• 123 - Maxime & Marie Nelly.

    MN - Tu peux y aller si tu veux. Il n'y a que nous à la maison. Edmond n'est pas près de revenir. Il ne rentre jamais avant dix neuf heures trente - vingt heure et Jean Charles est...  Je ne sais pas où, mais il y est pour la journée.

    M - Non non merci, c'est gentil mais merci non. Je pensais juste que mes pieds auraient adorés avoir une piscine hier soir. J'avais tellement mal que je me suis arrêtée au supermarché pour acheter un bain de pieds. Mais bon, pour en avoir un valable, il faut compter soixante euros, alors ... Ils attendront.

    MN - Aller viens, on va boire notre café les pieds dans l'eau. Il y a longtemps que je ne l'ai pas fait. Viens. Tu prends les desserts, moi les tasses. On y va. Tu me suis. Le carrelage est froid mais on va prendre les coussins des transats.

    M - Tu ne profites pas de ta piscine ?

    MN - Ce sont surtout les enfants qui y vont. Jean Charles et Titouan. Si tu voyais Titouan, un vrai poisson celui-là. Souvent je fais comme toi, je me colle contre le mur et je l'observe. Il a un magnifique corps, très fin. J'adore ce gosse. On lui doit tous, tellement.

     

     

    MN - Maxime ! Tu vas bien ? Attends, attends, pose ça, donne. Viens t'asseoir là. Tu as mal quelque part ? Tu veux un doliprane ? Tu préfères peut-être un whisky ? Viens t'asseoir. Qu'est-ce qui se passe ?

    M - Je vais bien.

    MN - Si tu voyais ta tête. Tu es blanche comme un cachet d'aspirine. Non non reste assise. Tu fous la trouille là. Tu as un cancer ?

    M - Non non juste une petite crampe. Ce n'est rien. Comment va Jean Charles ?

    MN - Tu sais quand tu apprends que ton fils est mort, tout s'écroule, tu as envie de mourir aussi. D'ailleurs c'est pour cette raison que je t'ai invitée. Je tenais à m'excuser. Je parle, je parle et c'est toujours après que je me rends contre que j'ai pu être désagréable, alors voilà, je nous ai fait ce petit repas en tête à tête pour m'excuser. Je te demande pardon.

    M - Tu me demande pardon ! Tes maquereaux en papillotes avec leur purée d'anchois étaient succulents. Même note à tes nids de pommes de terre avec leurs oeufs de choux de Bruxelles. Je suis ravie d'avoir découvert ce petit vin blanc de Corse et cette crème aux noix et pistaches m'attire autant que si j'étais devenue boulimique. J'apprécie vraiment que tu te sois donnée tant de mal pour me recevoir, par contre tu n'as pas à t'excuser. Il y a vingt ans que nous n'avons plus vingt ans et j'ai été largement aussi ignoble que toi quand nous étions petites. Les peaux rouges et les truites c'est du passé, on oublie.

    MN - Ah non mais tu n'y ai pas du tout. Je ne veux pas m'excuser pour autrefois. C'était vous les monstres, pas moi. Moi je ne faisais que me défendre. Non je te parle des conversations jamais finies que nous avons à la boulangerie. Les gens ici ne veulent pas savoir, comme çà fait mal, d'avoir perdu un fils. Je ne peux parler à personne de la mort de François Xavier. Clément lui est un martyr. Il avait 17 ans. Monique sa mère ne travaille pas, Bertrand est ouvrier maçon. Ils sont pauvres, on est riche. Enfin pour eux, on est riche, car réellement on ne l'est pas tant que cela, mais c'est sur que nous avons plus d'argent qu'un ouvrier maçon qui a quatre enfants et une femme qui ne fout rien. Les gens n'ont pas dit que Clément était un petit con qui n'avait pas mis sa ceinture de sécurité, non çà non, les gens ne l'ont pas dit parce que Clément était dans la voiture de Benjamin et comme Benjamin s'en est sorti, il est innocent. Sa voiture est entrée de plein fouet dans celle de François Xavier mais ce n'est pas de la faute de l'excès de vitesse de Benjamin, ni de son alcool dans le sang, non l'unique coupable c'est  mon François Xavier. Il est mort à 19 ans, quelle importance ? Il a reculé. C'est uniquement parce qu'il a reculé que Benjamin l'a percuté, que Clément est mort. Clément est un martyr, Benjamin un traumatisé à vie. Je ne sais même pas comment c'est possible que Benjamin n'ait pas fait de prison. Il a tué deux personnes, en a rendu une troisième invalide parce qu'il conduisait avec un gramme quatre d'alcool dans le sang et en plus il était en excès de vitesse, le chauffeur du poids lourd en a témoigné. Il conduisait comme un cinglé. Il a juste eu un retrait de permis, juste eu un retrait de permis. Depuis tout le monde le plaint. Le pauvre  8 ans après, il est encore trop traumatisé pour trouver un travail et repasser son permis. A chaque fois que Claudine vend une baguette, elle milite pour sa cause. Et Clément ! Et bien Clément a Monique pour mère, Monique, la grosse Monique, la reine des commères. Et puis Soizic sa soeur fait partie de la troupe de théâtre. Elle est aussi en couple avec Etienne, la petite vedette de la troupe, alors bien sûr, Clément c'est le martyr. Si tu passes à Saint-Méen, tu vas chez Claudine acheté ta baguette, tu vas fleurir la tombe de Clément et tu finis ta journée en allant rire au théâtre. Ah j'oublie, pour ta baguette il te faut une tranche de jambon alors tu pousses la porte de chez Solène qui a sa fille dans la troupe aussi. Saint-Méen c'est un triangle : boucherie - boulangerie - salle des fêtes. Il ne fait pas bon s'afficher en dehors des murs du triangle. Alors mon François Xavier, on ne se souvient de lui que pour avoir un coupable. Tout le monde s'est déplacé pour soutenir Monique et Claudine. Et moi ? Pendant que j'étais au chevet de Jean Charles, des pierres ont été jetées dans le jardin. Le mort ASSASSIN a été peint sur  les lames du portail. Tu sais ce que l'on m'a dit quand les gens ont su que Jean Charles a été amputé de son second pied ? Que l'on est assez friqué pour lui payer des prothèses. Personne, tu entends personne, n'est venu me voir, ne m'a téléphonée pour savoir comment je survivais. Edmond s'est emmuré. Sur des mois il ne m'a plus adressée la parole. Il a doublé son temps de travail. Moi j'ai donné ma démission pour être avec Jean Charles. Edmond a mis des années pour pouvoir articuler : " Je suis en colère contre François Xavier d'avoir rendu son frère infirme " . " Je suis malheureux d'avoir perdu mon fils aîné ". Et je sais qu'il est aussi très en colère contre moi d'avoir tant et tant insisté, pour que Jean Charles sorte avec son frère, ce soir là. Mais ça, il ne me le dira jamais. Parfois à table, je le regarde, et je nous vois comme deux vieux cons incapables d'unir leur peine pour réduire la souffrance. Alors on regarde les informations jamais bonnes à croire que seule la Mort d'inconnus aident les français à se sentir vivants. Moi je peux te dire que l’exhibition de la violence me tue à petit feu. Alors je détourne les yeux de l'écran mais je vois la chaise de François Xavier vide, la chaise de Jean Charles qui est un fauteuil roulant, et je coule un peu plus. Souvent les femmes, surtout les grosses me demandent comment je peux, à presque cinquante ans, continuer à entrer dans un trente six. Crois moi, il n'y a pas meilleur régime que de devoir partager ses repas avec un mort, un noyé de l'intérieur et un handicapé. J'ai cru que je ne m'en sortirai jamais. J'ai fait creuser une piscine parce que je savais que Jean Charles en aurait eu besoin et tu vois, les deux - trois premières années, à de milliers de reprises, j'ai regardé l'eau durant des heures et je voyais mon corps y flotter à la surface. Parfois, souvent même toute habillée, quand Jean Charles était encore à l'hôpital, malgré moi, poussée par une force mortifère, je descendais dans l'eau et je faisais la planche sur l'eau, comme j'aurai essayé mon cercueil. Être la fille unique du notaire ne m'a jamais rendue très populaire. Mon mariage avec un Leleuc n'a rien arrangé. Mais je m'en foutais, les gens de Saint-Méen ne m'intéressaient pas vraiment. J'avais ma vie, ma famille, mon travail sur Rennes, mon bonheur. La mort de François Xavier, Jean Charles détruit sur un lit d'hôpital, Edmond transformé en zombi, je te jure, j'ai vécu l'enfer. Je suis coupable d'avoir poussé Jean Charles à monter dans cette maudite voiture et je n'étais pas assez bonne mère pour savoir dépasser ma peine. Tous les jours j'étais au chevet de mon fils mais je ne parvenais pas à le sortir de son désespoir. Il n'avait que seize ans.  Seize ans. Quand on n'a que seize ans on est encore qu'un bébé. Comment tu encaisses à seize ans que ton frère est mort, qu'un copain à lui aussi et que toi, et bien toi, tu restes en vie mais qu'une de tes jambes sera amputé au dessus du genoux et l'autre au dessous. Débile je répétais en boucle à Jean Charles qu'il n'avait pas besoin de ses pieds pour dessiner, qu'il pourra être dessinateur de BD comme il l'avait toujours rêvé alors que François Xavier ne pourra jamais être professionnel de quelque chose. Invariablement il me répondait sans ironie " Il a bien de la chance " et moi je m'effondrais en larmes en le suppliant de ne pas dire ça. J'étais en dessous de tout comme mère. Je devais dégouter les infirmières. Une mère doit être forte pour ses enfants. Je n'ai jamais su faire ça. Je ne vaux rien comme mère. J'ai cru qu'on ne s'en sortirait jamais.  Et puis un jour j'ai vu arrivé dans la chambre de Jean Charles, un jeune homme tout timide. C'était Titouan. Charlotte, il arrivait que je la vois servir à la boucherie mais Titouan, on ne l'y voyait jamais. Jean Charles et lui n'avaient jamais été amis, non jamais. Ils n'ont même jamais été dans la même classe. Il n'a pas plus été dans la classe de François Xavier. Un jour il a poussé la porte et il ne nous a plus jamais quitté. A l'école Jean Charles était un garçon solitaire, il a toujours préféré les bandes dessinés aux activités des garçons de son âge. A l'hôpital je lui avais emmené ses cahiers à dessins, ses crayons, de nouvelles BD. Il ne réagissait plus à rien. Grâce à Titouan il est revenu à la vie. Oui Titouan a sauvé la vie de mon fils. Et la mienne par la même occasion. Je me souviens exactement le jour où j'ai su que mon fils était sauvé.  A la maison il y a deux fauteuils roulants, un pliant pour aller en voiture, et un second beaucoup plus confortable. Celui qu'il utilise toujours d'ailleurs.  Un jour, il faisait beau, j'avais les fenêtres ouvertes. J'ai entendu Jean Charles hurlé. Mon coeur a fait un bond dans ma poitrine, tu n'imagines même pas. Avant de descendre les marches en courant, j'ai eu la présence d'esprit de regarder par la fenêtre. Je m'attendais à voir Jean Charles dans une mauvaise posture. J'étais à douze mille lieux de la vérité. Il n'avait pas crié de douleur, il chahutait.  Titouan était assis dans le second fauteuil et ils jouaient avec un ballon. Quand mon fils m'a vu à la fenêtre il m'a crié de descendre car ils avaient besoin de l'arbitre des jeux olympiques. Ma vie a repris ce jour là. François Xavier nous avait quitté depuis dix huit mois.

    M - Ce que ta famille a vécu fut terrible. J'ai su tout ça, mais je n'étais plus ici. Ce n'est pas une excuse. Cent kilomètres, ce n'est pas une excuse. J'aurai du, je ne sais pas vraiment quoi, mais j'aurai du venir te voir, au moins. Je n'ai pas soutenu Claudine non plus. Nous sommes soeurs, mais tellement pas proches. J'ai entendu parlé de l'accident par Blanche qui le tenait de sa cousine. Clément et François Xavier avaient déjà été enterrés. Pour être très honnête au risque de te paraître ignoble, cela m'arrangeait bien, car je n'avais pas à me demander si je voulais y aller ou pas, à m'inventer une excuse pour ne pas pouvoir me déplacer.

    MN - Non non mais ne t'excuse pas, c'est moi qui te dois des excuses.

    M - Je ne vois vraiment pas pourquoi.

    MN - Parce que j'étale ma douleur devant toi, comme là je viens encore de le faire, alors que toi, tu as aussi perdu ton fils.

    M - Oh non pas ça!

    MN - Mais si ça. Justement ça. Parce que moi aussi j'ai pensé comme les autres, que cela t'avait bien arrangé. Oui j'ai pensé que la mort de ton fils te convenait. Et comme les salauds qui nous ont jeté des pierres, qui ont écrit ASSASSIN sur le portail, je n'ai pas douté que, oui, ta mère disait vrai quand elle affirmait que tu avais fait ce qu'il fallait pour t'en débarrasser, que la mort subite du nourrisson c'était bien pratique. Je fus de celles qui ont signé la pétition pour te voir en prison.

    M - Arrête s'il te plaît.

    MN - Non Maxime, non. Tu es une mère qui a souffert, comme moi.

    M - Non.

    MN - Bien sûr que si.

    M - Tu ne peux pas nous comparer, Marie Nelly. Ce que j'ai fait est monstrueux.

    MN - Tu es comme moi, Maxime. Aujourd'hui encore je m'accuse. Si je n'avais pas insisté pour que Jean Charles suive son frère, si j'avais mieux aimé François Xavier, ce soir là, ils seraient restés avec nous.  Si on ne lui avait pas payer son permis, sa voiture, il vivrait encore. Une mère s'accuse toujours du malheur de ses enfants. Tu as été rejetée par ta famille quand elle a su que tu étais enceinte. Tu as du accoucher toute seule. Tu t'es retrouvée toute seule avec ton bébé. Alors peut-être que tu n'as pas eu tous les bons gestes, mais personne ne les a. Je suis allée déposer une fleur sur la tombe de ton fils, la semaine dernière. J'ai honte. Si tu savais comme j'ai honte. Cela fait vingt cinq ans qu'il est mort, et c'est seulement la semaine dernière que j'ai découvert qu'il s'appelait Rodolphe. C'est très beau Rodolphe.

    M - Ne refait plus jamais ça.

    MN - Tu as le droit de pleurer devant moi tu sais.

    M - Je crois que je vais m'en aller.

    MN - Maxime, reste, on est pareil, deux mères qui pleurent leur fils.

    M - Non on n'est pas pareil, non, non, Marie Nelly, on ne sera jamais pareil. Excuse moi, je dois m'en aller.

    MN - Tu n'as pas encore goûter ton dessert.

    M - Offre le à Titouan.

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 13 Mai 2017 à 19:55
    Dani & ses Chats

    Coucou.

    Réponse à ton com. 

    C'est moi qui mets la date de l'article maintenant,
    et j'ai oublié de la changer !
    L'article était noté 2 mai, car il était en brouillon depuis le 2 ...
    Il est du 10 mai 2017. Je vais modifier la date.
    Tu n'as donc pas mis 11 jours pour le voir.
    Oui vous avez déjà voté, on en a pris note.
    Non les domestiques n'ont pas le droit de voter, juste les animaux ^-^
    Bonne soirée à Sereine et les Résultoniens.

    2
    Samedi 13 Mai 2017 à 20:48

    Il me vient deux mots en tête après lecture : des remords ou des regrets ?

    Très différent. Intéressant je pense pour la suite de l'histoire ce chapitre.

     

    3
    Samedi 13 Mai 2017 à 21:53

    On avance un peu + dans l'histoire. Le prochain, Maxime seule, en dira encore +, tu l'images bien.

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