• 119 - Maxime.

    Saint-Méen-le-Grand

    Le 8 mars 2016.

     

    Mes Filles,

     

    Je l'avoue, jamais je n'ai essayé de vous parler de votre frère, car jamais il ne m'a semblé que cette partie de ma vie puisse un jour remonter jusqu'à vous. Quand j'ai fait le choix de quitter mon travail et votre père (non vous), quand j'ai décidé en commun accord avec votre grand-père de venir m'occuper de la comptabilité des boulangeries, dans le rouge depuis trop longtemps,  pas une seconde je n'ai songé à Rodolphe, non qu'il soit pour moi une histoire passée donc dépassée, oubliée, mais il faut croire que je n'ai pas associé ces deux parties de ma vie.

    Erreur monumentale, je m'en rends compte aujourd'hui.

     

    Votre frère se nomme donc Rodolphe.

     

    Je ne peux pas vous écrire désinvoltement : A dix neuf ans j'ai connu son père. Cette vérité ne peut se résumer ainsi.

     

    Vous le savez j'ai suivi des études de comptabilité. J'étais une très bonne élève, principalement parce que j'étais motivée de ne surtout pas rester à la boulangerie. Je ne songeai pas à flirter, à coucher, je demeurais concentrée sur mes cours. Il faut dire aussi, que peu belle, peu exubérante, j'étais de ces filles invisibles qui auraient fait tapisserie aux bals si elles avaient eu la sottise d'y entrer et dont la lucidité leur évitait bien plus d'une désolation. Vous êtes belles mes filles. Je n'avais pas cette chance. Et prisonnière d'une auto-censure,  je ne maitrisais pas votre liberté d'expression.

    (Anastasia la tienne déborde sur le domaine de l'impolitesse aggravée, mais j'envie ta capacité d'extériorisation même si je rêve que tes pensées ne soient pas en corrélation avec tes tirades empoisonnées).

     

    Je ne peux pas plus vous écrire que ce fils est le résultat d'un viol. Ce serait me mettre au centre de femmes qui ont terriblement souffert. Il est des indécences à ne pas se permettre. Il faut savoir différencier un ongle cassé d'un cancer en phase terminale.

     

    Jamais je n'ai désiré toucher la peau de R.

     

    Alors qu'est-ce ? Je vous laisse la responsabilité du choix du qualifiant. Jugez moi, jugez R selon la sévérité qu'il vous semble juste. Mais surtout souvenez-vous de ma passivité pour ne jamais la reproduire.

     

     

    Le 30 mars je suis entrée dans la cuisine en plein après-midi. Papa dormait dans la chambre à côté, comme à l'ordinaire. Toute mon enfant maman nous répétait à Claudine et moi, que quand papa dort même les mouches doivent cesser de voler. C'était son expression. 

     

    Dans la cuisine il y avait R, un peintre. Je les pensais deux, mais son collègue était parti. Eux aussi avaient reçu des instructions : travailler en silence.

     

    Il a entendu le bruit de la porte qui s'ouvre, a tourné la tête. Nous ne nous sommes rien dit. Nous ne nous sommes même pas souris. Je me suis dirigée vers le réfrigérateur, en est extrait un orangina. A un moment nos yeux se sont rencontrés. Pourquoi ? Je ne sais pas. Au lieu de continuer à me diriger vers la porte pour sortir, sans un mot je lui ai proposé mon orangina en le levant vers lui. Je m'en souviens très bien. Qu'est-ce qui en moi est à l'origine de ce geste ? Une gentillesse, une générosité, un instinct ? Aucune idée. Assurément pas un désir de plaire. Chaque jour nous produisons des gestes basiques qui n'ont aucune conséquence et parfois, aussi rarement que l'on gagne un million au loto, c'est le clache.

     

    Il m'a souri, a lâché son pinceau, s'est avancé vers moi. Je m’attendais à ce qu'il me prenne la bouteille des mains, et ce fut donc stupéfaite que je me suis retrouvée assise sur le meuble alors derrière moi. R m'avait soulevée avec une facilité et une rapidité impressionnantes. J'ai eu la sensation être aussi légère qu'un jeune chaton. Voilà à quoi j'ai pensé, à ma légèreté. Et bien sûr : papa dort, il est INTERDIT INTERDIT INTERDIT de faire du bruit. Interdiction de le réveiller.

     

    Pensant à papa, j'étais assise sur le meuble face à R qui a récupéré l'orangina. Il l'a voulu juste pour me l'enlever des mains, aller le poser plus loin. Je l'ai regardé agir, sans peur. J'étais chez moi, papa de l'autre côté de la cloison dormait, maman et Claudine étaient un étage plus bas, au magasin. Que pouvait-il m'arriver à moi, la fille qu'aucun garçon ne sortait de l'invisibilité ?

     

    En 1989 bien sûr que certains hommes violaient déjà des femmes, mais je ne me prenais pas vraiment pour une femme, et surtout cet homme n'avait pas du tout l'air d'un violeur et jusqu'alors (et ensuite) jamais je n'ai lu de désir pervers dans son regard.

     

    Pourtant il m'a fait ouvrir les cuisses pour venir s'appuyer contre le meuble au plus près de moi. Je me souviens parfaitement de la couleur de ses yeux. Pas un marron caramel lumineux, non un marron bien plus délavé, une feuille d'automne en fin de vie. Je me souviens avoir chercher dans ses yeux, l'expression de son âme, une beauté qu'il pouvait me trouver, un éveil d'intérêt, de la délectation, de l'amusement, voir du sadisme. Rien. Je n'ai rien trouvé. Dans le délavé de ses yeux il n'y avait rien à lire.

     

    Il a pris ma bouche aussi subitement qu'il m'avait juché sur le meuble dans la cuisine.

     

    Je ne m'y attendais pas. Je n'ai été ni flattée ni dégoûtée, j'ai pensé à nouveau à papa. Maman avait vraiment fait de moi un bon petit soldat. Attention mes filles, n'en déduisez pas que je la juge responsable pour partie de la suite. Je veux juste vous faire comprendre que son obsession de préserver le sommeil de papa était devenue mienne.

     

    Surtout ne pas faire de bruit. Surtout ne pas réveiller papa. Quoiqu'il arrive, ne jamais le réveiller.

    Oui je fus un bien bon petit soldat.

     

    Tout le temps je n'ai pensé qu'à papa. Et à ma culotte. Son élastique me faisait mal. Je me suis contorsionnée pour m'en libérer sans jamais y parvenir. R m'a pris sur le meuble sans violence, sans ardeur. Alors oui ce fut un viol puisque je ne le désirai pas, mais en était-ce vraiment un, vu que jamais je n'ai hurlé (surtout ne pas réveiller papa), jamais je ne me suis rebellée. J'ai laissé faire. La douleur de l'élastique m'est restée bien plus longtemps dans l'âme et la peau, que celle de ces coups de butoir.

    Rodolphe est le fruit d'un laisser faire, d'un viol consenti.

     

    Sur les jours qui ont suivi R est revenu finir les peintures. Ce fut comme si jamais il ne m'avait touchée, comme si j'avais fantasmé une relation sexuelle.

    Pourtant mes règles ne sont pas revenues.

     

    Je ne m'en suis pas inquiétée. Je n'étais pas sotte au point de ne pas savoir comment on fait les enfants, mais depuis le début, mes cycles n'étaient pas réguliers, il pouvait y avoir six mois sans le moindre saignement. Cela me convenait très bien. Mes règles ont toujours été très douloureuses.

     

    Quand je me suis mise à vomir, à tomber dans les pommes en pleins cours, j'ai réalisé avec effroi dans quelle situation j'étais. Je suis allée à la pharmacie sur Rennes acheter un test de grossesse : Positif. J'ai demandé alors un rendez-vous chez un gynécologue sur Rennes. Il m'a fallu patienter un peu, aussi nous étions mi juillet, j'étais enceinte de trois mois et demi, quand je me suis retrouvée sur la table d’auscultation, les pieds dans les étriers.

     

    Je suis allée m'assoir ensuite au parc du Thabor, face aux oiseaux en cage. Je me suis sentie aussi prisonnière qu'eux. En mai j'avais eu mes vingt ans. L'enfant allait naître avec l'année 1990.

     

    Il y a un bassin à poissons rouges un peu plus haut, dans le parc. J'ai observé les enfants. Je me suis mise à les détailler. Il y en avait de très agressifs, excités et il y avait une minuscule poupée magnifiquement gracieuse. Ce qu'elle était belle ! J'ai entendu sa mère la prénommée Anastasia. Sur les mois qui ont suivi, chaque fois que la panique m'envahissait, je songeais à elle. Comment refuser de porter en soi une telle divine poupée?

     

    Plus loin à la sortie du parc, au niveau du carrousel j'ai pu observer un petit garçon  offrant trois pâquerettes sans tiges à sa mère. J'ai voulu savoir son prénom. Rodolphe. Il était désarmant, émouvant. Comment ne pas rêver d'être sa mère ?

     

    Mille fois sur les mois suivants, jours comme nuits, je me suis accrochée à Anastasia et à Rodolphe. Je me répétais en boucle que mon avenir était de chérir l'un de ses petits anges. L'avenir me semblait être une vallée de l'autre côté d'une imposante montagne, une vallée d'où il n'était plus possible de s'extraire. Sur la même époque Emile, votre oncle, s'est fait son tatouage. Je déteste les tatouages, non que je les pense tous moches, mais parce qu'ils ne peuvent disparaitre. Un tatouage c'est comme une amputation : pas de retour en arrière possible. Porter un enfant c'est aussi effrayant qu'une entrée en salle d'opération pour une amputation. (Attention je ne parle pas de vous mes filles, vous je vous ai désirées, vous vous êtes l'union de votre père et moi, je ne fais référence qu'à ma première grossesse). Oui entre le jour où j'ai réalisé être enceinte et mon accouchement, je suis demeurée en état de peur, aussi, pour ne pas m'y noyer, je me suis accrochée à ces deux enfants adorables. J'avais besoin de quelque chose qui puisse m'affirmer que cette vallée n'avait rien d'un enfer.

     

    Aussi j'ai un peu tout mélangé. Le jour de la naissance de mon fils, je l'ai nommé Rodolphe puisque je le nommais ainsi sur la fin. Et comme je n'ai jamais oublié cette admirable petite fille, tu fus nommée Anastasia ma fille. Blanche, tu sais que c'est ton père qui fit le choix de ton prénom. Tu en connais son histoire.

     

    Le lendemain midi, au repas, seul moment où j'étais seule avec les parents puisque Claudine mangeait avant nous pour tenir la caisse au moment du repas, j'ai annoncé ma grossesse. J'ai menti. Il n'est pas facile d'avouer à ses parents être une fille facile qui accepte le premier homme venu. J'ai donc inventé un garçon qui me tournait autour depuis des mois, un garçon de mon école pour que personne (sauf Solène puisque de ma classe) ne le connaisse. Je l'ai dit en dernière année, ne revenant pas en septembre. Je l'ai domicilié en grande banlieue parisienne, dans une commune donc je venais de lire le nom dans un roman, ou un journal, ou peut-être même de l'entendre à la radio.

     

    Comme de bien entendu papa s'est tu, pour ne pas dire tassé dans son corps et sa chaise. Réaction sauf surprise. Je n'attendais rien de lui.

     

    Maman a résumé la situation en une version bien plus longue que l'original. Si j'allais à l'école pour coucher avec les garçons, autant arrêter de financer mes études. Si je n'étais qu'une catin, autant que je quitte la famille sur le champs. Merci chaleureuse maman.

     

    En septembre je suis allée travailler sur Vitré dans une boulangerie, chez l'un des nombreux clients de notre fournisseur de farine. J'avais un studio sous les toits. Maman m'avait donné le minimum : un verre, une casserole, une assiette, ... tous en un exemplaire. Pourquoi en vouloir deux ? Je savais faire la vaisselle, non ? Logique implacable.

     

    Personne n'est jamais venu me voir. Je mens. Claudine et Emile sont venus une fois, juste une fois, au tout début.  Papa leur avait donné derrière le dos de maman, de l'argent. Claudine avait choisi de passer au supermarché. Seule je n'aurai pas bien su dépenser l'argent du père que je ne méritais pas. Ce ne fut pas ma conclusion, mais la déclaration de ma soeur aînée.

     

    J'ai travaillé tous les jours au temps de noël. Le jour de l'an je l'ai passé seule à la maternité. Rodolphe est né le 2 janvier à 2h53.

     

    Je suis sortie de la maternité seule et je suis rentrée à l'appartement via les bus avec Rodolphe dans les bras l'après-midi du cinq.

     

    Maman exigeait connaitre l'identité du père. Je ne la lui ai jamais lâché.

     

    R est  un enfant d'artisan. Maman nous a tellement, tellement éduquée dans la logique qu'il n'y a pas d'individualité qui compte, que nous sommes tous responsable de la réputation de l'enseigne. A chaque mauvaise note à l'école, nous mettions la boulangerie en péril, un redoublement aurait tué la boulangerie, papa aurait du mettre la clé sous la porte. Pouvais-je ruiner une famille honorable parce qu'un jour l'un de ses fils m'avait désiré (enfin non, à ce moment là, il aurait touché n'importe qui, on ne peut parler de désir) et que, fille aussi sotte, que facile, j'avais accepté qu'il me pénètre comme j'aurai accepté de finir la bouteille d'orangina qu'il aurait entamée ?

     

    La seule personne a qui je n'aurai pas pu cacher le nom du père de Rodolphe était Solène. Elle ne l'a jamais su pour la bonne raison qu'elle ne songeait qu'à se faire épouser par Yves Truiden. Elle était ma meilleure amie mais je n'ai jamais du être la sienne. Bien sûr elle me sut enceinte, mais fait divers et rien de plus. Je lui aurai annoncé avoir rayé mes beaux souliers vernis, qu'elle n'aurait pas plus réagi.

    Tout le temps de ma grossesse je n'ai parlé de mes peurs qu'à Rodolphe et Anastasia. J'avoue que j'ai un peu inversé les rôles. Si vous saviez le nombre de fois où je me suis excusée de ne pas être à la hauteur, le nombre de fois où je les ai suppliés de savoir faire preuve d'indulgence à mon égard.

    Il n'est pas toujours facile d'être fort , en tout cas pas pour moi.

     

     

    Blanche, Anastasia,

    Dans le cimetière de Vitré il y a une petite tombe d'enfant sur laquelle il est écrit :

    Rodolphe Léonard

    2 janvier 1990 - 12 janvier 1990.

     

     

     

    Je ne me souviens pas avoir autant pleuré de ma vie.

    Comprenez,

    Ce n'est pas le 12 janvier que j'ai pleuré, non c'est là, maintenant. Je suis incapable de poursuivre cette lettre. Vous méritez de savoir l'histoire de votre frère, mais pour l'heure, pardon je suis incapable de poursuivre cet écrit. Lâche je conclurai donc que ce que vous venez d'apprendre suffit à l'envoie de cette lettre. Je ne suis même pas sûre que vous lirez ses lignes tant Anastasia est remontée contre moi. Que vous me contactiez ou que vous choisissez de couper tous liens avec moi, je juge que vous êtes en droit de savoir ce qui s'est passé le douze janvier quatre vingt dix. Vous recevrez donc une seconde lettre si le silence demeure entre nous. Quand je ne le sais. Je vous promets juste de vous raconter pourquoi vous ne connaissez pas vôtre frère.

     

    Jugez moi, insultez moi, condamnez moi, qu'importe. Personne ne peut me dévaloriser sans mon consentement, et croirez moi, jamais vous ne pourriez me condamner à une peine plus lourde que celle que je me suis déjà infligée.

     

    Maxime,

    votre génitrice qui n'a jamais su être une mère.

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 12 Avril 2017 à 06:54

    Tiens, tout d'un coup elle devient plus touchante

    Mais .. à suivre ...

    2
    Mercredi 12 Avril 2017 à 20:39

    Oui à suivre...

    3
    Vendredi 5 Mai 2017 à 16:40
    Dani & ses Chats

    J'espère que tu as pu bien avancer

    dans ce que tu voulais faire pdt ta semaine,

    et que tu t'es aussi bien reposée !

    Bon Anniversaire Erguit, et les petits trempettes.

    Erguit, ne gave pas trop ton bidon ballon  ^-^

    Je souhaite un bon week-end à toute la Résultante.

     

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