien peu de valeur, cette vérité. Les hommes vivent suivant une logique de sociabilité qui oblige à sélectionner les vérités bonnes des vérités pas  bonnes à dire. Raconter que Benoit avait été dans son lit avant Helmut n'était pas une vérité bonne à dire. Raconter à Arno qu'il avait eu affaire à deux petits flics quand elle, elle avait eu le droit au gros bonnet, n'était pas plus racontable.

     

    Comme chaque fois, tout le temps du cours du soir, Helmut dormait d'un œil. En effet chaque soir, il avait le droit à une leçon de la collection inachevée "comment survivre dans le monde des humains déshumanisés". Il s'endormait donc chaque soir avec le même rêve, que la collection s'achève pour qu'en commence une seconde, mille fois plus passionnante comme par exemple la collection : "Comment faire entrer des saucisses dans les barquettes de poissons que la géant boite glaçée qui se nommait Congelle porte en elle".

     

    Depuis la veille, elle était gueule ouverte. Congelle était morte. Il n'y avait plus de petits carrés sauce / poisson en glace dans son ventre. Helmut avait bien pris le temps dans la journée, de l'inspecter en détails olfactifs. Morte.  La bête qui avait l'habitude de ronronner jour comme nuit s'était tue. Helmut était resté une longue partie de sa matinée à se demander quel serait la vie sans les boites sauce / poissons de Congelle. La vie n'allait-elle plus être que gamelle à croquettes ? Philippine allait-elle manger les croquettes avec lui, chose qu'elle ne faisait pas encore ou allait-elle juste vivre de barres de chocolat poison ? 

     

    Pour Helmut ce fut un jour de déprime, perturbé par un sonneur sot qui complimente quand il faut fuir. Heureusement il y avait eu la plage, le jeu de course avec Vaillant le berger allemand vacancier. Et l'apothéose : Philippine l'emmenant chercher un poulet rôti tournant. Existe-t-il plus gros festin ? Oui : Un poulet rôti farci à la saucisse, mais ce plat là ne devait être servi que au paradis. C'était peut-être bien là-bas que Elvira était partie ? Elvira n'était pas sotte. Helmut adorait Elvira.

     

    Helmut ne se souviendra pas de la leçon des vérités bonnes et des vérités pas bonnes à dire, mais il se souviendra comme la mort de Congelle  offre du poulet rôti. Helmut n'est pas pour la résurrection de Congelle.

     

    Il dormait profondément quand Philippine qui n'avait pas achevé sa leçon, le repoussa pour récupérer son téléphone portable qui venait de lui annoncer que Arno avait répondu à son mail par un texto.

     

     

    Grosse galère.

    Son mec est suédois.

    Elle est en suède.

    Je mène l'enquête ici pour plan - mai4.

    Je débarque à 9h30 vendredi

    avec des pains au chocolat. Ok ?

     

    Suédois  !!!!

     

    Je t'expliquerai.  9h30 c'est ok ?

     

    Ok mais croissant + pain au chocolat.

    Le chocolat = poison pour mon mec à moi.

     

    Philippine reposa son téléphone perplexe. Pourquoi Arno tenait tant à ce qu'il soit suédois ? Que savait-il qu'elle ignorait ? Suédois ! Cela lui semblait tellement absurde. Plus qu'absurde, impossible. Philippine  s'endormit en souriant. Les mecs étaient bien tous les mêmes, il fallait toujours qu'ils aient raison, surtout quand ils avaient tord. Le mec de Elvira avait autant de chance d'être suédois, que Helmut d'être Cavalier king Charles Spaniel. 

     

    Il ne lui avait jamais été présenté, ils  ne s'étaient jamais retrouvés face à  face. Pour tout dire c'était sa voix qu'elle avait entendu le plus. Quand il montait avec Elvira chez elle, quand ils passaient du temps ensemble dans la cours. Il lui aurait été facile de suivre les conversations de sa voisine quand celle-ci était de l'autre côté de la palissade. D'ailleurs souvent, il leur arrivait de discuter sans se voir, sans ouvrir la porte qu'elles avaient voulu entre leur deux terrains. Philippine n'était pas de nature curieuse, elle n'aurait jamais eu l'idée de se poster contre la cloison pour ne rien perdre de  la vie de sa voisine. Souvent d'ailleurs, elle allait sur sa terrasse accompagnée d'un lecteur CD.

     

    Une fois alors qu'elle était affairée en cuisine, Elvira avait cogné à la vitre pour la saluer. C'était une journée de pleine été, Helmut devait se prélasse à l'ombre dans sa baleine bleue, sur la terrasse. Elles s'adressèrent un signe de la main. Il était là. Par la fenêtre entre-baillée,  elle entendit sans la moindre difficulté sa voisine la présenter à l'homme qui l'accompagnait. Philippine se souvenait encore de la main sur le bras masculin. Il portait une chemise, ou alors un polo, de toute façon quelque chose de bleu pâle à manches courtes. Ce n'était pas un t-shirt, c'était une chemise, oui une chemise, ou alors un polo, ce qui était sûr, c'était qu'Elvira  touchait la peau. Philippine le revoit lui sourire de l'autre côté de la vitre, articuler un "bonjour" en français, pas en suédois, en français. Un français qu'elle lui avait entendu utiliser par la suite. Elle se souvenait surtout avoir constaté qu'il portait des lunettes, des petites lunettes rectangles aux montures en métal. Il n'avait pas de cheveux. Philippine ne comprenait pas les hommes qui se rasaient le crâne. Il se rasait le crâne. A moins qu'il les ait tous perdus déjà. Elle connaissait si peu d'hommes de couleur qu'elle ignorait si les noirs perdaient leurs cheveux comme les blancs, prématurément, aussi, pour elle, il se rasait le crâne.

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 29 Octobre à 08:15

    Ben dis donc, tu nous concoctes un drôle de jeu de pistes ..

    Voila maintenant un suédois chauve et black, parlant français.

    Je crois que le vrai et seul raisonnable pour le moment c'est ... Helmut (le cavalier king charles dévoyé mangeur de saucisses)

    2
    Dimanche 29 Octobre à 13:15

    Elvira apprend le suédois depuis peu, donc pour Arno, le mec est suédois. Raccourci facile. A -t-il raison ?????

    3
    Dimanche 29 Octobre à 15:18

    Et si Helmut détenait la clef de l'énigme ?

      • Dimanche 29 Octobre à 20:39

        Va savoir ce qu'il sait ?

    4
    Dimanche 29 Octobre à 20:33
    erato:

    Voyons ce que Arno va dire . J'aime tous ces détails qui rendent le récit très expressif , on peut l'imaginer.

    Belle soirée Sereine

      • Dimanche 29 Octobre à 20:44

        Avant le démarrage de la phase rédactionnelle, je dessine les logement, je trouve les visages, je veux vraiment tout connaître . Là je vous ai offert le physique de Helmut, mais j'ai les autres aussi, sauf que là je vous laisse à votre imagination.

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