• 168 - Partie 1 - Jour 6.

    Il avait minci, laissé ses cheveux allongés mais surtout minci. Il portait un pull-over en laine verte qu'elle ne lui connaissait pas, un  pull tricoté à la main, enfin à deux mains, les deux mains de sa mère. Elle la détestait. Comment pouvait-elle lui faire ça, à elle sa fille unique ? Elle la détestait. La prochaine fois qu'elle l'aura au téléphone, elle le lui dira, non, mieux, la prochaine fois qu'elle songera à lui téléphoner, elle ne le fera pas, et la prochaine fois que sa mère lui téléphonera, elle ne décrochera pas.

     

    Sa mère, sa fille, même déloyauté. C'est beau la famille ! Vive les dalmatiens. Eux au moins ils aiment pour toujours, ils ne trahissent pas, ils ne copinent pas avec les malfaisants.

     

    Les amis de mes ennemis sont mes ennemis, c'est bien connu. Sa mère était une ennemie. Et lui, lui, il jouait à quoi ? Il avait bien dans sa commode, d'autres pulls. Pourquoi avoir choisi celui-là, précisément celui-là, pour venir la voir ? Choisir un pull tricoté par sa mère, et surtout un nouveau, revenait à s'afficher avec le slogan " Ta mère m'aime, elle". Oui et bien, voilà, elle, elle n'aimait plus sa mère. Sujet clos.

     

    Il semblait  porter son pull à même la peau. De la pure provocation. Il était encore plus beau qu'avant, c'en était déprimant. Elle le savait, elle allait déprimer sur toute la fin de semaine.

     

    Elle, le sachant venir, elle avait enlevé toutes traces de maquillage, sorti ses chaussons en forme de dragons rouge et jaune, des trucs que Helmut prenait pour des jouets, des trucs qu'il oubliait dehors et qui passaient donc quatre vingt pour cent de leur temps entre machine à laver et terrasse. Elle avait aussi enfilé un vieux pantalon de jogging noir et un pull  polaire à col camionneur d'un noir devenu gris foncé d'avoir connu plus de tours de tambour que les  dragons.

     

    - Viens m'expliquer un truc.

    - S'il te plait.

    - Oh tu m'emmerdes.

     

    Elvira le lui payera. Sûr qu'elle le lui payera quand elle sera revenue.

     

    Philippine alla s'asseoir au côté de son ex mari, sur le banc de sa cuisine. Devant eux, deux cahiers à spirale, comme on en trouve des centaines au moment de la rentrée scolaire, dans les supermarchés. Philippine les avait récupérés dans le tiroir du bureau, de la chambre de Elvira.

     

    - Dans les dépenses, chaque mois il y a 112€ qu'elle nomme plan. Tu sais à quoi cela signifie ? Sur décembre en plus de plan 112 tu as aussi Plan 168. Si on fait l'addition nous arrivons à 1512 euros par an. 1512 c'est précisément son salaire. Regarde là, décembre 2015, ce n'est pas 168 comme sur 2016 mais 46 euros, ce qui donne 1390. Bingo. C'est son salaire de l'époque. Conclusion cette fille donne  chaque année, un mois de salaire à plan. Son cahier commence en 1998. Pas de plan. Il faut attendre mai 2004 pour que cela commence. Là c'est 25 par mois et 300 euros, on va dire en cadeau de noël. Mais sur 2005 on a 75 par mois et 217 en conclusion. 75 x12 auquel tu ajoutes 217, tu trouves son salaire mensuel : 1117. Elle reverse un mois de salaire à plan depuis 2005.  Tu as une info là dessus ? Qui est celle ou celui qu'elle nomme plan ? Il y  a quelqu'un qui profite d'elle depuis mai 2004. Retrouve ce qui lui est arrivé en mai 2004.  Tu l'as déjà entendu parler de plan ?

    - Non.

     - Plano, plani, plané quelque chose ? Ou P lan quelque chose ? Pascal, Patrick, Pierre, Pierrette, Patricia.

    - Patricia c'est sa mère.

    - Elle aide sa mère. Non, je n'y crois pas. Elle écrit tout en entier : EDF, prêt, assurance... Elle aurait du noter maman. A la rigueur mère.

    - Encore plus improbable que tu ne le crois. Elle est morte quand elle était super jeune.

    - Interroge ses collègues, ses amis, son père. Mai 2004 et plan.

     

    Philippine n'avait pas ouvert ce cahier avant l'arrivée de Benoit, elle s'était concentrée sur l'autre, celui de l'inventaire. Il l'avait à peine regardé. Des heures de travail pour une indifférence d'une minute au plus. Pourtant ce cahier d'inventaire lui avait confirmé ce qu'elle soupçonnait depuis plusieurs semaines même si Elvira ne lui en avait rien dit. Benoit était bien un mec, songea-t-elle en quittant l'assise, en retournant vers Helmut qui devait sentir un danger, puisqu'il était resté dans son fauteuil au lieu de partir à l'étage comme chaque fois qu'un homme entrait chez lui. L'argent, l'argent, encore l'argent. Pour les hommes seul l'argent comptait. Ridicule. Elle sentait bien la colère qu'elle était en train de cultiver en elle. Rien que de relever les yeux sur les torsades de sa mère, la mettait hors d'elle.

     

    - Tu as vu ça, aussi ?

    - Quoi ?

    - Mais tu ne peux pas oublier ton chien dix minutes ? Articula-t-il après s'être détourné pour voir où elle se situait et la découvrir assise sur le bras du fauteuil réquisitionné par le chien.

    - Désolé je n'ai pas ton caractère, je suis fidèle moi.

     

    Benoit soupira en courbant l'échine. Il savait qu'il n'y couperait pas. En acceptant de passer, en sonnant à la porte, il savait que d'une façon ou d'une autre, à un moment ou un autre, elle le piquerait.

     

    Toute sa vie il allait devoir payer une connerie. Il s'était pardonné. Sa belle mère lui avait pardonné. Sa fille aussi. Mais Philippine restait bloquée sur les seins de Cynthia.

     

    Mais qu'est-ce qu'il lui avait pris de déboutonner son chemisier, de lui dégrafer son soutient-gorge,  et de se mettre à genoux devant elle pour lui embrasser le nombril ? Qu'est-ce qui lui avait pris ? Jamais il n'avait flirté avec, jamais il ne lui avait touché la main, la joue, jamais il n'avait approché ses lèvres de sa bouche. Jamais, il n'avait jamais même songé, simplement songé, à la prendre pour maitresse. Jamais. Elle, elle avait depuis le premier jour des yeux qui le déshabillaient. Très vite c'était devenu bien plus qu'une rumeur, d'une blague de couloir, pour  tous, le seul avancement que Cynthia voulait était l'avancement de la braguette du lieutenant pour cause d'augmentation. Tout le monde en riait, derrière comme devant elle. Et elle, elle ne démentait pas, ne s’insurgeait pas, même juste pour la forme, au moins quand elle se tenait devant lui. Cynthia se nourrissait de la rumeur, en avait les yeux qui brillent.

     

    Le seul avancement que Cynthia voulait était l'avancement de la braguette du lieutenant pour cause d'augmentation. Il n'y eu jamais d'augmentation. Pourquoi avait-il dégrafé son soutien-gorge ? Pourquoi avait-il embrassé sa peau ? Même à ce moment là, il ne la désirait pas. Non vraiment non, il n'y eu pas augmentation pour avancement.

     

    Cynthia était l'exact opposé de sa femme. Autant Philippine était grande, et généreuse, autant Cynthia était petite et fine. Sa fille à treize ans devait déjà la dépasser qu'une tête. Philippine certes très carrée, très anguleuse était féminine. Cynthia n'était qu'un garçon manqué. Philippine portait les cheveux  longs le plus souvent détaché, un maquillage raffiné, toujours des bijoux discrets mais présents, des vêtements coupés dans des imprimés fleuris, colorés. Cynthia ne dépassait pas le mètre soixante, toute habillée au mieux elle devait peser quarante huit kilos. Elle ne connaissait que le kaki, et le bleu marine. Ses cheveux étaient six fois plus court que les siens. Ce devait être le genre de fille à rêver se raser le crâne mais à ne pas oser le faire. Son soutient-gorge ne lovait pas une belle poitrine lourde, il cachait deux oeufs de caille sur le plat. Il n'y avait tellement rien dans son soutient-gorge que le tissus formait des plis, c'était à se demander pourquoi elle en portait. Quand Séverine avait acheté son premier, sa poitrine était déjà bien plus formée. Cynthia avait le corps d'une gamine de dix ans pubère et musclée. Jamais il n'avait fantasmé sur ce genre de plastique. Que lui était-il passé par la tête ? Il n'avait ni l'excuse de l'alcool, ni celle de la drogue. Que lui était-il passé par la tête ?

     

    Mille fois il s'était demandé jusqu'où il aurait été avec Cynthia, si Philippine et Séverine ne les avaient pas surpris. Et mille fois il n'arrivait pas à croire qu'il aurait pu aller jusqu'à l'acte sexuel.

     

    - Dans la colonne linge, colonne déserte sur des mois, au mieux, chaque année on a deux ou trois petites sommes, là, depuis juin c'est la flambée. Juin 697€60. Tu te rends compte, plus d'un tiers de son salaire.  Juillet 439€80 - Août 243.40 et même septembre 305.60. Elle est partie quand tu dis ?

    - Elle n'est pas partie, elle a disparu. Le 6. C'était un mercredi.

    - En cinq jours elle a dépensé 305€60 pour s'acheter des fringues alors que jamais avant elle n'y pensait.

     

    Tout en parlant il faisait l'addition avec son téléphone portable. Elvira en un trimestre s'était offert pour plus d'un mois de salaire de  flingues. Pourquoi ?

     

    - C'est quoi l'histoire ? Ta voisine est partie début juin en vacances et on lui a volé sa valise, ou elle a subi une liposuccion qui lui a fait perde quarante kilos en un jour ?

     

    Il posait la question à haut voix, mais il connaissait la réponse. Pas d'achat de billets d'avion ou de train, pas d'augmentation significative des passages à la pompe. Pas plus de frais médicaux.

     

    Benoit tournait les pages pour comparer les mois, les années. Le cahier était coupé en douze parties, une par mois, ce qui permettait de comparer les chiffres sur six années. Cette fille était une perle pour un flic. Elle devait d'ailleurs posséder un journal intime. Philippine devait le trouver puis le  lire. Grace à lui, en commençant par le mois de mai 2004, elle saurait vite qui est le fameux P.L.A.N. Ce n'était peut-être pas un nom mais un sigle.

     

    A la ligne linge du mois de juin, sur   2013, 2014, 2015, 2016, rien, juste du vide, et puis en 2017 on avait 697€60. Elle avait retiré 450€ de son livret pour pouvoir boucler son budget.

     

    En Juillet, même constat, sur les quatre années précédentes, case vide, et sur 2017, deux chiffres, 119€70 et 320€10. Retrait au livret 150€.

     

    Sur août, rebelote, avec comme seule variante, aucun retrait sur le livret.

     

    Et sur septembre, en 2014 il y avait eu 25€30. Rien de comparable avec la somme dépensée cette année.

     

    Le temps qu'il compare les chiffres, Philippine était revenue s'assoir à son côté, mais à bonne distance, cette fois-ci. Quand il tourna la tête vers elle, elle lui poussa le cahier étiqueté " Inventaire ". Le geste fut un peu trop brusque, les deux cahiers entrèrent en collision.

     

    - Les chiffres au crayon papier sont les miens. Si il n'y a pas de chiffre c'est que je trouve comme elle.  Cela m'a pris un temps fou, elle est dingue cette fille, tout est répertorié chez elle, regard.

     

    Déjà elle repartait dans son dos. Histoire de l'obliger à demeurer dans son champ de vision, il lui demanda un café. Elle ne lui répondit pas, mais ses pas se rapprochaient, allait le dépasser par la gauche. Il ouvrit le cahier.

     

    Cuisine :

    grandes assiettes - assiettes plates - assiettes creuses - assiettes non rondes - petites assiettes ....

    Verres à vin rouge - verres à vin blanc - coupes à champagne - flûtes à champagne - chopes à bière - bocks - verres droits - ballons - verres tulipes... et la liste continuait encore. Jamais Benoit n'aurait imaginé qu'il en existait autant de sorte. On voyait là l'éducation et la discipline de l'enfant élevé dans un restaurant. Elvira avait établi les colonnes du cahier en tenant compte de tout ce qui existait. Beaucoup de lignes restaient sans chiffre.

     

    Combinaison de ski : jamais le chiffre 1. Benoit non plus n'était jamais allé au ski, le vide de la case ne le choqua pas. Il bloqua  par compte sur la ligne maillot de bain. Elvira n'en avait pas.

     

    - Elle se baigne toute nue ?

    - Ton café, tu le veux avec un sucre où tu préfères que je te le balance à la figure ?

    - Viens voir par toi-même, elle n'a pas de maillot. Elle habille à moins de un kilomètre de la plage et elle n'a pas de maillot de bain. Elle a une phobie de l'eau ? Peur des vagues ou des méduses ?

     

    Il tourna le cahier vers elle, mais elle ne s'avança pas, elle bascula dans sa mémoire, elle se revoyait devant  la penderie d'Elvira, penderie qui occupait le mur entier. Il avait raison, elle n'avait pas vu de maillot de bain. Souvent, le soir, après son travail, Philippine rejoignait l'océan. Elle n'avait jamais convié sa voisine à l'accompagner puisqu'elle faisait la fermeture du restaurant. Mais il y avait tous les soirs où elle ne travaillait pas, et ceux où elle était en congé. Était-ce possible d'habiter Royan et ignorer l'eau ?

     

    Philippine servit à Benoit un café sans sucre, avec un nuage de lait, comme il l'aimait. Elle ne s'en était pas servi un aussi, elle avait préféré un verre d'eau du robinet avec du pulco. Il avait gardé longtemps, très longtemps la bouteille entamée, dans son réfrigérateur. Plus tard il en avait acheté une autre, l'avait rangée dans la réserve. Sa date limite de consommation devait être dépassée depuis bien longtemps.

     

    Philippine avait cru le dégoûter en ne se maquillant pas, en revêtant son vieil ensemble noir. Si lui, toujours passait le premier truc qui lui tombait sous la main, n'accordait aucun intérêt aux vêtements, à l'image qu'il renvoyait, il savait comme tout avait de l'importance pour elle. Dès qu'elle franchissait le seuil  de la maison, elle racontait son humeur, son ambition du jour. Il n'y avait que les dimanches matins, où elle se laissait libre d'elle, où elle s'acceptait sans soutient-gorge, sans chaussures, avec un pyjama ou un jogging.

     

    Elle avait surement voulu lui signifier qu'il ne méritait aucun effort de sa part. Elle lui offert le meilleure d'elle, sa version naturelle.

     

    Si il s'écoutait, il se lèverait et irait repousser ses cheveux pour l'embrasser dans le cou tout en ceinturant sa taille. Ensuite, il regarderait comme elle, par la fenêtre, où plus exactement comme elle, il se détacherait de ses yeux pour n'être plus qu'un avec l'instant, le bonheur de l'avoir toute à lui, l'immensité de savoir posséder l’absolu tout.

     

    Une profonde peine alourdie sa mâchoire, ses paupières. Il en avait envoyé en taupe des pourris et même des biens plus que cela, mais eux, ils n’écopaient que de condamnations temporaires. Certes longues parfois, mais toujours temporaires. Certains gagnaient même des remises de peine. Lui, lui... pour une faute pas si grâce que ça,  il avait pris perpette. Même sur sa tombe, elle ne lui accorderait pas son pardon.

     

    Pour oublier son enfer, il retourna aux chiffres de Elvira. Et il éclata de rire. Le contraste était si grand. Philippine sut alors qu'il avait compris.

     

    Sûr que Elvira le lui payera quand elle reviendra.

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 22 Octobre à 07:34

    ça avance, pas mal d'éléments, on en saura sans doute un peu plus au suivant.

    et si "plan" était .... un plan tout bête et mûri de longue date ?

      • Dimanche 22 Octobre à 14:09

        Donc pour toi PLAN = projet .

        Sinon tu as deviné ce qu'elle avait acheté sur le dernier trimestre ?

      • Dimanche 22 Octobre à 16:51

        Pourquoi pas ? Sinon je n'ai pas deviné non. Mais ça doit tourner autour d'un sujet qui a été évoqué.

      • Lundi 23 Octobre à 19:40

        Là je sens un politicien qui sommeille en toi : une parfaite langue de bois.

      • Mardi 24 Octobre à 07:32

        Et pourtant j'en suis bien loin mais je me dis qu'il y a des indices ..

    2
    Lundi 23 Octobre à 18:34
    erato:

    Je sais c'est une disparition , mais j'ai toujours trouvé déplorable cet épluchage et commentaire de la vie de la personne. 

    Si elle a acheté des fringues c'est peut -être pour accompagner des touristes dans un hôtel , puisqu'elle parle plusieurs langues?

    Je suis d'accord avec Philippine , le chien est plus fidèle que l'ex et plus sympa!

      • Lundi 23 Octobre à 19:42

        Tu vas alors aimé le chapitre suivant, je veux dire les pensées de Marie José.

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