• 143 - Titouan.

    Elle m'épuise.

     

    Je me fais l'effet d'être un vieux con, un vieux coincé à côté d'elle. Ce qui est le plus désagréable c'est quand elle me compare à maman. C'est d'autant plus désagréable que Charlotte a raison. Je suis comme maman. Mais comment peut-on vivre sans faire de plans ? Avant de monter dans la voiture, il faut savoir où l'on veut aller. Avant de partir en vacances il faut réserver des nuitées. Avant d'entrer au supermarché il faut avoir établi une liste. Sinon c'est du grand n'importe quoi. Juste du grand n'importe quoi. Chaque fois que Charlotte fait les courses, on se retrouve avec les placards pleins, et rien pour manger le soir même.

    "C'est deux pour le prix d'un"

    "Moins 40 centimes, c'est une affaire"

    "C'est trop bon ce truc"

    Pour savoir remplir le cadi, pas de souci, elle sait faire. Mais pour accompagner les saucisses de seitan ni navet, ni carotte, pas l'ombre d'un poireau ou d'un petit pois. Prendre un filet d'un kilo d'oignons, alors là autant attendre qu'elle ouvre la mer en deux pour atteindre l'Angleterre à pied. Des oignons ! Pourquoi pas une botte de radis ! Cela appartient au monde des vers de terre, pas au sien, même si elle adore les cuisiner quand j'en achète.

    On a de la glace à la noix de coco pour tenir jusqu'à noël même si on n'est que le quatre janvier. Idem pour les ramequins dans lesquels la manger. C'est obsessionnel chez Charlotte, il lui faut toujours une nouvelle tasse, un petit bol, un plat à cake...

     

    Elle m'épuise.

    Si il n'y avait que Charlotte, la vie ne serait qu'un grand n'importe quoi.

     

    Vingt fois par mois elle me traite de soldat.

    Maman nous a élevé comme à l'armée. Corvées, récompenses. Combien de fois nous a-t-elle fait nous placer bien droit face à elle, dans la cuisine, pour recevoir un discours truffé de reproches ? Cela m'a aidé à marcher plus droit. Charlotte a pris le maquis avant même d'arrêter les couches culottes.

     

    Depuis son premier jour je suis fou d'elle. C'est con, je sais. Ma soeur n'a jamais été pour moi autre chose que ma femme. A six ou sept ans, je faisais rire tout le monde car je me promenais partout en tenant Charlotte par la main et en annonçant à qui voulait l'entendre :

    " Tu veux faire quoi quand tu seras grand Titi ? "

    " Épouser Charlotte".

    A l'époque je ne devais pas savoir que le Canada existait, aussi, je nous voyais dans un camion. Je serais routier et elle, et bien elle, elle serait à mon côté dans le camion.

     

    Je devrai peut-être passer le permis poids lourd.

    Avec Loulou !

    Devenir forain. Avoir un manège et être de partout et de nul part à la fois.

     Je délire, pourtant ce pourrait bien finir comme çà.

     

    Dernièrement à la laiterie Romualt Kerjean a débarqué comme intérimaire. Je ne l'ai pas du tout reconnu. Lui oui. On a papoté un peu devant un café, à la pause. Je lui ai demandé où il habitait maintenant, histoire de dire quelque chose. Il a éclaté de rire. J'avais totalement oublié que petit, il demandait souvent à ses parents où ils iraient habiter quand il serait grand, et qu'il n'aura plus l'age de vivre avec ses eux. C'est vrai qu'il lui semblait évident qu'il ne déménagerait pas, que c'était aux parents de quitter le domicile.  Il m'a rappelé que nous étions les deux mongols de la classe, lui parce qu'il croyait que la maison de ses parents était la sienne, et moi parce que je comptais épouser ma soeur. La question a coulé de source ensuite : Avais-je épousé ma soeur ? Je n'ai pas eu à répondre, Dorian s'en est chargé en lui précisant que j'étais PD comme un phoque.  Il lui aurait annoncé que j'avais une maladie hautement contagieuse, qu'il n'aurait pas plus mal réagi. Il a jeté au sol le reste de son café et est reparti bosser alors qu'il lui restait bien dix minutes.

     

    Je ne sais pas comment Jean Charles peut supporter d'être homo dans les yeux des autres.

     

    Il y a un vrai homo au boulot, Julien. Il sait que je n'en suis pas un. Je l'aime bien Julien. Il est populaire parce qu'il tait son homosexualité, je suis raillé à longueur de journée, alors que je n'en suis pas un. Et je sais que ce que je vis fortifie sa décision de garder sa vie privée cachée. J'aime beaucoup Julien. Conclusion je lui parle peu de peur de lui faire du tord. Je sais qu'il sait, et je sais qu'il pense comme moi, qu'il est préférable de ne pas exposé notre amitié. J'aimerai l'inviter à la maison un soir, un après-midi de week-end, mais je n'ose pas, charlotte me fait peur.

    Et avec Lou-Evan !!!

    Jean Charles a raison. Mon fils n'a plus beaucoup de temps à vivre avec de savoir dire papa. Je ferai quoi à ce moment là ?

     

    Je n'en peux plus.

    Je me lève épuisé, je me couche épuisé. Et ma tête me fait si mal, si mal.

     

    Pourquoi charlotte n'a pas un gramme de sagesse dans le ciboulot ? Pourquoi est-elle tout feu tout flamme non stop ?

     

    Elle dit que je n'aime pas maman mais lui ressemble. Ce n'est pas que je ne l'aime pas, c'est juste que je vie très bien sans elle.

    Elle dit qu'elle aime maman mais agit à l'opposé de son enseignement. A croire qu'elle est en perpétuelle révolte.

     

    Charlotte pleure comme les enfants. Un claquement de doigts, les larmes coulent, une seconde plus tard, elle ne s'en souvient même pas, rit au éclat.

     

    Moi je suis de plus en plus mal dans ma vie. Ma tête va exploser. Mes maux de tête sont de plus en plus effroyables. A croire qu'une pyramide est suspendue au dessus de ma tête et qu'elle commence à s'enfoncer dans mon crane. Marie Nelly qui possède plus de médicaments que la pharmacienne, m'a donné les cachets qu'elle prend depuis la mort de François Xavier.

     

    Elle ne comprend pas pourquoi je souffre autant alors que la vie est si douce pour moi.

    Comment lui dire que je hurle d'être celui que je ne suis pas ?

     

    Heureusement que j'ai Jean Charles, que je peux parler librement avec lui. Oui heureusement. C'est vraiment un mec bien. Tout le monde pense que c'est lui qui gagne de moi car c'est lui l'infirme. 100% faux. C'est moi qui ait gagné beaucoup en entrant dans sa vie. Je crois que je n'ai eu qu'une petite influence sur lui. Je lui ai présenté son (mon) premier rat. Le rat l'a aidé bien plus que moi. Il a repris ses dessins grâce à lui. Jean Charles se tient debout parce qu'il a ses dessins, son monde imaginaire. Ensuite un peu parce que ses rats, sa mère, et bien bien à la traine vient ... moi. Un petit pas grand chose.

     

    Il ne l'avouera jamais, mais il est super malheureux Jean Charles. Le jour de l'accident c'est bien plus que son frère et ses pieds qu'il a perdu, ce jour là, on lui a enlevé son avenir.

    C'est vrai que je suis mort de trouille. Charlotte est si excessive, la vérité va nous exploser à la face. Ce sera dur, on nous montrera du doigt, mais serais-je plus détesté d'avoir fait un enfant à ma sœur que d'avoir de la sexualité avec un homme ?  Oui, je l'avoue. De ne pas pouvoir prévoir, maitriser mon avenir, me fait flipper grave, mais ce que vit Jean Charles, c'est bien plus terrible, lui, il vit sans avenir. Il est comme un condamné dans le couloir de la mort. Il se lève le matin en sachant que voilà, il a un jour ouvert devant lui, mais un jour emmuré. Un jour sans connexion avec la vie. Rien ne peut lui arriver. Il ne peut même pas mourir. Je crois que c'est cette phrase là, la plus flippante : il ne peut pas mourir. Un jour qu'il m’agaçait avec son humour noir, je lui ai conseillé de se suicider. Pur provoque.

    "Pourquoi? M'a t-il répondu très calmement, à croire qu'il y avait déjà réfléchi au sujet encore et encore. Je n'ai pas plus le droit à la vie qu'à la mort. Même si je saute d'un gratte ciel, après m'être tiré une balle dans la tête, ce qui m'attendra en bas, ce n'est pas la mort mais un pompier qui me dira que j'ai de la chance d'avoir des prothèses, car sous le choc elles ont été pulvérisées mais mon corps n'a rien".

     

    Jean Charles joue au mec fort mais il n'est qu'un océan de larmes emmuré.

    Charlotte agit comme une inconsciente mais elle est la joie de vivre par excellence.

    Et moi je suis un vieux con qui se gave des médocs de Marie Nelly même si mon mal de tête n'en diminue pas.

     

    Je voudrai juste pouvoir être le père de mon fils.

    Charlotte me dit que oncle / père c'est pareil, que je vis avec lui, que je peux le toucher, l'embrasser, le baigner, le dorloter. Non ce n'est pas pareil. J'ai besoin d'en être le père dans les yeux des autres. "On s'en fou des autres" Jean Charles, Marie Nelly, Charlotte, me le répète. On est un con.

    J'ai besoin d'être le père de mon fils.

     

    Je ne supporterai pas de ne pas pouvoir être le père de mon deuxième enfant.

     

    Comment tenir pendant toute une vie ?

    J'ai tout pour être heureux pourtant parfois je crois que Jean Charles est plus serein que moi dans son couloir de la mort, c'est dire comme je suis bas.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 19 Juillet à 07:15

    En effet deux visions très différentes. On se demande comment ils peuvent être ensemble.

    Trop de non-dits, trop de silences ou de lâchetés quotidiennes sans doute.

    Alors quelle solution ?

    2
    Mercredi 19 Juillet à 20:43

    La solution est au chapitre 156, soit le dernier wink2.

    Il n'y a pas que les couples d'amoureux qui sont souvent en total désaccord et complète ignorance de l'autre. On trouve la même chose dans les couples d'amis, dans les fratries, entre voisins .... Le désaccord commence à 2.

    Tiens aujourd'hui, j'ai dû intervenir car :

    Még : je veux jouer avec toi.

    Eichane : ne m'approche pas follette.

    Tu vois, je te le dis , dès 2, c'est foutu. he

      • Jeudi 20 Juillet à 07:25

        Il y a du vrai ...

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