• 106 - Jean Charles.

    Il ne l'aimait pas.

    Il ne m'aimait pas.

    Qui aimait-il d'ailleurs ?

     

    Il nous méprisait tous.

     

    Papa c'était la grosse meule à cause des meules de fromages qui partent en affinage chez Entremont.

    C'est vrai que papa sent le fromage certains soirs, c'est vrai qu'il  ne parle presque que de son travail, mais il sait changer de sujet, il sait écouter, accorder de la valeur à ce qu'on lui dit. Comment François Xavier aurait pu le savoir vu son refus de communication ? Dès qu'il a pu, il nous a fui. Alors c'est vrai que quand il venait à table avec nous, pour casser le silence qu'il induisait, papa racontait sa journée. Moi aussi je trouvais cela rasoir. Aujourd'hui je comprend qu'il cherchait à nous sortir du vide, qu'il prenait ce qu'il aimait pour nous entrainer dans son monde.

    Je suis comme lui. Je m'aperçois que souvent je raconte n'importe quoi comme si mes mots empêchaient que jaillissent ceux des autres ou à l'opposer pour les inspirer à se faire entendre. Oui je suis comme papa, je m'en aperçois, je le suis encore plus avec lui qu'avec n'importe qui. Lui et moi... On n'y arrive jamais du premier coup, il nous faut des mots vains, du baratin. Quand le temps nous manque, on n'en décolle pas, et c'est dommage. Mais chaque fois qu'il reste un peu plus, que rien ne m'oblige ailleurs, on s'ouvre, on se trouve. Et c'est bien.

    Papa n'est pas maman, il faut le mériter. François Xavier était trop con, trop brut, arrogant et orgueilleux pour seulement parvenir à soupçonner la richesse du père. 

    Papa n'est pas très doué pour communiquer, il est l'opposé de maman. On ne voit qu'elle, il est invisible. On n'entend qu'elle, il est silence. Mais c'est un père qui regarde, qui écoute. Non ce n'est pas une grosse meule. Non son cerveau n'est pas un trou d'emmental.

     

    Maman le sapin de noël.

    Elle possède plus de bijoux qu'un magasin et chaque matin elle s'en couvre. Aucune mère ne s'habille de perles, de broches et autres breloques. Oui à moi aussi, à une époque elle me faisait honte. Trop voyante. Non ce n'était même pas cela. Je n'ai jamais eu honte d'elle, je ne l'ai jamais trouvée laide ou folle, mais j'avais honte de ce que les autres mères et donc leurs enfants bavaient sur elle. Il faut des années pour comprendre la logique de la jalousie. En attendant oui, ne comprenant rien, seul avec elle j'étais bien, mais en public, je lui lâchais la main.

    Elle n'est pas un sapin de noël, elle est féminité à outrance et elle a les moyens de ses lubies. Maman est une femme très féminine. Elle était faite pour vivre à Paris, à New York ou à Berlin. Saint-Meen-le-grand est trop petit, trop rural pour elle. Elle est belle maman. Les femmes détestent juste que sa beauté mettre en lumière leur laideur, et leur gros cul. Maman ressemble à un mannequin. Il ne lui manque que des centimètres. La beauté, la prestance elle les a. Même encore à son âge, elle est très belle. Elle n'a rien d'un sapin de noël.

     

    Moi le jeune morveux je n'oublie rien. Maman fait comme si François Xavier avait toujours été un ange. Au quatrième mois il ne devait déjà plus l'être. Il a toujours été trop con pour avoir pu être un ange bébé. Il a toujours été trop con.

     

    Mon frère ne m'a jamais aimé. J'ai toujours été trop petit, trop idiot pour lui. Si j'avais eu un frère de trois ans mon cadet, il est probable que cela ne m'aurait pas trop plus qu'il me colle. Mais jamais je n'aurai eu de la haine envers lui. François Xavier se jouait de moi, il me piégeait. J'étais son esclave. Corvéable.

     

    Pourquoi m'a-t-il emmené à cette soirée là ? J'avais dit non. Ils picolaient toujours beaucoup trop. Leurs soirées finissaient toujours mal. Il voulait que je les suive. Qu'avait-il en projet ? Maman s'en est mêlée comme toujours, elle m'a dit que cela me ferait du bien. Trop dans les nuages, trop dans mes bandes dessinées.

     

    Me faire du bien de suivre toute une soirée une bande de connards qui picolent pour s'échauffer, puis qui cognent pour se calmer !

     

    Clément est un idiot.

    Benjamin est un abruti.

    Pierre, Damien deux alcooliques qui ne dessoulent jamais.

    Régis, Christophe, Lucas, des petites frappes, des suiveurs.

    Yannick et Daniel , aucune cervelle ces deux là.

    Et Fabrice et Romuald deux derniers de classes incapable d'articuler une phrase, de te regarder dans les yeux, toujours en train de parler de baise. Des puceaux qui se rêvaient violeurs.

    Mais le pire du pire c'était Gaétan. Un fou fêlé celui-là. Maman ne s'y trompait pas, elle n'aimait pas le voir à la maison.

     

    Elle a tout oublié.

    Comment peut-elle avoir tout oublié ?

    Trop facile.

     

    Benjamin ne vaut rien mais il n'est pas coupable de tout. C'est trop facile de tout lui coller sur le dos parce qu'il est en vie, parce que François Xavier est mort.

     

    L'accident ne m'a pas amputé de ma mémoire. Et il y a le témoignage du chauffeur du camion de chez STR la société de transport Rouillé de Saint Pol de Léon.

     

    Nous revenions d'un anniversaire à Broons.

    Nous étions à trois voitures.

    Régis conduisait la première. Pierre, Damien et Yannick sont montés avec lui.

    Mon frère conduisait la seconde. Christophe s'est assis devant, je suis allé à l'arrière avec Fabrice et Romuald. Jamais je n'aurais du me placer derrière mon frère.

     

    François Xavier et Régis ont voulu se marrer, ils sont partis sans prévenir les cinq débiles. Alors bien sûr sur la RN12 Benjamin a du foncer pour nous rattraper. J'imagine bien Lucas, Daniel et Gaétan sur le siège arrière hurlant dans les oreilles de Benjamin et de Clément des "plus vite, plus vite, plus vite, fonce mec".

     

    Nous, dans la seconde voiture, on ne hurlait pas. Tout le monde, même moi, chambrait Romuald qui avait levé une fille. Il y avait longtemps qu'il la voulait. Alors tout le monde se foutait de sa gueule.

     

    Et puis on a raté la bretelle de sortie. Christophe  qui était devant a tendu le bras en hurlant. Mais il était trop tard. Il voyait, nous montrait la voiture de Fabrice sur la bretelle, mais c'était trop tard pour nous. C'était trop tard pour tout le monde, sauf pour mon super frère si mature et intelligent. Il s'est placé sur la bande d'arrêt d'urgence et il a reculé. La bande de cons l'a félicité. "Bien joué mec".

    Bien joué mec.

    Bien joué mec.

     Reculer sur la bande d'arrêt d'urgence pour récupérer la sortie Saint-Meen-le-grand.

    "Bien joué mec". Pauvre connard oui !

     

    Ma vie a été foutu en l'air sur un "bien joué mec".

     

    Monsieur Timitri Gentil l'a raconté aux flics, l'a écrit dans sa déposition, me l'a raconté en menu quand il est venu me voir à l'hôpital.

     

    Devant lui, sur la bande d'arrêt d'urgence, une voiture qui reculait pour récupérer la sortie qu'elle avait raté.

    Sur sa gauche, une voiture en super excès de vitesse qui le doublait.

    Entre les deux, Monsieur Gentil avec son 19 tonnes contenant 20 palettes d'herbes aromatiques fraiches. Il a pensé, dépité "Où va le monde!". Il y avait longtemps qu'il avait compris que le A au cul des voitures signifiaient Abrutis.

     

    Et puis La voiture de gauche en excès de vitesse, lui a fait une queue de poisson, elle a fait un virage à l'angle droit. Il a eu la peur de sa vie. Un 19 tonnes ne pile pas, on ne peut pas freiner comme avec une voiture.  Et puis il y a eu le grand BOOM alors que son camion roulait sans gène. Au début il a cru que c'était lui, le camion n'avait pas été déporté mais il avait du heurter la voiture qui lui était passée devant. Et puis il a compris, son camion avait masqué au conducteur fou, la voiture qui reculait sur la bande d'arrêt d'urgence. Le camion n'avait rien mais les deux voitures s'étaient percutées.

     

    C'était la nuit, il n'y avait pas d'autres véhicules sur la route.

     

    C'est lui qui a prévenu les flics. C'est lui qui est venu à nous en premier. Clément et François Xavier ont été écrasé dans les toiles. Benjamin ne réagissait pas, moi j'étais conscient puis je ne l'étais pas. Monsieur Timitri Gentil a sorti tout le monde, leur a fait monter la sortie pour s'éloigner de la national. Quand les pompiers sont arrivés il ne restait que Benjamin dans le coma, Clément et mon frère déjà morts et moi à qui Monsieur Gentil parlait pour que je reste conscient.

     

    Maman sait tout ça. Elle a lu la déclaration de Monsieur Gentil. Il lui a raconté à l'hôpital ce qui s'était passé, mais pour elle, Benjamin a tué son fils en entrant sur la bretelle après avoir couper la route au camion.

     

    Benjamin vivant : coupable.

    François Xavier mort : victime.

     

    Oui c'est la voiture de Benjamin qui nous a percuté et qui m'a fait perdre mes deux pieds, mais si François Xavier n'avait pas reculé sur la bande d'arrêt d'urgence, si il avait accepté d'avoir raté la sortie, qu'il avait accepté de faire quelques kilomètres de plus pour prendre la suivante, aujourd'hui je marcherais.

     

    Sa mort ne l'innocente pas. Pour maman peut-être mais certainement pas pour moi. Mon frère est largement autant coupable de la mort de Clément que ne l'est Benjamin.

    Pourquoi maman ne veut-elle pas le reconnaître ?

     

    Elle veut mon bonheur, elle veut que je sois heureux. Qu'elle commence par cesser d'innocenter mon bourreau.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 28 Janvier à 22:06

    Après lecture il me vient juste un titre .. "Les choses de la vie"

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