• 107 - Marie Nelly.

    Si il y avait un incendie la nuit, on devait pouvoir y entrer pour le sauver.

     

    Évidemment que je m'en souviens.

     

    Dès qu'il est entré à l'école j'ai senti que je le perdais. Il était mon bébé, mon bébé adoré. Edmond me reprochait de ne jamais le poser, j'étais comme une femme africaine, je le gardais contre moi. Aujourd'hui on en voit des femmes drapées qui portent leur bébé contre leur poitrine, on voit même des pères. L'époque a bien changé. On me prenait pour une folle, de toute façon quoique je fasse,  j'ai toujours été détestée. Je n'avais pas fait un bébé pour l'oublier dans un landau, pas plus pour le confier à une nourrice. François Xavier c'était mon bébé, ma vie, mon cœur, ma raison de vivre. Alors oui je ne le posais pas, jamais je ne l'aurai lâché pour le poser au sol sur un carré de tissus entre 4 barrières. Comme sur des mois je l'ai porté en moi, sur des mois je l'ai porté sur moi. Jours et nuits.

     

    Edmond disait qu'il n'apprendra jamais à marcher si il était toujours contre moi. Faux, il a marché au même âge que les autres, parce que je lui tenais la main, parce que mes sourires lui chantait des viens.

     

    Je me suis faire violence la première matinée d'école. Il avait presque  4 ans, Edmond n'a pas toléré que j'attends ses 6 ans. Et il y avait Jean Charles.

    Toute la matinée je n'ai pensé qu'à lui, j'avais tellement peur qu'il souffre de mon absence, que les autres enfants soient méchants avec lui, que l'institutrice ne le comprenne pas.

     

    Quand je suis allée le chercher le midi il a fait une crise, il a refusé de rentrer avec moi, il voulait rester manger à la cantine, il voulait rester à l'école l'après midi avec les autres.

    J'en ai pleuré toutes les larmes de mon corps. L'entendre, le voir me refuser... Je pouvais tout supporter sauf ça.

    Je réalise aujourd'hui que ce jour atroce  m'a probablement sauvé la vie. Si il avait été l'enfant que je me voulais, lui survivre ne m'aurait pas été possible.

     

    Ce jour là je l'ai perdu. Tous les jours qui ont suivi n'ont été qu'un éternel recommencement. Chaque matin je me levais, croyant le calendrier je me pensais sur un nouveau jour mais non, c'était toujours et encore une nouvelle répétition du premier jour de la fin de ma vie, le jour où mon fils ne me voulait pas, moi qui ne voulait que lui. Aucune mère n'aura l’honnêteté d'avouer que leur plus grand chagrin d'amour n'est pas le fait d'un homme mais d'un fils. Aussi je tais ma vérité. Mais taire n'est ni nier ni éteindre. 

     

    François Xavier ne m'a plus voulu dès son premier jour à l'école. Je sais qu'il n'a jamais particulièrement adoré l'école pourtant, il y était mieux  qu'avec moi.

    Il a grandi, il s'est affermi : Il respirait mieux là où je n'étais pas, il ne voulais rien me montrer, rien me raconter, me confier.

     

    Nous étions si proche, si fusionnel, qu'est-ce qui s'est passé ?

     

    Non je ne l'ai pas étouffé, si je le posais, il me tendait les bras, c'est même comme cela qu'il a appris à marcher, je reculais, il venait à moi.

     

    Non il ne m'en a pas voulu d'avoir Jean Charles. Je portais le bébé sur le ventre et François Xavier me montait sur le dos. Il me passait les épingles quand je mettais le linge sur le fil. Il prenait la baquette quand on allait chercher du pain. Claude me disait qu'il était grand, qu'il savait marcher, que je devais lui refuser mon dos, déjà que j'avais le petit, mais il aimait que je sois le cheval et lui mon jockey. Claudine racontait à tout le monde que Edmond était trop radin pour offrir une poussette à sa femme, il est sûre que elle, elle n'a jamais dû s'amuser à courir avec l'un de ses enfants sur son dos. Ce n'est pas étonnant que Benjamin soit devenu ce qu'il est devenu.

     

    J'ai perdu François Xavier le jour où il est entré à l'école. C'est comme si ayant découvert le monde, la famille n'existait plus pour lui, qu'il avait changé d'univers.

    Pourquoi ne voulait-il plus de nous ?

    A trois ans il me serrait le cou dans ses petits bras et il me chuchotait des " je t'aime maman chérie". Il affirmait que quand il serait grand on n'aura plus besoin de papa, que nous resterons tous les deux. Quand Jean Charles est arrivé, il ajoutait que papa partira avec le bébé, que nous resterons seuls ensemble, lui et moi. Avant son entrée à l'école mon fils était fou de moi. Je lui répondais que papa était mon mari, qu'une femme devait rester avec son mari. Il ne changeait pas d'idée, si pour demeurer ensemble il devait m'épouser à la place de papa, il le ferait. 

    " Un petit garçon n'épouse pas sa maman mon amour".

    " Moi je feserai comme çà".

     

    Il en avait une longue et merveilleuse liste de choses qu'il feserait quand il sera grand. Si il avait su la lune, il me l'aurait décrochée aussi.

     

    Jean Charles n'avait que un an quand son frère a arraché mon cœur. Sans m'en rendre compte j'ai du l'élever en gardant une distance entre nous pour ne pas souffrir autant le jour où lui aussi, ne voudra plus de moi. Et puis j'avais si mal, si mal, mon malheur a du s'immiscer entre nous. C'est probablement pour cela que Jean Charles a toujours voulu me protéger, et est si en colère contre son frère.

     

    Être mère est le métier le plus difficile au monde.

    Je dois le dire à Charlotte.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 30 Janvier à 20:56

    Difficile rupture du cordon ombilical ...  Je suis un monsieur, mais tu sais ton texte je l'ai entendu, sous des formes différentes auprès de pas mal de mes amies ...

    2
    Lundi 30 Janvier à 21:37

    Et moi mes enfants je les ai tous adoptés dans l'espèce du chat.

      • Mardi 31 Janvier à 06:50

        bien vu !

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