• 124 - Maxime.

    Cela va trop loin, beaucoup trop loin.

    Pourquoi personne ne peut me voir telle que je suis aujourd'hui ? Pourquoi faut-il que je reprenne ma vie là où je l'ai laissée, il y a vingt cinq ans ? C'est le monde à l'envers. Dans les fictions le personnage se réveille d'un coma et il se retrouve avec des gens qui ont évolué, un décor transformé. Il ne reconnait rien. Moi j'ai vieilli de vingt cinq ans, j'ai muri de vingt cinq ans et je me retrouve au même point que le jour où je suis partie. Seuls les papiers peints parlent des pages du calendrier tombées. Pourquoi tout le monde ici est resté figé sur un jour, un événement, qui ne les concerne même pas ? C'est un cauchemar.

     

    Cela va trop trop loin.

    Il y a vingt cinq ans j'ai tout subi, j'ai tout accepté, je n'ai rien dit, et j'ai déserté. Pourquoi d'ailleurs ? Pour me protéger ? Oh non ! J'ai marché vers le pire : SDF. Je suis partie comme on sort de scène quand le rôle n'a plus rien à jouer. Je n'ai pas déserté, non. J'ai été éjectée de ma propre vie par  Maman, interdite d'avenir par Solène.

     

    Cette fois je ne peux pas. Je ne le peux pas, non je ne le peux pas. Mieux, je le refuse.

     

    Si seulement Solène acceptait de me parler.

    Mais cela changerait quoi ? Ce qui est fait est fait. Que pourrait-elle dire d'autre ? Nous suivons la loi de causalité. Je dois vivre en assumant les conséquences, que cela me plaise ou non. A quoi bon vouloir déterrer les morts ? Les âmes s'envolent. Il ne reste que les os additionnés.

     

    N'importe quoi ! Voilà que je suis en train de penser que c'est moi qui aurait du aimer le russe de Mickaelle. A Saint Pétersbourg personne ne viendrait  me chercher. Non vraiment je n'ai pas changé, je veux encore fuir. Pas assumer, affronter l'adversité, garder la tête haute. Non. Aller ailleurs. Aller là où l'ignorance cache l'aberrance de mon comportement passé.

     

    Couper tout contact avec Marie Nelly, c'est facile. J'étais heureuse, flattée de cette amitié naissante. Faire marche arrière ; Ne plus la revoir : Facile. J'ai mené des combats plus compliqués même si je suis très loin d'être un chevalier Bayard. Je me suis habituée à ne plus me tourner vers Mickaelle à chaque nouvelle émotion dans ma vie. Vivre sans Marie Nelly sera encore plus aisé.

     

    Perdre mes filles, par contre, relève de l'inacceptable. La séparation est pourtant déjà enclenchée. Il est grand temps que je réagisse. Le chronomètre travaille contre moi. Je ne veux pas devenir comme Marie Nelly, une femme qui s'accroche à l'enfant d'une autre pour se donner l'illusion d'avoir le sien encore. 

     

    Dans deux semaines je dois me rendre chez le juge. Je sais que les filles veulent rester avec leur père. Je sais qu'elles ne veulent plus me voir. Je sais qu'elles s'en sont ouvertes au juge.

     

    J'ai tué leur frère. Action rédhibitoire.

     

    Elles ne réclament aucune explication. Sa mort le rend digne d'amour éternel. Sa mort me rend abominable à perpétuité.

    Je le suis, je le sais.

    Mais comme Elephant Man acculé dans la bouche de métro, j'ai juste envie de hurler : Je suis un être humain.

     

    Errare humanum est. Qui s'en souvient ?

     

     

    Je ne peux tout de même pas mentir au juge. Je me connais, je ne mentirais pas au juge, je ne suis pas une menteuse. Je sais taire. Pas mentir.

    Taire.

    Le juge ne se suffira pas de mon silence.

     

    Comment vais-je m'en sortir ?

     

    Et si j'en parlais au tueur de tchétchènes ?

    Sauf erreur Colerige Alesh est directeur d'un orphelinat, il doit donc connaitre les lois de la famille. D'accord les lois russes ne sont pas en tous points identiques à celles qui sévissent en France, mais peut-être a-t-il des contacts en France ? D'ailleurs que fait-il de tous ses orphelins ? Il ne les garde pas tous avec lui. Il a des bureaux à Paris. Il doit en faire adopter quelques-uns en France. Donc il a des avocats français qui travaillent avec lui. Il connait les lois françaises, ou d'autres les connaissent pour lui, ce qui pour mon problème, revient au même.

     

    Et si j'en parlais au tueur de tchétchènes ?

    Il est l'homme qu'il me faut. Je dois trouver le courage de lui parler. Colerige est obligatoirement quelqu'un de sérieux. Ce qu'il dira sera vérité. J'ai besoin de lui. Il est l'être parfait. Surtout que je me fous de lui. Son regard, son mépris, son dégoût, ne me toucheront pas. Il peut me juger, me condamner, je n'ai pas d'affection pour lui. Et cette histoire ne le concerne en rien. Aussi fort qu'il puisse me maudire, ensuite, il ne me poursuivra pas, il n'ouvrira aucune procédure contre moi.

    L'utiliser et ne plus jamais le revoir.

    Ce qu'il emportera de moi, sera sans valeur. Bien sûr il racontera à Mickaelle la calamité que je suis. Et alors ? Ne l'ai-je pas déjà perdue ? Un peu plus, un moins moins. Qu'est-ce que cela change ? Mickaelle  va partir vivre entre Paris et la Russie. Si mon passé la révolte, qu'est-ce que cela changera ? Une légère accélération de son départ de Bretagne ? Merveilleuse source de motivation pour  Colerige. Il m'aidera pour mieux la posséder.

     

    Même si je sais notre amitié à bout de souffle, cela me peinerait que Mickaelle ne garde de moi, qu'une image d'horreur. Je ne peux pas demander à une enfant qui a perdu ses parents très jeune, d'entendre que moi, mère, j'ai ... mon propre fils.

     

    Il y a une différence entre s'être perdues de vue et être source d'aversion. Je ne peux pas parler à Cole. Je tiens encore trop à Mickaelle. Elle est mon amie. Je n'ai probablement pas toujours été très classe avec elle, mais lui faire entendre cette histoire, non, je ne le peux pas. Utiliser un inconnu : oui. Faire pleurer Mickaelle : non. Peut-être ne pleurera-t-elle pas. Mais alors ce sera encore plus grave, car toute sa douleur s'imprégnera en elle. Non je ne le peux pas.

     

    Mais je ne peux pas perdre mes filles non plus.

     

    Comment vais-je m'en sortir ?

     

    Et si j'allais  voir Romain. Il est le père de Rodolphe tout de même. Aujourd'hui il doit être marié, avoir des enfants. Je peux le faire venir à la boulangerie pendant que Papa dort, en prétextant vouloir un devis. Face à lui, je déballe tout. Facile.

    Facile mais ridicule, absurde.

    Il va me dire que cela ne le concerne plus.

    Il n'a pas été sans entendre parler de ma grossesse, de ma mise à l'écart de la famille. A cette époque là, il s'est terré. La mort de Rodolphe a du l'arranger d'ailleurs. Ainsi il a été assuré qu'à l'avenir je n'allais lui réclamer de l'argent pour élever notre enfant.

    Si il sait la véritable histoire, il fuira en Australie. Comme les chiens : en creusant un trou dans la terre. Enfouissement verticale.

     

    Mais comment vais-je m'en sortir ? Comment ?

     

    Peser le pour et le contre. On dit toujours qu'il faut peser le pour et le contre. Prendre une feuille. A gauche le pour, à droite le contre.

     Ridicule et surtout inutile.

    Il n'y a que des contres.

     

    Alors parler à Roger. Il refuse de décrocher le téléphone depuis qu'il me croit tueuse. Dire qu'au début il voulait que je revienne, qu'il refusait notre séparation. Aujourd'hui il milite pour. Il doit avoir quelqu'un d'autre déjà.

     

    Mais lui parler dans quel but ? Pour avoir une chance de récupérer mes filles. La réalité n'est-elle pas pire que la version officielle ? Dire pour reconstruire, oui. Dire pour m'enliser plus profond, à quoi bon ? 

     

    Aujourd'hui nous ne sommes que deux à connaitre la vérité : Solène et moi. Solène ne parlera jamais, ça je le sais, c'est même pour ça qu'elle n'apprécie pas mon retour. Elle a trop à perdre si je parle.

     

    Si je relate l'exacte vérité au juge, Roger en sera avisé. D'ailleurs il a dû recevoir la même convocation que moi. Dire au juge reviendra à me confesser devant Roger. De retour à la maison, il offrira un résumé à charges aux filles. Il ne faut pas attendre de lui la moindre clémence, surtout si il a déjà une maitresse. Ensuite, inévitablement, Anastasia le répètera à sa tante, en version amplifiée. Claudine, furieuse que j'implique Maman,  m'accusera de ... mensonges, le temps que ses neurones nauséabonds trouvent  un élément imparable qui activera la colère de mes filles contre moi. Ensuite sur Saint-Méen-le-grand elle diffusera à tous vents sa belle création. En moins de dix minutes, Solène sera mise dans la confidence, et là nous sommes sur un vent mauvais.

     

    Je ne sais que deux choses : Je me sens dans un labyrinthe à l'issu introuvable, et je refuse de perdre mes filles. J'ai déjà perdu mon fils. Pas elles.

     

    Marie Nelly est peut-être la solution. Elle a traversé tant et tant d'épreuves, qu'elle aura probablement la sagesse qu'il faut pour affronter ma situation. Elle me traite en véritable amie aujourd'hui.

     

    Je peux peut-être commencer par parler au russe, à Mickaelle, juste à Mickaelle et ensuite, en fonction de son degré de dégoût, je m'ouvrirai à Marie Nelly ou pas. Non pas Mickaelle. Alors Marie Nelly.

     

    Seule je ne m'en sortirai pas.

     

    Mais pourquoi me battre contre des moulins à vent ? Je dois fuir à nouveau Saint- Méen. Mais pour aller où ? Certes j'ai Mickaelle encore un peu. Je peux lui demander la permission de m'installer à Paris chez eux, le temps de trouver un poste.

    Paris, quel horreur !

    Je ne veux pas vivre en territoire pollué. Je ne suis pas faites pour les grandes villes. Je ne veux pas vivre là-bas. Mais si je n'ai que cela comme solution ? Où alors à la montagne. Oui dans le taudis que Cole a comme refuge près de Beaufort. Mais bien sûr Beaufort. La neige vaut mieux que la ville. Je peux peut-être ouvrir un cabinet d'expert comptable à Beaufort ? Avec internet les distances s'indiffèrent de la neige. Moi six mois sous trois mètres de neige ! Et pourquoi pas vivre avec des chèvres aussi ! Suis-je si désespérée que cela ?

     

    Et si, simplement, je laissais la juge opérer. Répondre à ses questions. Juste raconter ce qu'elle veut entendre, juste répondre à ses questions. Ensuite constater l’ampleur des dégâts.  Définir si je vois les zéros de près, ou si je suis au delà, très profond dans la négativité.

     

    Je vais perdre mes filles. Si je mens au juge, je vais les perdre. Si je dis la vérité, je n'en serais pas moins haïs. Pile comme face : Coupable.

     

    J'ai promis à papa que j'allais l'aider à redresser la comptabilité de ses boulangerie. Je voulais juste l'aider, pas être projetée en janvier 1990. Comment les gens peuvent acheter des journaux datés de janvier 2016 et vivre comme si nous étions vingt six ans plus tôt ? Mais qu'ils regardent ma tête, je suis vieille, le 4 mai j'aurai quarante sept ans. Mes rides le disent, je ne suis plus la fille du 30 mars 89 juchée sur le meuble de la cuisine. Pourquoi personne n'a dépassé janvier 90, ici ?

     

     

    12 Janvier 1990.

    Quand maman est entrée dans l'appartement, qu'elle a vu l'enfant mort, elle m'a giflée, griffée, frappée, mise au sol. Elle a hurlé toute sa haine accumulée sur des années. Pour fuir ses coups, en rampant, je me suis retrouvée devant la porte de l'appartement. Tel un rap,  j'ai saisi mon sac à main, le sien aussi (étrange présence d'esprit) et j'ai ouvert la porte. Je ne suis pas sortie pour fuir. Je me suis réfugiée sur le palier pour me protéger d'elle. C'est elle qui a fermé la porte à clé pour ne plus me voir. J'ai essayé de re-rentrer.

    D'accord je n'ai pas insisté.

    D'accord je ne me suis pas laisser choir sur le carrelage pour attendre qu'elle se calme, qu'elle déverrouille.

     

    J'ai tourné les talons est mon avenir s'est transformé. 

    Bienvenue en Enfer Maxime.

     

    J'ai marché telle une automate dans les rues de Rennes. Le hasard m'a conduite à la gare routière. Un car partait pour Quimper. J'ai pris un ticket et je suis montée.

     

    Automate, juste une automate. Ni la mère, ni la fille, encore moins une femme adulte. Un automate, un corps errant, pareil au canard qui traverse la cour après avoir été décapité.

     

    Je me suis retrouvée  dans une ville inconnue à la tombée de la nuit. Quimper. Une tête avait repris place au sommet de mon corps à la descente du car, une tête avec une force décuplée : SDF. Ne pas devenir SDF. Tout mais pas SDF. Parce que SDF annonce le suicide à court terme. Je ne suis pas bâtie pour vivre dans la rue. Subir l'enfer du froid, de la faim, des coups, des viols.  NON. Ne pas devenir SDF. M'en sortir vite ou mourir. Ne pas devenir SDF.

     

    Je suis entrée dans le premier bar que j'ai vu. J'y ai demandé l'adresse et le chemin de l'association pour femmes la plus proche. Au rythme de l'impératif de ma force " Ne pas devenir SDF " j'y suis allée. Il faisait horriblement froid en cette nuit de janvier. J'étais SDF. Une petite voix , en parasite du message de ma force m'affirmait l'évidence. J'étais SDF.

     

    J'ai attendu l'ouverture des portes.

    " Ne pas devenir SDF. M'en sortir vite ou me suicider " pour compagnon de nuit blanche.

    " Je suis SDF " pour tumeur cérébrale.

    Oh ! la belle nuit, comme dit la chanson.

     

    Nuit si terrible qu'elle m'a éloignée de mon enfant. L'obsession de ma propre survie m'a fait oublier mon fils. Cette nuit là m'a prouvée combien je n'étais qu'une mauvaise mère.

     

    C'est une fille frigorifiée mais super motivée qu'ils ont découvert devant leur porte, au matin. J'avais profité de la nuit pour préparer mon discours. Le  secret de ma vie a débuté là. J'ai prétendu avoir fui les coups de ma mère. En soit ce n'était pas un mensonge, je n'ai jamais su mentir, c'était juste une vérité amputée.

     

     

    Et si j'avais moi, MOI, moi aussi, moi surtout, moi, si j'avais besoin que la vérité sorte ? Et si je n'avais pas su aimer mes filles, juste parce qu'on ne m'a pas laissée aimer mon fils ? Et si je m'étais interdite de leur offrir plus qu'à lui ?

     

    Mais comment aller lui dire : Bonjour, je t'aime ?

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 17 Mai à 05:52

    Bonjour 

    J'aime ce blog

    Bonne journée

    2
    Mercredi 17 Mai à 08:06

    Bien comme tu dis cela évolue un peu. Entre le passé qui nous rattrapera toujours avec ses fantômes, un petit "coucou" à nos deux tourtereaux de l'épisode précédent (elle a pas cerné Cole je crois) et le mystère qui lève une part du voile ...

    C'est marrant tu as appelé ce roman "Mon Fils" mais .. ce serai du genre "mes fils" ou alors "mon fils" mais lequel ? (j'en vois plusieurs de fils vivants ou non ).

    Le dernière phrase me fait une impression bizarre

    3
    Mercredi 17 Mai à 17:56

    Mon fils car :

    Marie Nelly a son fils mort, et aussi son fils handicapé,

    Solène a son fils VG , homo,

    Maxime a son fils mort,

    Charlotte a son fils "sans père",

    et il y a le père qui ne peut pas dire : c'est mon fils.

    Et puis ... mais ça c'est encore trop tôt pour l'ajouter.

     

    La dernière phrase est JUSTE si je puis dire wink2.

      • Mercredi 17 Mai à 19:35

        Y'a des pistes ..

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